Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › nouvelle série n° 11-12 (n° 62-63)

De la dissolution de l'un à la décomposition de l'autre

Jean-François Dumas · Quatrième Internationale, nouvelle série n° 11-12 (n° 62-63) · novembre-décembre 1973 · p. 2-4 · 2 985 mots

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28 juin 1973 : Le gouvernement Messmer de la Sème République française -une et indivisible - décréte la dissolution de la Ligue communiste, section française de la Quatrième Internationale.

Motif : a contribué (fortement !) à organiser une manifestation de rue contre un meeting « raciste, xénophobe et antisémite » (dixit le Premier ministre) au cours de laquelle, les « forces de l'ordre » eurent la douloureuse surprise de se faire bousculer voire même bastonner plus rudement, plus systématiquement qu'à leur habitude ! La République, à l'évidence, était en danger ! Pour la sauver, quoi de plus normal que d'interdire - ils disent « dissoudre » - la Ligue communiste, piller ses locaux, emprisonner trois de ses dirigeants, perquisitionner plusieurs dizaines de ses militants ? Tous les « observateurs » ont bien noté la « fausse symétrie » consistant à « dissoudre » également les fascistes d'Ordre nouveau au plan juridique mais sans gêner en rien leur fonctionnement...

16 décembre 1973 : « Le Monde » quotidien pondéré et mesuré dans ses propos, entre tous, titre, sous la plume du responsable de sa rubrique « politique française » : « la décomposition » (du régime politique) qui se conclut en ces termes : « Quinze ans et sept mois après mai 1958, le temps vient-il où l'on devra plagier le Charles de Gaulle le plus rude et le plus méprisant pour dire que le pouvoir pompidolien n'est pas à prendre mais à ramasser ? ».

17 décembre: Deux hebdomadaires parmi les plus lus soulignent l'état de tension caractérisant la situation sociale et politique française de cet hiver 1973-1974 : « Le Point » titre : « Crises : Messmer doit partir », « Le Nouvel Observateur » présente « La chute de Marcellin ».

19 décembre : Les fascistes français reconstitués sous l'étiquette « faire front » doivent manifester :

- contre « l'immigration sauvage », déjà à leur ordre du jour du 21 juin.

- leur solidarité à leurs idoles: les bourreaux, les assassins, les fascistes de la junte chilienne.

Or plusieurs éléments importants doivent étre notés :

a) Contrairement à la situation du mois de juin, la gauche traditionnelle a réagi avant de laisser s'accomplir ce qu'elle n'a pas cru bon, cette fois, de caractériser comme une « provocation », un « piège sanglant » tout juste bon à perdre quelques jeunes trotskystes aventureux et écervelés. C'est le 10 décembre que « l'Humanité » titre : « Défense des libertés : les fascistes chiliens ne parleront pas à Paris ! Dix organisations décident de s'opposer au meeting prévu le 19 décembre avec un représentant de Pinochet ! » Bravo, « l'Humanité » ! Mais, au fait, pourquoi cette différence d'attitude six mois après le 21 juin? Parce que cette fois les fascistes sont chiliens et pas français? Bien sür que non ! Parce que les dizaines de milliers de travailleurs chiliens nous interdisent -après leur mort ! - de laisser parler leurs bourreaux ? Mais n'est-ce pas justement la tâche des révolutionnaires d'empécher les nazillons français d'aujourd hui d'étre un jour capables d'imiter Pinochet ? Et, à cet égard, pourquoi ce qui s'avère réaliste et nécessaire en hiver était erroné et superflu au printemps? Voilà ce qu'il faut demander avec force et précision aux militants communistes, aux militants syndicaux, aux membres de la JC qui ont récemment renoué avec des formes d'actions, hier encore monopoles des « gauchistes-Marcellin » (occupation de l'ambassade du Chili le 8 décembre).

b) Le gouvernement, comme en juin, avait commencé à créer une situation favorable à des provocations et incidents de toutes sortes : les fascistes français ont retenu pour leurs collègues et amis chiliens et pour eux mêmes la salle de la Mutualité le 19 décembre. Près de deux semaines avant commença la campagne de presse de la gauche et la mobilisation de l'extrémegauche. Le pouvoir doit en outre faire face à des attaques venues de son propre camp : débat sur l'avortement à l'assemblée qui divise la majorité gouvernementale, scandale des micros du « Canard Enchaîné », secteurs de la grande bourgeoisie désireuse de faire face à la crise sociale qui s'annonce en France en remplaçant dés que possible l'actuel équipe gouvernementale « Le Point »)... etc. Il cède donc partiellement sur le 19 décembre, mais fort habilement : il n'interdit pas le meeting fasciste, il fait suffisamment pression sur la direction de la salle de la Mutualité pour que ce soit cette dernière qui prenne l'initiative de revenir sur la location accordée peu avant à « Faire front ». Et comme la veille du meeting fas ciste désormais impossible, doit se tenir une soirée de solidarité aux Editions Mas péro, laquelle n'est prise en charge par au cune organisation en tant que telle, il es bien probable que la fureur des fasciste: trouvera là une bonne occasion de s'expri mer sans trop de danger.

