Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 51 (29e année)

Conséquences de l'entrée de la Chine dans le jeu de la « coexistence pacifique »

Quatrième Internationale, n° 51 (29e année) · septembre 1971 · p. 1-4 · 2 046 mots

Texte lu par machine sur le scan (relu en 2026 colonne par colonne) : il peut contenir des fautes de lecture. Pour citer, reportez-vous au scan de la page.

De très grands changements se produisent à présent sur la scène internationale. Le phénomène le plus spectaculaire des dernieres semaines est le tournant effectué par Nixon à la fois en matière économique et financière et en diplomatie. La crise du dollar d'une part, l'acceptation au moins partielle de l'entrée de la Chine aux Nations-Unies, sont l'aboutissement d'un long processus qui a complètement détruit la situation qui existait dans l'immédiat après-guerre, lorsque Etats-Unis étaient au sommet de leur puissance, que l'Europe occidentale et le Japon étaient au plus bas, que l'Union soviétique avait à reconstruire un pays dévasté par la guerre et affaibli par d'immenses pertes humaines, et que la révolution chinoise venait à peine de chasser Tchang-Kai-Tchek du continent asiatique. Les Etats-Unis ne voulaient pas aller au-delà de ce qui avait été décidé à Yalta, Téhéran et Potsdam. Ils engageaient la « guerre froide » en Europe orientale et s'efforçaient de miner la Chine nouvelle. Ensuite Washington renonça à changer quoi que ce soit en Europe orientale ; mais, en dépit de ce qui s'était passé en Corée, il engageait une grande partie de ses ressources en Extrême-Orient pour atteindre ses objectifs dans cette partie du monde.La guerre du Vietnam constituait l'effort suprême de limperialisme americain pour réussir a contenir et refouler la révolution dans le Sud-Est asiatique. La crise du dollar montre que toute la puissance américaine ne suffisait pas pour remplir toutes les tâches que Washington s'était fixées. La reconnaissance de facto de la Chine et non seulement l'aveu implicite, c'est aussi une modification de sa politique pour tenter d'intégrer Pékin dans son jeu à l'échelle internationale.

Ce changement de la part de Washington et l'adaptation qu'opère déjà Pékin en fonction de ce changement ont immédiatement créé une situation caractérisée par le remplacement de la polarisation entre deux « grands » dont l'autorité dans leur « camp » respectif déclinait au fur et à mesure des années, par un jeu international entre trois grands centres qui ne pourront jamais d'ailleurs exercer une même domination et avoir une clientèle aussi importante. Sur le plan des rapports entre

Etats, les petits auront des marges de manœuvres grandissantes. On le voit déjà pour la Roumanie, la Yougoslavie, etc... C'est pour avoir saisi et exploité cette tendance assez tôt que de Gaulle avait paru marquer des points pendant toute une période ; mais on voit aussi par l'exemple de la France que ces marges de manœuvres, pour être grandes, restent et resteront limitées.

Mais le problème essențiel n'est pas celui posé par les relations entre Etats. La direction chinoise, par son adaptation au changement de politique de Washington, se livrerait à son tour à ce qu'elle a reproché à la direction soviétique au cours des premières années de son conflit avec elle, à savoir que sa politique de « coexistence pacifique » signifiait le maintien du statu quo internationalaux dépensdes révolutionnaires dans le monde. Objectivement, la recherche du statu quo est une politique car personne ne peut geler ni la révolution ni lo contre-revolution, mais la politique de « coexistence pacifique » du

Kremlin a porté des coups - qui parfois, ont été mortels - aux mouvements révolutionnaires et aux formations d'avant-garde. Dans quelle mesure - doit-on se demander — les tendances qui se dégagent à présent dans la politique de Pékin auront-elles des conséquences similaires à celles de la politique de Moscou sur les mouvements révolutionnaires et les organisations d'avant-garde ?

