Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 48

Rosa et la social-démocratie allemande

Ernest Mandel · Quatrième Internationale, n° 48 · mars 1971 · p. 11-20 · 7 762 mots

Texte lu par machine sur le scan (relu en 2026 colonne par colonne) : il peut contenir des fautes de lecture. Pour citer, reportez-vous au scan de la page.

La place de Rosa Luxemburg dans l'histoire du mouvement ouvrier révolutionnaire reste à préciser. Depuis le déclin du monolithisme stalinien on est pratiquement unanime à souligner ses mérites, mais on se hâte souvent d'ajouter qu'elle « appartient au monde d'avant 1914 » (1). En fait, les classificateurs sont d'autant plus génés qu'ils abordent l'histoire du mouvement ouvrier à l'aide de critères essentiellement subjectifs. Les merites de tosa se repartissent des lors, selon l'inclination de l'auteur, sur la mise à nu des racines de l'impérialisme, la défense sans compromis du marxisme contre le révisionnisme bernsteinien, l'attachement aux principes d'action et de' spontanéité des masses, voire la défense des principes de démocratie ouvrière contre les « excès » bolcheviks.

La difficulté disparait dès qu'on aborde l'histoire du mouvement ouvrier avec des critères objectifs, où l'on applique au marxisme lui-même la règle d'or du (1) C'est notamment le jugement de J.P. Netti, qui a rédigé la biographie la plus ample de Rosa à ce jour (J.P.Nettl : Rosa Luxemburg, vol. 1, pages 19-40, London, Oxtord University Press, 1966). Netti combine une énorme compilation de détails et un jugement souvent impressionnant dans des question partielles, avec un manque de compréhension presque total pour les problemes d'ensemble •la stratégie ouvrière, du mouvement de masse, et des perspectives revolutionnaires, precisement les problèmes qui dominerent la vie et les préoccupations de Rosa.

matérialisme historique: en dernière analyse, c'est l'existence matérielle qui explique la conscience et non l'inverse. C'est à partir de la transformation de la réalité sociale qu'il faut interpréter les changements intervenus dans la pensée du mouvement ouvrier international, compris les interprétations successives, d'enrichissement ou d'appauvrissement du marxisme. Dans ce cadre, le rôle de Rosa dans l'évolution du mouvement ouvrier d'avant 1914, sinon d'avant 1919 ouvrier d'avant 1914, sinon d'avant 1919t au lieu d'apparaitre dispersé tragmentaire, regagne son unité. C'est seulement à l'aide d'une telle méthode gourene de li chonte et de cit e que l'importance-clé de l'activité et de l'œuvre Rosa surgit pleinement, spécialisées. « LA VIEILLE TACTIQUE EPROUVEE » ENTRE EN CRISE.

Pendant trente ans, la tactique de la social-démocratie allemande, «die alte bewährte Taktik » (la vieille tactique éprouvée), a complètement dominé le mouvement ouvrier international. En vérité, abstraction faite de l'expérience, Somme toute se de la Secteurs de somme toute isolée, mouvement ouvrier international à prédominance anarchiste, c'est un demi-siècle d'histoire des luttes de classes qui est marqué du sceau de la social-démocratie. Cette influence était à tel point prépondérante que même ceux comme Lénine et la fraction bolchévique, avaient rompu en pratique avec cette tradition sur le plan national continuaient à se référer religieusement au modèle allemand comme à un modèle de tactique universellement valable.

La « vieille tactique éprouvée » avait des titres de noblesse évidents à citer à sa défense. Pendant les quinze dernières années de sa vie Frédéric Engels, malgré sun etait fait le défenseur acharné, au quelques hésitations significatives (2), point d'en dresser une véritable charte dans son « testament politique », l'introduction qu'il rédigea en 1895 à la nouvelle édition allemande de l'ouvrage de Karl Marx, Les luttes de classes en France (1848-1850). Les passages les plus célèbres de cette introduction ont été cités d'innombrables fois, dans toutes les langues d'Europe, entre 1895 et 1914.

sociaux-démocrates poursuivirent cette routine entre 1918 et 1929 , jusqu'à ce que la crise économique mondiale et la crise de la social-démocratie elle-même firent « Partout on a imité l'exemple allemand cesser exercices stériles : de l'utilisation du droit de vote, de la conquête de tous les postes qui nous sont accessibles, partout le déclenchement sans preparation de l'attaque est mis l'arrière-plan ..

Les deux millions d'électeurs qu'elle (la social-démocratie allemande) envoie au scrutin, y compris les jeunes gens et les femmes qui sont derrière eux en qualité de non-électeurs, constituent la masse la plus nombreuse, la plus compacte, le «groupe de choc » décisif de l'armée prolétarienne internationale. Cette masse fournit déjà maintenant plus d'un quart des voix exprimées.. Sa croissance se produit aussi spontanément, aussi constamment, aussi irrésistiblement, et.

même temps, aussi tranquillement qu'un processus naturel. Toutes. les interventions gouvernementales pour l'empêcher se sont avérées impuissantes. Dès aujourd'hui, nous pouvons compter sur deux millions et quart d'électeurs. Si nous allons ainsi l'avant, -nous conquerrons d'ici la fin du siècle la plus grande partie des couches moyennes de la société, petits bourgeois ainsi que petits nous grandirons devenir la puissance décisive dans le pays, (2) Ainsi, quand le danger de guerre se precisa une première fois au début des années 90, Engels affirma qu'en cas de - guerre, la social-démocratie serait obligée de prendre le pommierait mat. fi exprima dans la meme lettre pouvoir, et exprima la crainte que cela à Bebel sa conviction que « nous serions au pouvoir avant la fin du siècle n (lettre du 24 octobre 1891). Dans une lettre precedente, du ler mai 1891, il se rebella contre la censure que Bebel voulait apporter à la publication des critiques du programme de Gotha, et fustigea la suppression de la liberté de critique et liberté de critique de de discussion au sein du parti. (August Bebel : Briefwechsel mit Friedrich Engels, Mouton trk teos cofod leoel ton Co, 1965, pages 465, 417)

IEME INTERNATIONALE devant laquelle il faudra que s'inclinent toutes les autres puissances, qu'elles le veuillent ou non. Maintenir sans cesse cet accroissement, jusqu'à ce que lui-même il devienne plus fort que le système gouvernemental au pouvoir, ne pas user dans des combats d'avant-garde ce « groupe de choc » qui se renforce journellement, mais le garder intact jusqu'au jour décisif, telle est notre tache principale ». (Marx-Engels, Oeuvres choisies, tome I, pages 131, 133, Moscou, Editions du Progrès, 1955) (Souligné par nous)-

Bien sûr nous savons aujourd'hui que les dirigeants sociaux-démocrates allemands avaient scandaleusement tronqué le texte d'Engels et en avaient dénaturé le sens, éliminant tout ce qui restait foncièrement révolutionnaire chez le vieux lutteur, compagnon de Marx (3). Mais là n'est pas l'essentiel. Le passage

Tue nous venons de citer est authentique.