c) Les fascistes annoncent leur inten tion de manifester dans la rue puisque leu « réunion fermée » n'est plus possible, le mercredi 19 toujours. Des initiatives anti fascistes séparées à l'origine (sectarisme anti « gauchistes » du PCF) mais conver gentes ont lieu les lundi 17 et mardi 18 Une contre-manifestation anti-fasciste es annoncée pour le 19. Le dimanche 16 des militants des comités Chili avaient se questré le fasciste chilien Villarin dans sor hôtel (voir Rouge 234). Le gouvernemen interdit la manifestation et la contre-mani festation du 19.

La campagne anti-fasciste n'aura pas ét sans écho ni sans résultat : les émules d Pinochet n'ont pas pu s'exprimer cen tralement ni manifesté publiquement le 1 décembre. Objectif rempli ! Il n'empêch qu'ils se sont néanmoins livrés à une séri d'opérations de commandos à Paris, Mai seille et Nice (voir « Le Monde » d 21-12) contre des locaux d'organisation de gauche. Voilà un fait qui réclame tout notre attention. Et ceci nous convain chaque jour davantage que notre vigilanc ne doit en aucun cas se relâcher et qu' revient à l'avant-garde marxiste révolutior naire d'être au premier rang de la lutt anti-fasciste et anti-raciste.

d) « l'Humanité » du 21 décembre n consacre pas moins de 2/3 de page à de noncer ces raids des fascistes, les atteinte gouvernementales aux libertés publiques e à des appels à des actions de riposte. Pre mier signe d'une meilleure compréhensio par les réformistes des dangers représente par « l'Etat fort » et ses alliés paralléle officieux, les fascistes ? Première vélléit de ne pas laisser aux seuls « gauchistes » 1 prestige de l'indispensable combat ant fasciste ?

Nn Mail le a mouvement ienne g

I1) - LA BOURGEOISIE FRANÇAISE ET NOUS, SIX MOIS APRES

1 - Du 21 juin au 19 décembre. Les critiques sur l'organisation du 21 juin n'avaient pas été le seul fait des pleutres réformistes, les courants d'extréme gauche ne nous avaient pas non plus épargné leurs flèches plus ou moins acerbes ou paternalistes. Or, six mois plus tard, sur les mémes thèmes, contre les mémes ennemis, le même combat mieux mené par des forces plus préparées, aboutit à la mise en échec du 19 décembre des fascistes.

Cela ne prouve-t-il pas à l'évidence que les révolutionnaires devaient se manifester le 21 juin et que « si un bilan critique du 21 juin est nécessaire, il doit porter non sur le principe de la contre-manifestation, mais sur la faiblesse de sa préparation politique » ? (Rouge 216 du 10 août 1973 qui ajoute que « si l'on veut circonscrire la critique à propos du 21 juin, il faut parler de decision irresponsable et non d'erreur ultra-gauche. De décision irresponsable parce que la contre-manifestation étant justifiée et nécessaire, tout n'a pas été mis en œuvre pour créer les conditions les plus favorables à sa réussite : faiblesse de la campagne anti-raciste préalable, absence de comité unitaire préparatoire à la base, explications de masse insuffisante sur les rapports entre la manifestation du 20 juin pour les libertés et celle du 21 juin »).

Les choses ont bel et bien changé depuis puisque dans son No 233 du 21 décembre :

« Le journal Rouge se félicite de la décision du Collectif de défense des libertés de s'opposer à la tenue du meeting fasciste du 19 décembre, au cours duquel un représentant de la junte chilienne doit prendre la parole. Alors que le 21 juin les organisations partie prenante de ce collectif avaient laissé les forces révolutionnaires réagir seules à une provocation similaire, permettant ainsi au pouvoir de dissoudre la Ligue communiste, Rouge note que c'est la première fois que les forces de auche s'engagent à interdire une initiative Fasciste, montrant ainsi que la riposte du 21 juin a porté ses fruits. Considérant qu'il n'est pas possible de laisser parler à Paris es apprentis-Pinochet, qu'il n'est pas possible de tolérer la moindre complicité tu pouvoir, le journal Rouge s'associe donc à cet appel ».