Les premières questions qui se posent à très juste titre ont trait évidemment à la lutte révolutionnaire à présent en cours : quelle va être l'attitude de la Chine dans la lutte d'Indochine? allons-nous assister à une trahison de sa part comme le firent à maintes occasions les dirigeants de l'Union Soviétique ? Dans une note éditoriale de ce numéro, nous indiquons qu'il n'existe à présent aucun signe dans cette direction. Quoique fassent les Chinois, les Vietnamiens eux-mêmes ont montre leur resolution de ne pas céder à des pressions comme ce fut le cas à Genève en 1964, et c'est de très loin l'élément essentiel pour la victoire de la révolution indochinoise. D'autre part, comme les Chinois n'en sont qu'au début d'une négociation qui sera très serrée avec les Etats-Unis, il est probable que, en ce qui concerne le Vietnam et les autres pays d'Indochine (Cambodge et Laos), où ils sont directement intéressés à avoir des gouvernements amis, ils ne chercheront pas à exercer trop de pressions pour priver les peuples de ces pays de leur victoire. Mais il ne s'agit que d'une probabilité, et on ne peut en aucun cas Taire confiance à la politique chinoise; aussi importe-t-il que les Vietnamiens reçoivent aussi longtemps que la guerre se prolonge - les nanœuvres de Nixon s'accompagent toujours de bombardements e d'engagements armés — un soutien vigoureux, entre autres pour contrecarrer d'éventuelles pressions « amies ».

Avant même d'avoir conclu des accords précis avec le gouvernement américain, les dirigeants chinois ont montré que leurs déclarations révolutionnaires d'hier reposaient non sur une base de conditions de blocus international créées à l'instigation de principes, mais - comme nous n'avions cessé de dire - sur les l'impérialisme américain. Même à cette époque nous avions montré que leurs déclarations révolutionnaires disparaissaient là où entraient en jeu leurs intérêts « nationaux » bureaucratiquement compris. Par exemple, au Pakistan ils ont soutenu d'abord Ayub Khan, puis son successeur Yahya Khan, et ce avant même le soulèvement du Bengla Desh ; ils sacrifiaient la révolution dans cette partie du monde à leur désir d'avoir un contrepoids militaire et diplomatique à l'Inde. De même ils s'étaient tus quant à la politique du P.C. indonésien, avant et après la saignée dont celui-ci fut l'objet. De même en Afrique, leurs interventions n'avaient jamais eu un caractère révolutionnaire ; souvent elles n'étaient dictées que par la compétition en matière d'influence diplomatique avec la bureaucratie soviétique. Aujourd'hui, la révolution culturelle close, l'appareil du Parti plus ou moins remis sur pied, ils montrent face au tournant qu'esquisse l'administration Nixon à leur égard, qu'ils sont en matière de « coexistence pacifique » aussi disposés que le Kremlin à laisser la contre-révolution écraser les mouvements révolutionnaires ; ils sont tout aussi disposés à les calomnier et à donner des certificats de « progressisme » à des gouvernements bourgeois. En quelques semaines, les exemples ont abondé : Ceylan, Pakistan, Kameroun, Soudan, Iran, etc.

Dans la même foulée, ils ont tressé des guirlandes aux gouvernements bourgeois d'Europe occidentale sous prétexte que le Marché Commun constituait un instrument anti-américain ! Dans leur changement de politique, l'abandon des stupidites et des infamies qu'ils léversaient sur la Yougoslavie qu'ils Lesse le tementslasie mis est tout a fal lim co et d'ute constitue portée restreinte.

Cependant, on ne peut dire tout simplement que la politique chinoise aura des conséquences identiques à celles de la politique soviétique depuis Staline. Non seulement parce que, dans l'avenir -immédiat, il n'existe pas encore d'accords étendus entre Pékin et Washington 'et que, dans les mois et peut-être les années qui seront nécessaires pour y parvenir, le gouvernement chinois ne pourra pas lâcher tout avant d'obtenir certaines contre-parties, mais surtout parce que les conditions internationales présentes ne sont en rien comparables à celles qui ont existé du temps de Staline et qui ont fortement modele la politique soviétique.

Quand Staline a formulé la politique de « coexistence pacifique », l'Union Soviétique était isolée et la révolution était en général en reflux dans le monde. Pour de nombreux militants des partis communistes, à cette époque, l'horizon était bouché, ils ont souvent glissé vers le stalinisme sans en saisir les implications à terme parce que l'Union Soviétique restait alors, dans le reflux général, le pôle révolutionnaire dans le monde. La critique de Moscou par Pékin au début des années 60 a énormément contribué à détruire la notion dépassée depuis longtemps que Moscou était un pôle révolutionnaire, et à demasquer le contenu réactionnaire de la politique de « coexistence pacifique ». La situation internationale actuelle est celle d'une grandissante de l'impérialisme pénétrant jusque dans son principal bastion et de poussées révolutionnaires qu'ils ne peuvent globalement anéantir. Aussi peut-on affirmer que la crise de l'impérialisme américain, et sa défaite en Indochine auront des effets plus profonds à l'échelle internationale et dans le temps que le cours qui s'est accentué vers la droite de la politique chinoise. Cela ne veut pas du tout dire que celle-ci ne sera pas sans conséquences néfastes, mais que ces conséquences seront néanmoins limitées en fonction de conditions variables suivant les pays.