¡ justifie pleinement « la vieille tactique éprouvée » : organiser •le maximum de membres, éduquer maximum travailleurs, obtenir le maximum de voix aux élections, mener de bonnes grèves pour augmenter les salaires et conquerir des lois sociales (avant tout la réduction de la semaine de travail) — le reste viendra de lui-même, automatiquement : faudra (sic) que toutes les autres puissances s'inclinent devant nous »; notre montée est « irrésistible »; il faut

* garder intactes nos forces jusqu'au jour décisif » (re-sic) -..

Plus convaincante que la bénédiction du doven vénérable du socialisme international était le verdict des faits. Ces faits donnaient raison aux Bebel,

Vandervelde, Victor Adler et autres pragmatiques qui se contentaient de suivre cette routine dorénavant consacrée. Les votes s'accroissaient d'une élection à l'autre. S'il y avait quelques fois un revers inattendu (les « élections Hottentots » en

Allemagne, en 1907), il était suivi d'une particulièrement triomphante: revanche aux élections du Reichstag de 1912, la social-démocratie emporta un tiers des voix. Les organisations ouvrieres se renforçaient continuellement, s'étendant dans tous les domaines de la vie sociale, s'articulaient en une véritable

« contre-société » permettant un développement continu de la conscience de classe. Les salaires augmentaient, les

(3) Engels écrivait à Kautsky le 1er avril 1895 :

« Je vois aujourd'hui dans le Vorwärts un extrait de mon introduction, reproduit a mon insu et arrangé de telle façon que j'y apparais comme un paisible adorateur de la légalité à tout prix. Aussi désirais-je d'autant plus que

«l'introduction » paraisse sans coupure dans la

Neue Zeit, afin soit effacée. » poursuites légal de s'exécuter.

n'insista plus su que cette impression honteuse

Sous prétexte de menaces de es, Bebel et Kautsky refusèrent

, amadouer et

Engels se laissa r une reproduction intégrale de

« L'Introduction n. Celle-ci n'eut lieu qu'aprés

1918, par les soins de l'internationale

Communiste.

lois protection ouvrière s'accumulaient; la misère était refoulée sans disparaitre pour autant. La montée semblait à tel point irrésistible qu'elle n'enivrait pas seulement les convaincus mais même les adversaires.

Comme toujours la conscience retardait déjà sur la réalité. Toute cette « montée irrésistible » avait été le reflet d'un essor du capitalisme international, d'une réduction séculaire de « l'armée de réserve industrielle » en Europe par l'émigration, d'une notamment surexploitation croissante des pays coloniaux et semi-coloniaux par le capitalisme impérialiste. Au début du 20eme siècle, les ressources alimentant cette atténuation temporaire des contradictions socio-économiques en Occident commencèrent s'épuiser. Dorénavant, c'était l'aggravation et non l'atténuation des contradictions sociales qui était à l'ordre du jour. Ce qui frappait progrès pacifique, mais Pere des guerres à la porte, ce n'était impérialistes, des guerres de libération nationale et des guerres civiles. A une longue phase ai amélioration allaient succéder deux décennies de stagnation voire de recul des salaires réels. L'époque de l'évolution était révolue; l'époque des révolutions allait commencer. La « vieille tactique éprouvée » perdait tout son sens dans cette ère nouvelle; d'un principe d'organisation elle allait se transformer en un piège désastreux pour prolétariat europeen. L'immense majorité des contemporains ne l'a pas compris avant le 4 août 1914. Même

Lénine ne le comprit pas pour les pays à hesitait. Le merite de tosa, ce dauby l'ouest de l'Empire tsariste: Trotsky été la première à saisir clairement et sytématiquement la nécessité d'une modification fondamentale de la stratégie et de la tactique du mouvement ouvrier occidental, face au changement des conditions objectives. face à l'ère impérialiste qui s'ouvrait (4).

(4) Trotsky avait exprimé un avis analogue a celui de Rosa Luxemburg dans Bilan et perspectives, rédigé en 1906, mettant l'accent sur le caractère de plus en plus conservateur de la social-démocratie. Mais en fonction des luttes de fraction dans la social-démocratie russe et des positions conciliatrices qu'il y adopta, il se rapprocha de nouveau de Kautsky en 1908, et l'appuya contre Rosa dans le débat « greve politique de masse ». Lénine adopta une attitude très prudente à l'égard du conflit

Kautsky-Rosa en 1910, voulant empécher un

« bloc » entre Kautsky et les mencheviks. Dans son social-démocratie allemande, il affirma que les article " Deux mondes », consacré à divergences entre les marxistes (parmi lesquels il rangeait non seulement Rosa et Kautsky mais encore Bebel) ne sont que de nature tactique et somme « prudence » de Bebel et justifiait la thèse selon toute mineures. 11 vantait la l'ennemi "l'initiative d'ouvrir les laquelle préférable d'abandonner hostilités a

(" Werke », vol. XVI, pages 311, 314, 315, 316,

Berlin, Dietz-vertag). Berlin. Dietz-Verlag).

LES RACINES DE LA LUTTE DE ROSA CONTRE LA « VIEILLE TACTIQUE EPROUVEE ».