Communiqué

2 - Les avatars du gaullisme en 1973

1973 n'aura pas connu la chute de la sourgeoisie française - personne n'y crorait d'ailleurs ! Mais ce n'aura certes pas té non plus une année de gloire. Ne faions que rappeler les principaux évènenents ayant marqué la vie sociale et poliique du pays cette année :

a) Février-mars : élections législatives montrant visiblement le rétrécissement des ases sociales du néo-gaullisme et indiuant par la même la nécessité pour lui de abstituer un durcissement droitier au onapartisme traditionnel.

b) Mars-avril : le « mouvement jeune » contre la loi Debré sur le service militaire - et dans une moindre mesure contre les réformes universitaires vient troubler massivement l'ordre post-électoral.

c) Durant tout l'été, « l'affaire Lip » et l'immense mouvement de solidarité que celle-ci suscite donne à des milliers de travailleurs de France et à l'avant-garde du monde entier une image parlante de ce que pourrait étre le contrôle ouvrier... et de ce que peut faire le sabotage stalinien contre une lutte exemplaire.

d) Une rentrée sociale marquée par :

- l'inflation galopante devant laquelle le gouvernement français parait totalement impuissant ; la hausse des prix s'accélère spectaculairement en octobre-novembre pour « éponger » les augmentations salariales de l'année écoulée; la « grève générale » du 6 décembre des syndicats et partis de gauche

- la politique gouvernementale déconcertante pour les petits commerçants : loi Royer en leur faveur suivie de taxation sur fruits et légumes et aboutissant à l'inquiétante « grève générale » des petits commerçants du 15 novembre

- le scandale de l'ORTF et le licenciement d'Arthur Conte

- le débat parlementaire sur l'avortement montrant à la fois le recul global mais aussi la résistance acharnée de l'idéologie cléricalo-médiévale au sein de la classe dominante

- le scandale des écoutes téléphoniques, du « Canard Enchafné », le discrédit de Marcellin et de la police méme au sein de la bourgeoisie.

- les nouvelles flambées de racisme, notamment dans le sud de la France, explicables du fait des difficultés grandissantes de milliers de travailleurs français en matière de salaires, d'emploi, de la complicité gouvernement-police officiellebandes parallèles fascisantes, du manque de perspectives globales offertes par les directions traditionnelles du mouvement ouvrier et par la faiblesse encore trop grande des révolutionnaires implantés dans la classe ouvrière... tout ceci laissant place au phénomène bien connu du « bouc émissaire » dont les travailleurs nord-africains notamment sont en France les victimes.

Bien sür, rien de tout cela ne nous faire espérer qu'en France, le capitalisme et la bourgeoisie en sont à vivre leurs derniers instants. Nous ne prendrons pas les invectives du « Point » à l'égard d'une fraction adverse de la même classe dirigeante pour le signe annonciateur d'une violente bourrasque révolutionnaire et nous ne pécherons pas non plus par journalisme social-démocrate en confondant un éventuel remaniement ministériel avec une crise décisive de l'appareil d'Etat. Ce sur quoi nous misons est assez simple, au fond, mais de première importance :

* Le « néogaullisme » ou « pompidolisme » non seulement n'a à l'évidence aucun projet stratégique permettant à la bourgeoisie française de se bâtir un régime stable indispensable à ses proiets, mais enstable indispensable à ses projets, mais encore il est démuni des artifices idéologiques dont le Bonaparte de Gaulle avait pu se servir pour intégrer provisoirement une part non négligeable de la classe ouvrière et des classes moyennes. D'où la multiplication des démonstrations centrifuges qui affaiblissent le pouvoir (démissions, grogne et rogne des orthodoxes du gaullisme — voir les articles du « Monde » des 23/24 décembre de Laurens, Duhamel et Ferenczy, division de la majorité parlementaire.. etc.) et éclairent cruellement l'impasse dans laquelle il se trouve enfermé. Cette absence de stratégie ne saurait encore une fois se réduire à sa chute brutale ou même à l'éclatement d'une crise sans pardon; ainsi il n'est pas exclu que la classe dominante française, privilégiée par rapport à certaines autres bourgeoisies pour ce qui est de la « crise de l'énergie » ne sache pas, relativement habilement, exploiter cette « crise » pour sauvegarder ou restaurer des profits menacés tout en tentant de remettre à l'honneur la vieille lune de la « solidarité nationale » dans le cadre de l'« union sacrée ». Ainsi, les articles de « l'Humanité » soulignent-ils davantage cet aspect des choses - une maitrise partielle par la bourgeoisie de la crise économique due à la question du pétrole notamment - plutôt que l'affolement d'une classe do. minante terrifiée par la récession qui vient et l'effondrement pressenti de son système. Ce n'est pas tout à fait à tort semble-t-il.

