Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › nouvelle série n° 15 (n° 66)

Notes de lecture

Philippe Pignarre · Quatrième Internationale, nouvelle série n° 15 (n° 66) · juin 1974 · p. 31-32 · 1 730 mots

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On ne saurait ignorer la renomée internationale du professeur Charles Bettelheim. « Spécialiste » des problèmes relatifs à la croissance économique en Urss et en Chine, sans compdes livres « faisant autorité » sur l'Inde, la politique économique du nazisme...(1). En matière de transition du capitalisme au socialisme, problème capital dans les écrits et le combat de Trotsky et de l'opposition de gauche d'abord, de la Quatrième Internationale ensuite, Bettelheim a nourri et inspiré théoriquement les multiples courants plus ou moins maoisants, souvent centristes, toujours confus, nés de la radicalisation générale engendrée par la double crise de l'impérialisme et du stalinisme. Ces courants ont tous tendance à noircir le passé de l'URSS pour rendre plus radieux le présent de la Chine populaire. Ainsi il s'était agit dans divers écrits de Bettelheim de gommer le stalinisme, la nature contrerévolutionnaire de la politique stalinienne, de l'englober, avec son « symétrique »: la politique, le programme préconisés par l'Opposition de gauche, sous le label commode - mais absurde -d'« économisme » (2): d'opposer cet « économisme » (politique d'industrialisation proposée dès « Cours nouveau » 1923 et appliquée à sa manière après 1929 par la direction stalinienne) à la « politique au poste de commandement » pratiquée par la direction maoiste...

Viscéralement antiTrotsky. le livre le plus récent de Bettelheim n'est, certes pas, comme le proclame modestement la couverture « une vision radicalement renouvelée de la révolution russe, fruit de la première (1)

LES LUTTES

DE CLASSE EN URSS DE CHARLES BETTELHEIM analyse marxiste d'ensemble (7) de l'histoire et des réalités soviétiques », mais il n'en constitue pas moins une synthèse habile, car à prétention visiblement « scientifique . traitée de façon systématique, de raisonnement, arguments et faits souvent fortement marqués par le stalinisme « modèle intellectuel cultivé d'après Mai 68».Celivre aura à coup sûr des répercussions dans le champ de la lutte idéologique: sur celui-là comme sur les autres nous combattrons !

La note critique qui suit n'est qu'une première approche des « luttes de classes en URSS de Charles Bettelheim dont « Quatrième Internationale » ne manquera pas de reparler. (3)

Charles Bettelheim vient de sortir un livre important. Cela mérite d'être souligné. L'ouvrage est bien ecrit, les sources bibliographiques sures (essentiellement le livre de Carr e la formation de r'URSS », celui de Broué « le Parti bolchévique » et celui de Medvedev « le stalinisme », enfin le plan général du texte, la périodisation adoptée, semblent acceptables.

Les jugements sur Staline qui apparaissent (le livre s'arrête en 1923) sont sans concessions, ainsi, en ce qui concerne « l'op position militaire » qui se développe contre la direction de Trotsky à partir de l'été 1918 et qui s'oppose au recrutement de spécialistes militaires dans l'armée. Pour Bettelheim, cette opposition soutenue par Staline est « apparemment » à gauche. Et il rappelle les condamnations de Lénine. (p. 343). Elle est analysée comme symptomatique de la possibilité pour certaines forces de e s'opposer au moins pendant un certain temps, aux décisions du Comité central et du gouvernement soviétique a. Ainsi le « problème des nationalités » ou Staline apparait sous son vrai visage, n'est que la suite de cette première opposition.

REFORMISME ET NATURE DE L'ETAT

Si les faits sont généralement justes, certaines théorisations sont réformistes et même quasiment révisionnistes.

Ainsi, et c'est une thèse centrale du livre, le pouvoir est défini comme « un rapport entre les classes »,

Bettelheim précise: « et non un objet que l'on prend » (p. 76). Cette caractérisation et ce n'est pas un hasard, du pouvoir, a été élaborée par un théoricien du P.C.F.

(Balibar, «La pensée »

N° 164 « La rectification du manifeste communiste ».

Elle a l'avantage de « contourner » le problème de l'Etat, donc de justifier toutes les « démocraties avancées ».

Cette théorie passe sous la table, le problème de l'Etat comme verrou des rapports de classes. Le pouvoir variant avec le rapport de forces, le prolétariat peut prendre le « pouvoir » progressivement et pour

Bettelheim, la bourgeoisie peut le reprendre progressivement.

Quand Trotsky élabore la théorie de dégénérescence de l'Etat ouvrier, il précise qu'il faut distinguer le rapport de forces et la nature du verrou que constitue l'Etat, même si le premier modifie le second. Ainsi, dans la

« crise du bloc centredroit », il écrit :

« Une période réactionnaire diffère d'une contre-révolution en ce sens que la première se développe sous la domination de la classe qui est au pouvoir, la seconde, contre.

par correspond à un de changement suprématie de classe ». (p. 75, in « La nature de l'URSS»,

Maspéro.

Pour Bettelheim, il n'y a pas de différence entre une période réactionnaire et une contre-révolution.