Beaucoup dépendra en premier lieu dans le Sud-Est asiatique, du degré d'indépendance des mouvements qui, sans toujours se revendiquer catégoriquement des Chinois, agissent cependant dans leur sillage. Les endroits les plus sensibles sont précisément les pays les plus voisins de la Chine, à savoir la Birmanie, la Thailande, de Birmanie, succomber, devront trouver en elles-mêmes la force de se détacher de la tutelle chinoise, d'acquérir la capacité de penser et d'agir par elles-mêmes, condition première de trouver le moyen de suppléer à l'aidre matérielle de la Chine, pour le cas où elle leur ferait defaut, par un enracinement plus profond dans les masses de leur pays respectif.

Une situation tout particulièrement dramatique en ce moment est celle des militants « pro-Pékin » de l'Inde et du Pakistan. Au Pakistan et au Bengla Desh, la politique chinoise les livre — s'ils s'y conforment - dans les mains de Yahya Khan; en Inde, notamment au Bengale occidental, ils doivent pour soutenir les masses du Bengla Desh, condamner la politique de Pékin sans toutefois tomber dans les pattes du pouvoir de leur propre pays, qui cherche à exploiter en sa faveur le sentiment de solidarité des masses indiennes avec le Bengla Desh.

Dans de nombreux pays, notamment de l'Amérique latine et du

Proche-Orient, l'influence chinoise etait plus réduite. la force des organisations pro-Pekin moindre. D'une façon générale l attachement des organisations à Pékin n'avait jamais été comparable à celui qui relie les partis communistes à Moscou. Les très petites formations inconditionnelles pro-Pékin s'étaient jusquà présent souvent discréditées en répétant littéralement nombre d'affirmations staliniennes qui prenaient ailleurs un tour grotesque. Les déchirements multiples des tormations pro-Pekin ne peuvent que se multiplier avec le tournant a droite actuel; des organisations telles le « Manifesto » italien auront d'énormes difficultés aussi bien à s'expliquer qu'à se dérober sur les prises de position du gouvernement chinois. Naturellement, dans une certaine mesure, Moscou et ses fidèles vont s'efforcer d'exploiter à leur profit ces prises de position: déjà, on assiste au curieux spectacle des Soviétiques et des Chinois se dénonçant réciproquement comme « contre-révolutionnaires » d'une façon pourrait-on dire complémentaire, en ce sens qu'il suffit d'ajouter les exemples invoqués par les uns et par les autres pour mettre en lumière toute l'action contre-révolutionnaire des bureaucraties. De sorte que, tout en pratiquant les uns et les autres une politique de « coexistence pacırique », leurs interets bureaucratiques souvent divergents nuiront à leur emprise respective sur les militants et les masses

Les éléments manquent totalement qui permettraient d'envisager quelles pourraient être les conséquences de la nouvelle situation « triangulaire » mondiale en ce qui concerne la pensée politique critique en Union soviétique et en Chine. Toutefois, pour ce dernier pays qui est passé au cours des récentes années par les convulsions de la « révolution culturelle », il est peu probable qu'un tournant comme celui auquel procède le gouvernement de Pékin puisse s'effectuer sans susciter notamment dans la jeunesse un renforcement de l'esprit critique.

Dans les mois qui viennent, se dégageront peu à peu plus clairement les tendances de la marche des événements et les nouveaux rapports de force entre puissances. Nous aurons donc l'occasion de revenir à plusieurs reprises sur les problèmes évoqués dans cet article, mais il faut agir en partant de ce que nous avons dit plus haut: la défaite de l'impérialisme au Vietnam et sa crise interne peseront énormément plus que l'adaptation des Chinois au jeu diplomatique des Etats et, sauf dans quelgis pans eus mele ce etre dine dement fecte sibi les accrues aux sections de la IVème Internationale, pour dissiper la confusion politique engendrée par la crise internationale du stalinisme et pour oeuvrer à la création de partis marxistes révolutionnaires, capables d'exploiter au maximum la crise du système capitaliste et d'enrayer les conséquences néfastes des politiques bureaucratiques.

Une erreur sur cette page ?