Certes, la nouvelle réalité objective a été saisie partiellement par les marxistes es plus perspicaces des la fin du 19em‹ siècle. Les phénomènes de l'extension des empires coloniaux, des débuts de l'impérialisme en tant que politique d'expansion du grand capital, sont analysées. Hilferding dresse ce monument remarquable qu'est le Capital financier. On enregistre l'apparition des cartels, des trusts, des monopoles (les revisionnistes s'en servent d'ailleurs pour proclamer que le capitalisme sera de plus en plus organisé, et de ce fait, ses contradictions plus en plus atténuées: il n'y a décidément rien de nouveau sous le soleil). A partir du Congrès l'Internationale tenu à Stuttgart, méfiance de Lenine, de la gauche hollandaise et polonaise, de la gaucne belge italienne, Kautsky aux italienne, des concessions Kautsky révisionnistes la lutte s'accroit, surtout dans le domaine contre la guerre impérialiste. L'opportunisme électoraliste, les pactes « tactiques » avec la bourgeoisie libérale de tel ou tel groupe régional ou national (les « Badois » en Allemagne; la majorité du POB belge; les jauressistes en France, etc.) sont soumis à dure critique. Mais tout cela reste partiel et fragmentaire, et surtout n'aboutit pas à substituer à la « vieille tactique éprouvée » — plus que jamais tabou — une stratégie et une tactique de rechange.

La seule tentative entreprise dans ce sens pendant la période 1900-1914, l'ouest de la Russie. est celle de Rosa. Ce mérite exceptionnel n'est pas seulement à son attachement absolu à la cause socialisme et du prolétariat international. Il s'explique surtout par les conditions listoriques et géographiques, c'est a dire sociales, dans lesquelles sont nées et se sont développées son action et sa pensée.

Sa position exceptionnelle de membre dirigeant de deux partis sociaux-démocrates, le parti polonais et le parti allemand, d'observation qui facilita l'enregistrement placa a à un poste de deux tendances contradictoires dans la social-démocratie internationale d'une part l'enlisement dangereux dans une routine bureaucratique de plus en plus conservatrice en Allemagne; d'autre part la montée de nouvelles formes méthodes de lutte dans l'empire tsariste.

Elle put ainsi opérer, sur le plan de la tactique du mouvement ouvrier, le même renversement audacieux que Trotsky avait opéré sur celui des perspectives avait opéré sur celui des perspectives révolutionnaires. Ce n' plus nécessairement le pays « avancé » qui montrait au pays « retardataire » l'image de son propre avenir. C'était au contraire

QUATRI le mouvement ouvrier du pays « retardataire » (la Russie, la Pologne), qui montrait aux pays avancés d'Occident l'adaptation tactique urgente qu'il fallait appliquer.

Certes, a ce propos encore, l y eut des Lanture il cardage ange de ame de la « grève politique de masse » contre une menace de coup d'Etat supprimant le suffrage universel (5). Cette étude était elle-même inspirée d'une motion Kautsky avait soumise, des 1893, à la 10ème commission du Congrès socialiste de Zürich sur la riposte à des menaces contre le suffrage universel; Engels avait soulevé une menace implicite analogue. Mais tous ces ballons d'essai restèrent isolés. Ils ne donnèrent lieu à aucune élaboration stratégique ou tactique systématique.

Ayant une grande familiarité avec les mouvements ouvriers polonais et russe, Rosa fut en outre aidée par une étude approfondie de deux crises politiques qui secouèrent l'Europe occidentale vers la tin du siecle: la crise provoquee par l'affaire Dreyfus generale De 1902 Par suffrage France, universel en Belgique. De cette double expérience elle puisa une profonde répugnance à l'égard du crétinisme parlementaire et une conviction croissante que la « vieille tactique éprouvée » si les masses n'étaient jour allait échouer «le décisif », éduquées, longtemps à l'avance, à manier l'action politique extra-parlementaire autant que la routine électorale et la pratique des grèves économiques.

Mais l'expérience de la révolution russe de 1905 fut l'événement qui permit a Rosa de rassembler les éléments épars d'une critique systématique de la « vieille tactique eprouvée » de la social-démocratie occidentale. Rétrospectivement, c'est sans doute l'année 1905 qui marque la fin du rôle essentiellement progressif de la social-démocratie internationale et fait débuter la phase d'ambigüité, combinant des traits progressits qui se prolongent e des influences réactionnaires qui apparaissent et se renforcent, pour aboutir au désastre de 1914.

Pour comprendre l'importance de la révolution russe de 1905, 1l faut rappeler tout d'abord que ce fut la première explosion révolutionnaire sur grande échelle que l'Europe connaissait depuis la Commune de Paris, c'est à dire depuis 34 ans ! Il était naturel qu'une révolutionnaire passionnée comme Rosa (5) L'article intitulé « Staatsstreich und politischer Massenstreiken fut publié d'abord dans la Neue Zeit (- Il est reproduit dans publiée l'anthologie par la Europäische « Die Massenstreikdebatte » Verlagsanstall (Francfort 1970), pages 46-95.

EME INTERNATIONALE Luxemburg en étudiât avec soin toutes les manifestations tous les traits particuliers, afin d'en dégager des conclusions quant au destin des révolutions futures en Europe. Marx et Engels avaient fait de même par rapport aux révolutions de 1848 et à Commune.

Du point de vue de l'élaboration d'une stratégie et d'une tactique de rechange de la social-démocratie internationale par rapport celle du . SPD, un trait particulier de la révolution russe de 1905 joue un rôle décisif. Pendant des décennies, le débat entre anarchistes et syndicalistes d'une part, et sociaux-démocrates d'autre part, avait opposé les tenants de l'action directe minoritaire aux tenants de l'action de masse organisée, essentiellement « pacifique » (électorale et syndicale). Mais la révolution russe de 1905 fit apparaitre une combinaison imprévue de part et d'autre: l'action directe des Complaire dans l'etat d'inorganisation se mais de masses qui, loin de se de spontanéité der soie netfacon et ent précisément s'organisent précisément action et en vue d'action futures encore plus audacieuses. Le oli de o n nat de sa Lénine et Rosa tous deux, soulignèrent le fait, peu compris en Occident, que la syndicalisme révolutionnaire en Russie, alors que pendant longtemps, syndicalistes révolutionnaires avaient opposé le mythe de la grève générale à électoralisme social-démocrate, et ce au moment même où la grève générale triomphait pour la première fois quelque part en Europe ! Ils auraient dû y ajouter - Lénine ne le comprit qu'après 1914 !que cet effacement des syndicalistes révolutionnaires en Russie s'explique par le fait que la social-démocratie russe et polonaise (ou du moins son alle radicale), loin de s'opposer à la grève de masse ou de la freiner de quelque manière que ce soit, devint l'organisatrice c'est a propagatrice enthousiaste, dire surmonta définitivement le vieux dualisme: « action graduelle - action révolutionnaire » (6). (6) Dans « Réforme ou Révolution ? », Rosa écrivait déjà : « Il était réservé à Bernstein de considérer la basse-cour du parlementarisme bourgeois comme l'organisme appelé à réaliser la transformation sociale la plus formidable de l'histoire, savoir le passage de la société capitaliste à la société socialiste ». Toute cette critique du parlementarisme, toute cette analyse du déclin du parlement bourgeois, rédigée en 1900, conserve une fraicheur et une actualité sans comparaison aucune avec une analyse quiconque d'un auteur marxiste consacrée à l'Europe Occidentale avant 1914. Rosa explique dans même veine le renforcement du syndicalisme révolutionnaire en France par la profonde déception du prolétariat français avec le parlementarisme jauressiste (article paru dans la Sächsische Arbeiterzeitung du 5-6 décembre 1904. R. Luxemburg: « Ausgewähite Reden und Schriften, 1, page 196).