* Un réformisme social-démocrate et stalinien « uni » depuis 18 mois et électoralement en progrès mais qui catalyse de bien sérieux inconvénients pour pouvoir être crédible comme alternative au pouvoir :

- l'Union de la gauche, du fait de sa composition politique, ne saurait, tel le Front populaire de 1936 étre impunément utilisée par la bourgeoisie comme caution, moyen de restaurer l'ordre social, comme marche pied pour la construction d'un Etat encore plus fort ; donc il est peu probable que Pompidou appelle jamais Mitterrand au gouvernement.

- Mais cette méme Union de la gauche n'envisage pas malgré quelques « petites phrases » de parvenir « au pouvoir » autrement que par les urnes; les réactions de Mitterrand comme de Marchais au coup d'Etat chilien de septembre ont bien montré, si besoin était que l'aveuglement et l'impuissance des réformistes était total et définitif. Ne comprenant pas la nature de l'impérialisme aujourd'hui, la fonction de l'Etat fort, les réformistes ne sauraient constituer, sauf, et c'est là le véritable problème, dans la téte des travailleurs qu'ils dominent encore notamment au sein des organisations de masse, une alternative à la bourgeoisie sur son déclin.

*Une avant-garde marxiste-révolutionnaire encore numériquement limitée mais qui a pour elle trois atouts majeurs :

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- elle se veut l'héritière attentive et alerte des acquis théoriques et pratiques de plus d'un siècle de mouvement ouvrier révolutionnaire international.

- elle est préte - elle l'a déjà montré à de multiples reprises dés avant mai 68 et bien souvent depuis - à étre partie prenante active des luttes de dizaines de milliers de travailleurs, de jeunes pré-ouvriers, paysans, étudiants, lycéens, des combats des femmes, des jeunes appelés révoltés contre le broyage militaire qui, pratiquement en permanence ponctuent la vie sociale et politique et, par leur intensité, leur combativité, ont mis fin au duo paralysant bourgeoisie-réformistes.

- elle est composée de militant(e)s irréductiblement attaché(e)s à tout mettre en œuvre, leur programme, leurs traditions, leurs forces, pour consruire par-delà les « dissolutions » d'un jour, le parti ouvrier marxiste révolutionnaire qui saura, dés que possible, faire triompher la cause pour laquelle ils luttent aujourd'hui : trahir la bourgeoisie, mettre à bas son édifice social, assurer le pouvoir des travailleurs, entamer la construction du socialisme.

Marcellin a voulu dissoudre la Ligue Communiste ? Soit ! Mais on ne dissout 4 point le trotskysme : d'autres tristes sires, d'un autre calibre (Staline et Hitler) s'y sont cassé les dents avant lui. Tous les Marcellin du monde périront et avec eux leur société condamnée et honnie ; la IVéme Internationale saura lutter jusqu'à la victoire totale! En France aussi, pour les trotskystes, le combat continue !

*

Ce numéro spécial de la revue «, Ouatrième Internationale » est entièrement consacré à la situation en France à la fin du printemps 1973 et plus spécialement à la dissolution de la Ligue Communiste, au contexte politique permettant de comprendre les causes essentielles et secondes de cette dissolution (relativiser le problème mis en avant par les réformistes de la « provocation »), et aux campagnes de protestation contre cette atteinte au mouvement révolutionnaire menée tant en France qu'à l'étranger. Sans pouvoir étre totalement exhaustifs, nous avons tenu à présenter, même tardivement à nos lecteurs, des documents aussi variés que possible mais tendant tous à montrer :

- pourquoi le 21 juin les marxistes révolutionnaires ont organisé la manifes tation de rue qui devait servir de prétexte au gouvernement pour les réprimer ;

- comment, pour la première fois depuis 50 ans, un parti stalinien, le PCF, a été amené à prendre, certes à sa manière et avec une efficacité immédiate toute relative, la défense publique d'un « groupe trotskyste », au nom de la liberté d'expression !

- Quelles ont été en France les réactions immédiates au 21 juin, dans la police, à propos de la police et du ministère de l'Intérieur, etc.

- Comment, seule une organisation internationale centralisée peut mener à bien avec le maximum d'efficacité politique, une campagne mondiale dés que l'un des maillons du mouvement marxisterévolutionnaire se voit attaquer par l'ennemi de classe. Ceci n'est pas la partie la moins originale de cet ensemble de docu ments qui permet de montrer le caractère irremplaçable de l'Internationale à construire pour mettre à bas l'impérialisme à l'échelle du globe...

* Le 23 décembre 1973 Jean-François DUMAS

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