TROTSKY

FETICHISTE 7 l'Etat

Considérer soviétique comme ouvrier, entre 17 et 23 serait donc fétichiste. Trotsky serait le principal coupable de cette formulation. Ainsi, dans le chapitre « Le développement de l'Armée rouge » (p. 244 et suiv.), bettelheim accuse

LES LUTTES

DE CLASSE EN URSS DE CHARLES BETTELHEIM

Trotsky d'exclure « à priori le développement de toute contradiction entre la classe au pouvoir et ses propres appareils (...) ». On se demande. pareils (...) ». Un se demande, ceci dit, comment Trotsky aurait pu élaborer le concept de bureaucratie s'il excluait la possibilité de telles contradictions ! Mais même en ce qui concerne le problème de l'Armée rouge, ceci est faux; dans un texte de 1939 « La philosophie bonapartiste de l'Etat », Trotsky rappelle que dès 1920 un décret fut pris qui se concluait par : « Sans exiger la tâche impossible d'élimination immédiate de toutes les prérogatives dans l'armée, nous devons sytématiquement nous efforcer de réduire réellement et d'éliminer aussi rapidement que possible tous ces privilèges qui, en fin de compte ne proviennent pas des exigences de l'art militaire et ne peuvent que blesser le sentiment égalitaire et de camaraderie qui règne entre les hommes de l'Armée rouge ».

C'est justement Trotsky qui dans « La crise du bloc centre-droit » reproche à la direction soviéique Son « fétichisme de l'appareil et de ses cadres, dont l'existence devient un but en luimême ». (p. 85). Trotsky réfute la méthode qui « consiste à considérer que puisque la dictature du prolétariat existe Chez nous, le caractère prolétarien de tous les processus sociaux est, par là même, garanti à priori et pour toujours " (op. cit., p. 85). 32

TROTSKY

ECONOMISTE ?

Ce fétichisme de Trotsky ne serait qu'un des aspects de son « économisme », déviation à la source de tous les maux pour le courant structuraliste. Cette contrevérité qui est aujourd'hui un leit-motiv des détracteurs de Trotsky, est facile à démonter.

On ne peut guère accuser Trotsky de tomber dans la version la plus vulgaire de l'économisme. N'affirme-t-il pas à maintes reprises que «le prolétariat est la force productive fondamentale de la construction du socialisme » ? (par exemple dans « la crise du bloc centredroit », p. 109).

Trotsky n'isole jamais le développement des forces productives de la transformation des rapports entre les hommes. Ainsi, en 1929 contre la politique stalinienne de gel des salaires, il explique que l'augmentation de ceuxci doit être un objectif fondamental, « capital », comme prémice indispensable au développement « à une échelle absolument nouvelle, de l'initiative, de l'ingéniosité, de la perspicacité, de la volonté créatrice et tout cela non seulement de la part des sphères supérieures dirigeantes, mais aussi du côté des cadres principaux du prolétariat et des masses travailleuses en général ». dans « La crise du bloc centre-droit » (p. 104). Trotsky prend. l'exemple du Donetz et écrit :

« On peut dire hardiment que si la moitié, même le tiers des millions galvaudés criminellement avaient été, en temps voulu. employés relever le niveau matériel et culturel des ouvriers de Chakhty. à les intéresser de plus en plus à l'œuvre du point de vue socialiste, la production serait maintenant autrement plus élevée ». (p. 105. op. cit.).

La priorité qu'il préconise (« augmenter les salaires de la classe ouvrière ») a le même sens que la priorité donnée à la limitation du temps de travail (1/2 journée) par les marxistes révolutionnaires dans les conditions actuelles.

Bettelheim distingue avec raison les « nationalisations » des « spécialisation » et reproche à Trotsky de n'avoir pour critère de progrès vers le socialisme que le développement des forces productives.

La pensée de Trotsky est plus complexe. Ainsi, dans «la Quatrième Internationale et l'URSS », il écrit dans la thèse N° 2:

« Mais même la propriété étatique n'est pas encore la propriété sociale, car cette dernière a ses prémisses dans le dépérissement de l'Etat, (...) ». Il apparait ainsi que le critère utilisé par Trotsky est fondamentalement celui du dépérissement de l'Etat. Et celui-ci est lié à l'évolution de la révolution mondiale. On rejoint là, la ligne de clivage fondamentale entre les partisans de la « construction du socialisme dans un seul pays » et ceux qui se réclament de la « révolution permanente ».

Ceci permet d'aborder le manque le plus grave du livre de Bettelheim : l'absence totale, au cours des 470 pages de la moindre

Vilivres évocation de la situation internationale et de celle de l'Internationale communiste. Peut-on aborder les luttes de classes en URSS sans jamais se référer aux luttes de classes internationales ? C'est F 'aspect le plus visiblement révisionniste de l'ouvrage «les luttes de classes en URSS » de Charles Bettelheim.

Philippe Pignarre (1) Jusqu'à présent, les livres de

Ch. Bettelheim étaient publiés par

Francois Maspéro. Nous avons dit ici même (Q.I. N° 11.12) quelles étaient les difficultés considérables de cet éditeur courageux dont le rôle en France aura été unique... Quel dommage, vraiment, que précisément à ce moment de crise. Charles Bettelheim choisisse de faire publier son dernier livre « conjointement » par Maspéro et l'éditeur bourgeois

• Le Seuil » ! Une e transition a 7

Vers quoi 7 (2) Voir notamment son article

« Chine et URSS: deux modéles d'industrialisation » in e Les temps modernes » N° 289.290, Août-

Sept. 1970 (3) Voir les 4 articles de critiques adressées à Bettelheim dans

« Critiques de l'économie politique ». N° 7/8 et N°9

(Maspéro).

Voir également Léon Trotsky « La nature de l'URSS » et deux autres livres « Critiques de l'économie politique ». Maspéro :

- La question paysanne en

URSS

- Sur la loi de la valeur

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