Rosa fut éblouie par l'expérience de la révolution de 1905, expérience qui eut des répercussions profondes au sein du prolétariat de plusieurs pays à l'ouest de l'Empire des tsars, à commencer par l'Autriche où elle provoqua une greve generale qui conquit le suffrage universel. Les 14 années qui lui resterent a vivre ne furent qu'un effort ininterrompu pour transférer cet enseignement fondamental prolétariat allemand: il faut au abandonner le gradualisme, il faut de nouveau se préparer à des luttes de masse révolutionnaires. L'éclatement de première guerre mondiale, la révolution russe de 1917, de la révolution allemande de 1918, confirmèrent qu'elle avait vu juste dès 1905.

Le 1er février 1905, elle écrit :

« Mais pour la social-démocratie internationale aussi, le soulèvement du prolétariat russe constitue un phénomène qu'il faut d'abord assimiler nouveau, spirituellement. Nous tous, quelque dialectique que soit notre pensée, restons d'incorrigibles métaphysiciens collant à l'immuabilité des choses, dans nos états de conscience immédiats. C'est seulement dans l'explosion volcanique de la révolution qu'on s'aperçoit quel travail rapide et approfondi la jeune taupe avait exécuté. Et combien gaiement est-elle en train de saper le sol sous les pieds de la société bourgeoise d'Europe Occidentale. Vouloir mesurer la maturité politique et l'énergie révolutionnaire latente de la classe ouvrière à l'aide de statistiques électorales et de chiffres de membres vouloir mesurer le Mont Blanc a Paide des sections locales c'est d'une aune de tailleur ».

Le ler Mai 1905, elle poursuit il

"L'essentiel est ceci : faut comprendre et assimiler que la révolution actuelle dans l'empire des tsars provoquera une colossale accélération de la lutte de classes internationale, qui nous confrontera aussi dans les pays de la « vieille » Europe, dans un délai pas si long, avec des situations révolutionnaires et de nouvelles tâches tactiques ».

Et le 22 septembre 1905, au i Congrès *'Termistes du te ade lobert Schmides confrontée avec les syndicalistes elle s'exclama indignée:

« Lorsqu'on a entendu les discours prononcés ici jusqu'à maintenant sur la grève politique de masse, on a vraiment envie de prendre sa tête dans les mains et de se demander: Vivons-nous vraiment l'année de la glorieuse révolution russe, ou bien sommes-nous encore dix années avant qu'elle ne surgisse ? Vous lisez tous les jours les compte-rendus dans les journaux de la révolution, vous lisez les dépêches, mais il semble que vous n'avez pas d'yeux pour voir ni d'oreilles pour entendre ... Robert Schmidt ne voit-il pas que le moment est venu que nos grands maîtres Marx et Engels avaient prévu, le moment où l'évolution se transforme en révolution ? Nous voyons la révolution russe et nous serions des ânes si nous n'apprenions rien d'elle » (7).

Rétrospectivement nous sommes convaincus qu'elle avait eu raison. De même que la victoire de la révolution russe de 1917 aurait été infiniment plus difficile sans l'expérience de la révolution de 1905 et sans l'énorme apprentissage révolutionnaire qu'elle a représenté pour des dizaines de milliers de cadres ouvriers russes, de même une victoire de la révolution allemande en 1918-1919 aurait été énormément facilitée par des expériences de luttes de masse politiques, extra-parlementaires, pré-révolutionnaires ou révolutionnaires, avant 1914. On ne eut apprendre a nager sans se mettre a Peau; on ne peut acquerir une conscience révolutionnaire sans expérience d'actions révolutionnaires. Si dans l'Allemagne entre 1905 et 1914 il était impossible d'imiter 1905, il était possible de transformer de fotement comble la pratique quotidienne de la social-démocratie, de la réorienter vers une pratique et une éducation de plus en plus révolutionnaires, préparant masses à l'affrontement avec la classe bourgeoise l'appareil d'Etat. En refusant d'opérer ce tourmules qui d'opérer ce en se cramponnant à des perdaient de plus en plus tout sens réel, concernant la victoire « inévitable » du socialisme, le recul « inévitable » de la bourgeoisie et de l'Etat bourgeois devant la a force tranquille et pacifique » des travailleurs, les dirigeants du SPD ont, au cours le ces dines decisives, some la graine qui a produit les récoltes amères de 1914, de 1919 et de 1933.

LE DEBAT SUR LA GREVE DES MASSES.

C'est dans ce contexte qu'il faut examiner le débat sur la « grève des masses » déclenché au sein de la social-démocratie allemande à la suite de la révolution de 1905.

Les étapes principales de ce débat sont marquées par le Congrès d'Iéna de 1905 (dans un certain sens le Congrès le plus

« gauchiste » d'avant 1914, sous la pression évidente russe), le Congrès 1906, la parution d'une brochure d'une brochure de consacrées toutes de la «grève de de la révolution de Mannheim de la même année de Kautsky. et

Rosa Luxemburg, deux au probleme masse ». le débat

(7) Ces citations sont extraites d'un article paru dans la Neue Zeit (« Nach dem ersten Akt *). dans la Sachsische Arbeiterzeitung (« Im Feuerscheine der Revolution »), et du discours prononcé au congrès social-démocrate d'léna (voir Rosa Luxemburg : « Ausgewähite Reden und Schriften », tome II, Dietz Veriag, Berlin 1955, pages 220-221, 234-235 et 244).

QUATRI entre Rosa Luxemburg et Kautsky en 1910, le débat entre Kautsky et Pannekoek (8). Schématiquement on pourrait ainsi résumer débat. Après avoir combattu pendant des décennies l'idée de grève générale comme « bétise générale » (« Generalstreik ist generalunsınn » sous prétexte qu'il fallait d'abord organiser la grande majorité des ouvriers avant qu'une grève générale puisse réussir les dirgeants sociaux-democrates turent secoués par la grève générale belge de 1902-1903, mais n'entamèrent la révision de leurs conceptions « pacifistes » que de façon fort hésitante (9). En 1905, Congrès d'Iéna, un conflit éclate entre les dirigeants des syndicats et ceux du parti, conflit au cours duquel les chefs syndicaux vont jusqu'à suggérer que tous les partisans de la grève générale aillent mettre leurs idées en pratique en Russie et en Pologne (10). Avec réticence, mais sans verdeur, Bebel descend dans l'arène pour critiquer les dirigeants syndicaux, admettant la possibilité d'une grève politique de masse « par principe ». Mais un compromis s'élaborera entre le Congrès d'Iéna et celui de Mannheim. A Mannheim, en 1906, la paix est rétablie au sein de l'appareil. Dorénavant seuls les chefs des syndicats seront reconnus comme compétents pour « proclamer » la grève y compris la grève de masse politique, après avoir fait l'inventaire de « l'organisation », de la caisse, des « rapports de forces », etc. Après le malencontreux intervalle de la révolution russe, nous voilà heureusement ramenés à la « vieille tactique éprouvée ». Rosa fulmine, ronge son frein. Elle attend l'occasion de frapper un grand coup pour la nouvelle stratégie et la nouvelle tactique. Le moment propice se présente lorsque l'agitation pour obtenir le suffrage universel aux élections de la Diète de Prusse est déclenchée en 1910. Les masses réclament l'action. Rosa tient une douzaine de meetings de masse auxquels assistent des milliers et des milliers de travailleurs et de militants. Après des escarmouches avec des « interdictions » de la police, une manifestation centrale, au pare de Traptow rassemble 200 000 participants. la direction social-démocrate n'aime pas remue-ménage; ce qui lui importe c'est 9 parer ussi l'agitation elstelle et utee preparer «bonnes élections » pour aussi vite qu'elle fut déclenchée. Et cette fois-ci, c'est le « gardien de l'orthodoxie », Karl Kautsky lui-même, qui prend la tête de la lutte théorique et politique de l'appareil contre la gauche, avec des articles et des brochures pédants qui font preuve d'une incompréhension totale de la dynamique du mouvement de masse (11). d'alliance semble setre produite en A première un renversement début du siècle, Rosa et Kautsky (la

EME INTERNATIONALE gauche et le centre) sont alliés a l'appareil du parti autour de Bebel et de Singer, contre la minorité révisionniste autour de Bernstein. En 1905 au Congrès de Mannheim, l'appareil syndical est passé ouvertement dans le camp révisionnistes, et l'alliance Bebel-Kautsky-Rosa semble renforcée et cimentée. Comment expliquer ce brusque renversement en l'espace de quatre ans (1906-1910)? En réalité les données sociales et idéologiques du problème différaient sensiblement des apparences. Bebel et l'appareil du parti étaient attachés à la « vieille tactique éprouvée ». en 1900 comme en 1910. Ils étaient foncièrement conservateurs, c'est à dire partisans du statu quo au sein du mouvement ouvrier (sans pour cela avoir abandonné les convictions et même la passion socialistes, mais orientées vers un avenır indétini). Bernstein et les révisionnistes risquaient de renverser l'équilibre délicat entre la « vieilletactique éprouvée » (c'est à dire la pratique quotidienne réformiste), la propagande socialiste, l'espoir et la foi des masses dans le socialisme, l'unité du parti, l'unité entre les masses et le parti. Voilà pourquoi Bebel et l'appareil du parti s'opposèrent à lui: à des fins essentiellement conservatrices, pour que rien ne soit chambardé. Mais lorsque la révolution russe de 1905 - et les répercussions de l'ère impérialiste sur les rapports de classes en Allemagne même - provoquèrent une aggravation des tensions au sein du mouvement ouvrier, et que l'appareil social-démocrate nanqua de se casser en deux, au lendemain du Congrès d'léna Ebert, Scheideman, préférerent 1' Bebel, l'appareil à l'unité avec les ouvriers radicalisés; c'est ainsi qu'eux interprétèrent la « primauté de l'organisation ». Dès lors l'appareil dans on ensemble rompit avec la gauche ouisque cette fois-ci c'était la gauche qui réclamait qu'on bouscule la « vieille tactique éprouvée », non seulement la théorie, mais encore - péché suprême -la pratique routinière. Les dés étaient jetés. La seule question restant ouverte pendant un certain temps fut celle de l'alignement de Kautsky : allait-il se ranger (8) Un bon résumé de ce débat est fourni par P'introduction d'Antonia Grunenberg à « Die Massenstreikdebatte », op. cit. pages 5-44. (9) Par exemple dans son article « Die Lehren des Bergerbeiterstreik » (Les leçons de la grève des mineurs) paru dans la Neue Zeit en 1903. (10) Rosa Luxemburg : Discours 21 septembre 1905 à léna (« Ausgewähite Reden und Schriften », II, pages 240-241). (11) Voir notemment son article « Et maintenant ? » (Neue Zeit, 1910), avec ses distinguos entre « grève d'avertissement » et « grève comminatoire » (une distinction qui vient du livre qu'Henriette Roland-Horst avait consacré à la grève de masse), " grèves économiques » et « grèves politiques », « stratégie d'épuisement » « strtégie d'assaut ». etc. (a Die Massenstreikdebatte » pages 96-121).

du côté de l'appareil contre la gauche, ou du côté de la gauche contre l'appareil ? Après la révolution de 1905, il pencha un instant vers la gauche. Mais un incident significatif allait décider de son sort. En 1908, Kautsky rédigea une brochure intitulée Le chemin du pouvoir, où il examinait précisément la question, pendante depuis la fameuse préface d'Engels de 1895, du passage de la conquête de la majorité des masses laborieuses pour le socialisme (le but à atteindre par la « vieille tactique éprouvée ») à la conquête du pouvoir politique lui-même. Ses formules étaient en somme modérées et n'impliquaient aucune agitation révolutionnaire systématique; il n'y était même pas question de suppression de la monarchie on parle pudiquement de la « démocratisation de l'empire et des Etats yui le composent »). Mais il y avait trop brochure le paroles « dangereuses › pour un Parteivorstand dans cette bureaucratisé mesquin et conservateur. On y parlait de la possibilité d'une « révolution ». On y disait même : « Personne sera assez nail pour prétendre que nous passerons pacifiquement et imperceptiblement de l'état militariste... à la démocratie ». Ces formules-là étaient « dangereuses ». Elles pouvaient même « provoquer un procès ». Le Parteivorstand décida donc de mettre la brochure au pilon (12). Il s'en suivit une tragi-comédie qui décida du sort de Kautsky en tant que révolutionnaire et théoricien. Il en appela à la commission de contrôle du parti qui lui donna raison. Mais Bebel dit toujours « non ». Kautsky accepta alors de passer sous les fourches caudines de la censure lu parti et de mutiler son propre texte out ce qui pouvait provoquer le scandale fut éliminé par lui du texte qui devint alors anodin. Kautsky sortit de cette affaire comme un homme sans caractère ni épine dorsale. La rupture avec Rosa le centrisme, le rôle de serviteur de l'appareil dans le débat de 1910-1912, la capitulation ignoble de 1914, etc., sont contenus en germe dans cet épisode.

Ce n'est pas par hasard que l'épreuve décisive, pour Kautsky et tous les centristes, fut la question de la lutte pour le pouvoir, de la réinsertion du problème de la révolution dans une stratégie tout entière fondée sur la routine réformiste quotidienne. C'était effectivement la question décisive pour la social-démocratie internationale depuis 1905.

L'analyse de la première version du

« Chemin du pouvoir » montre que les éléments du centrisme sont déjà présents avant même que s'abatte la censure bureaucratique. Car si, dans cette première version, la description des éléments qui aggravent les antagonismes de classes (impérialisme, militarisme, expansion économique freinée, etc.) est perspicace, a prosopme fondamentale perspicace. la philosophie fondamentale

ONALE 17 reste celle de la « vieille tactique éprouvée » : l'industrialisation travaille pour nous; la concentration du capital travaille pour nous; notre montée est irrésistible, pour peu qu'un accident n'intervienne. L'hypothèse d'un abandon de fatalisme attentiste n'est soulevée que pour les cas où « nos adversaires commettent une bêtise » : un coup d'Etat ou la guerre mondiale. En somme on en est toujours au point où Parvus avait formulé le problème en 1896 ... De « grèves révolutionnaires », d'explosions de masse, il n'est pas question dans le « Chemin du pouvoir » La révolution russe n'est invoquee que pour démontrer qu'elle ouvre une nouvelle ère de révolutions en Orient (ce qui est exact); qu'à travers les conflits inter-impérialistes, cette ère de révolutions orientales aura de profondes répercussions sur les conditions Occident (ce qui est encore exact) et exacerbera incontestablement les tensions et l'instabilité. Mais rien ne transperce des répercussions de la révolution russe et de cette instabilité sur le comportement des masses laborieuses en Occident. L'élément actif, le facteur sublectit l'initiative politique, tont completement défaut. Guetter la betise que pourrait commettre l'adversaire, se préparer pour l'heure H par des moyens purement organisationnels, laissant soigneusement l'initiative à l'ennemi, voilà en quoi se résume toute la sagesse centriste kautskyenne, plus tard prolongée par celle des austro-marxistes, dont la faillite éclatera en 1934. La supériorité de Rosa éclate dès lors dans tous les domaines, au cours de ce débat crucial. Aux fades références aux statistiques avec lesquelles Kautsky justifiait sa thèse selon laquelle « la révolution ne peut jamais éclater de façon prématurée », Rosa opposa une compréhension profonde de l'immaturité conditions que connaitra chaque révolution prolétarienne à ses débuts : prolétariat constituent en elles-mêmes un . ces attaques « prématurées » du facteur tres important, qui crée les conditions politiques de la victoire finale, parce que le prolétariat ne peut atteindre le degré de maturité politique, qui le rendra capable d'effectuer le grand bouleversement ultime, que dans le Teu de luttes longues et opiniatres » (13).

C'est dès 1900 que Rosa avait écrit ces lignes, qu'elle avait formulé en réalité les oremiers éléments d'une théorie des conditions subjectives nécessaires à une victoire revolutionnaire. alors que

Kautsky reste accroché à l'examen des seules conditions objectives, allant

(12) Voir l'édition de « Le chemin du pouvoir », aux éditions Anthropos (Paris 1969), avec une présentation et des lettres en annexe qui éclairent cette triste affaire.

(13) Rosa Luxemburg : « Ausgewähite Reden und Schriften » (Il page 136).

jusqu'à nier que le problème soulevé par Rosa existe ! Avec son instinct si fin pour la vie, les aspirations, la temperature et l'action des masses, Rosa soulève dès le débat de 1910 le problème-clé de la stratégie ouvrière du 20ème siécle, à savoir qu'il serait vain d'attendre une montée ininterrompue de la combativité des masses, et que si celles-ci sont déçues par le manque de résultats et de directives des directions, elles peuvent retomber dans la passivité (14). Lorsque Kautsky attirme que le succes d'une grève générale « capable d'arrêter toutes les usines » dépend de lardonicatinr l'organisation préalable de tous les ouvriers, 1l pousse la « primaute de l'organisation » jusqu'à l'absurde L'histoire lui a donné tort et a donné raison à Rosa. Nous avons connu de nombreuses grèves générales qui ont nombreuses grèves générales aui ont pleinement réussi à paralyser toute la vie économique et sociale de nations modernes, alors que seule une minorité de travailleurs était organisée. La grève générale française de Mai 68 n'est que la dernière confirmation d'une vieille expérience.

Lorsque Kautsky oppose à Rosa que «les mouvements spontanés de masses inorganisées sont toujours incalculables » et pour cette raison dangereux pour un « parti révolutionnaire », il révèle une mentalité petite-bourgeoise de fonctionnaire qui s'imagine une « révolution » se déroulant selon un horaire de chemin de fer soigneusement mis au point. Rosa a mille fois raison de souligner, . contre lui, qu'un parti révolutionnaire comme la social-démocratie russe et polonaise de capacité à comprendre et à saisir tout ce 1905 se distingue précisément par sa qu'il y a de progressif dans cette inévitable et salutaire spontanéité des masses, pour en concentrer l'énergie sur le dessein révolutionnaire qu'il a formulé et incarné dans son organisation (15). Il a fallu tout le conservatisme borné de la bureaucratie stalinienne pour reprendre contre Rosa l'accusation infondée que son analyse des processus révolutionnaires de 1905 accorde « trop de place » à la spontanéité des masses, « trop peu de place au rôle du parti » (16).

Si Rosa est coupable d'une « théorie de démontrée), ce n'est certes pas dans son la spontanéité » (chose qui est loin d'être (14) ibidem, pages 325-326, 330. Il s'agit « Dortmunder Arbeiterzeitung » et intitulé: d'extraits d'un article paru dans .la « Was weiter ? » (15) C'est une simple calomnie répandue par les staliniens (et « innocemment » répétée par les spontanéistes d'aujourd'hui) que Rosa aurait attribué « tout le mérite » de la révolution de 1905 aux « masses inorganisées », sans mentionner le rôle du parti social-démocrate. Voici, parmi bien d'autres, une citation qui prouve le contraire : « Et même si, au premier moment dans les mains de dirigeants fortuits, moment, la direction du soulevement a pu tomber mains de dirigeants fortuits même si le soulèvement peut étre apparemment troublé par toutes sortes d'illusions et de jugement sur le caractère inévitable d'initiatives spontanées des masses au cours d'explosions révolutionnaires — sur ce plan elle a 100 % raison — , ni dans une quelconque illusion qu'il suffirait de s'er remettre à cette initiative spontanée pour que la revolution triomphe ou, ce qui revient au meme, pour que de cette initiative surgisse l'organisation qui conduira la révolution à la victoire, que pareille théorie se manifeste. Elle n'a jamais été coupable de ces enfantillages chers aux spontanéistes d'aujourd'hui. Ce qui donne à la « grève politique de masse » une place exceptionnelle dans le dessein de Rosa, moyen essentiel d les masses

P révolutionnaires à éduquer et de c'est qu'elle y voit le

'éduquer et de préparer our les collisions venir (mieux : de les créer les conditions propices pour qu'elles puissent parfaire cette éducation par leur action propre). Sans avoir élaboré une strategie de revendications transitoires, elle avait tire la conclusion de toute l'expérience passée qu'il fallait en finir avec la pratique quotidienne qui se résume dans les luttes électorales, les grèves économiques et la propagande abstraite « pour le socialisme ». La « grève politique de masse » était, pour elle, le moyen essentiel de dépasser cette routine. Confrontation avec l'appareil d'Etat, élévation de la conscience politique de masse, apprentissage révolutionnaire, tout cela était visé en fonction d'une perspective révolutionnaire claire qui entrevoyait des crises révolutionnaires à échéance relativement courte. Si Lénine avait fondé le bolchevisme sur conviction de l'actualité de la révolution en Russie, s'il n'a étendu cette notion au reste de l'Europe qu'après le 4 août 1914, c'est à Rosa que revient le mérite d'avoir la première conçu une stratégie socialiste fondée sur cette même imminence de la révolution, en Occident meme, des le lendemain de la révolution russe de 1905. Qu'elle ait eu une vision réaliste - et hélas prophétique!- du rôle que l'appareil bureaucratique du mouvement ouvrier pouvait jouer dans une telle crise révolutionnaire, ressort de son discours au Congrès d'Iéna, dès septembre 1905 : " Les révolutions antérieures, et notamment celles de 1848, ont démontré qu'au cours de situations traditions, il n'est qu'un résultat de l'énorme somme d'éducation politique qui a été répandue pendant les deux dernières décennies par l'agitation social-démocrate souterraine des femmes et des hommes dans les couches de la classe ouvrière russe. En Russie comme dans le monde entier, la cause de la liberté et du progrès social est entre les mains du prolétariat conscient ». (8 février 1905 dans « Die Gleichheit ». « Ausgewähite Reden und Schriften » 1 page 216). (16) Cf. la biographie de Rosa par Fred Oeissner, Dietz-Verlag, Berlin 1951, notamment pages 50-53. (17) « Ausgewähite Reden und Schriften » 1, page 245- révolutionnaires, ce ne sont pas les masses qu'il faut freiner, mais les avocats parlementaires, pour les empêcher de trahir les masses » (17). Après l'expérience amère qu'elle enregistra entre 1906 et 1910, ses paroles furent bien plus désabusées encore quand elle revint sur le même sujet en 1910 : « Si la situation révolutionnaire vient à se déployer pleinement, si les vagues de la lutte se sont déjà élevées bien haut, alors il n'y aura aucun frein des dirigeants du parti qui pourra atteindre grand-chose, alors la masse écartera simplement ses dirigeants qui voudraient s'opposer à la tempête du mouvement. Cela pourrait se produire un jour en Allemagne. Mais je ne crois pas que du point de vue de l'intérêt de la social-démocratie, il soit nécessaire et souhaitable d'aller dans cette direction » (18). L'UNITE DE L'OEUVRE DE ROSA LUXEMBURG.

Dans le contexte du « grand dessein » de Rosa - amener la social-démocratie à abandonner la « vieille tactique éprouvée » et à se préparer aux luttes révolutionnaires qu'elle jugeait imminentes - l'ensemble de son activité acquiert une manifeste unité.

analyse de l'impérialisme ne correspond pas seulement à des preoccupations théoriques autonomes ces préoccupations aient été bien que réelles (19). Elle a pour but de mettre à l'aggravation des contradictions au sein nu un des ressorts principaux de du monde capitaliste dans son ensemble, et au sein de la société allemande

(européenne) en particulier. De même l'internationalisme n'est pas simplement conçu comme un thème propagandiste

Plution ne ou moins platonique, mais en deux exigences, celle concernant l'internationalisation

Pa presare don protel contrant progressive des grèves, et celle concernant contre la guerre impérialiste qui vient. La campagne internationaliste systématique que Rosa a menée pendant 20 ans dans la social-démocratie internationale était fonction d'une Perspective révolutionnaire et d'un choix stratégique, tout comme sa campagne pour la « grève politique de masse » et son analyse approfondie de l'impérialisme.

(18) « Theorie und praxis » (Neue Zeit, 1910, reproduit dans « Die Massenstreikdebatte », op.

(19) Rosa écrit elle-même qu'en rédigeant son cit. page 231).

« Introduction a l'économie politique » elle lorsqu'elle voulut démontrer les entraves à la s'était heurtée à une difficulté théorique réalisation de la plus-value. De là son projet de rédiger « L'accumulation du Capital ».

(20) Notamment Antonia Grunenberg, dans la

Préface Einleitung n) Die

Massenstreikdebatte » (op. cit. page 43), ou elle affirme qu'à l'opposé de Kautsky et de Rosa.

Pannekoek aurait formulé des conceptions

NALE 19 Il en va de même pour sa campagne anti-militariste an ti-monarchiste. Contrairement à une idée largement répandue, et que même des commentateurs favorablement disposés à l'égard de Rosa répètent quelquefois (20), la campagne anti-militariste de Rosa n'était pas seulement en rapport avec sa « haine » (ou sa « crainte » de la guerre), mais avec une compréhension précise du rôle de l'Etat bourgeois qu'il fallait abattre pour faire triompher une révolution socialiste. Dès 1899, elle écrit dans la Leipziger Volkszeitung : « La puissance et la domination, tant de l'Etat capitaliste que de la classe bourgeoise, se concentrent dans le militarisme. De même que la social-démocratie représente le seul parti politique qui combat le militarisme pour des raisons de principe, de même cette lutte principielle contre le militarisme appartient à la nature même de la social-démocratie, Abandonner le combat contre le système militaire aboutirait en pratique à nier la lutte contre l'ordre social existant tout court » (21).

Et dans « Réforme ou Révolution », elle répétera l'an suivant je manière succinte, dans ses commentaires sur le service militaire obligatoire, que si celui-ci repare les tondements materiels de

'armement général du peuple, il le lan « sous la forme du militarisme moderne, gul exprime de la manière la plus frappante la domination fretat militariste, le caractère de classe de du peuple par l'Etat ». Qu'on compare ces formules d'une clarté lumineuse, et on verra la distance qui les sépare, non seulement des élucubrations d'un Bernstein, mais encore de la phraséologie chèvre et chou de Kautsky sur la « démocratisation (sie) de l'Empire ».

On comprend des lors quelle immense colère a du saisir Rosa quand elle vit les •mêmes réformistes, qui lui avaient reproché de « risquer de verser le sang des ouvriers » par sa « tactique aventuriste » (22), faire verser le sang des ouvriers aprés août 1914 sur une échelle mille fois plus vaste, non pour leur propre cause, mais pour celle de leurs exploiteurs. C'est ceite indignation qui lui inspira ses formules sévères : « la social-démocratie n'est plus qu'un cadavre puant », "les sociaux-démocrates allemands sont les scélérats les plus grands et les plus infâmes qui ont vécu dans ce monde »

(23).

stratégiques sur la conquête du pouvoir, posant la question de la lutte contre le pouvoir d'Etat.

(21) « Ausgewähite Reden und Schriften » | page 47.

22) ibidem page 245

23) Discours sur le programme prononce pai

Rosa au congrès de fondation du KPD (« Der

Gründungsparteitag der KPD »'son courroux

Verlagsanstalt, 1969, page 194).

était l'armistice de 1918 les chefs du SPD essayèrent particulièrement fort lorsqu'apres d'utiliser révolution russe dans les pays baltes. les soldats allemands contre la

UATRI Même ses erreurs sont fonction du grand dessein qui domina sa vie. Si elle s'est trompée effectivement dans Continen pertura contine si de l'appréciation réciproque des bolcheviks et des mencheviks en Russie, si elle a Lénine, tout en approuvant le régime de fer ultra-centraliste que Léo Jogisches avait instauré dans son propre parti polonais clandestin (24), si elle était encline à faire trop confiance à l'éducation socialiste de l'avant-garde ouvrière, et ouvriere, et a sous-estimer la nécessité de forger des cadres ouvriers capables de guider les masses plus larges, entrées spontanément en action au début de la révolution, si pour cette même raison elle a négligé la formation d'une tendance et d'une fraction de gauche organisée au sein du SPD dès 1996 (la formation d'un nouveau parti était impossible avant que la trahison des dirigeants ne se soit concrétisée par des actes compréhensibles aux masses ouvrières), ce qui a coûté cher au jeune Spartakusbund et au jeune KPD, qui dut sélectionner une direction en

• (24) Tout récemment, Edda Werfel a fait fait paraitre en Pologne la correspondance Rosa Luxemburg - Leo Jogisches, qui fournira d'importants matériaux supplémentaires pour étudier l'attitude pratique et théorique de Rosa sur la « question d'organisation », au sein de son propre parti polonais. On annonce une traduction partielle decette correspondance en français aux Editions Anthropos et en allemand à la Europaische Verlagsanstalt.

EME INTERNATIONALE pleine crise révolutionnaire au lieu d'avoir mis à profit la décennie précédente pour arriver à cette fin, c'est qu'elle était dominée par une méfiance croissante envers les appareils de fonctionnaires et de secrétaires professionnels, dont elle put juger les méfaits sur place, beaucoup mieux et beaucoup plus tot que Lénine. Lénine arriva aux mêmes conclusions que Rosa sur la social-démocratie allemande en 1914. Il en déduisit que ce qui est essentiel pour le prolétariat, ce n'est pas « l'organisation » tout court, mais l'orgaisation dont le programme et la fidélité programme garant ent surelle sera ce quotidienne, moteur et non un frein au soulèvement révolutionnaire des masses. Rosa arriva à la même conclusion que Lénine quant à la nécessité d'une organisation séparée de l'avant-garde révolutionnaire en 1918, quand elle avait compris à fond qu'il était insuffisant de faire confiance à Pélan des masses ou à leur spontanéité pour briser le frein des fonctionnaires sociaux-démocrates dorénavant contre-révolutionnaires. Mais le mérite qui revient à Rosa dans l'élaboration du marxisme révolutionnaire contemporain est immense. Elle fut la première à avoir soulevé, et commencé à résoudre, le problème de la stratégie et de la tactique marxiste révolutionnaire en vue de faire triompher les soulèvements de masse dans des pays capitalistes hautement industrialisés.

Une erreur sur cette page ?