Nous avons, depuis Mai 1968 en France, souligné à maintes reprises le tournant qui s'opérait dans la situation mondiale : après une vingtaine d'années pendant lesquelles la révolution mondiale avait de facto été quasiment limitée au secteur des pays coloniaux et semi-coloniaux et où le poids de la lutte contre le capitalisme avait été porté presque exclusivement par les masses dudit Tiers-Monde, une nouvelle période s'était ouverte marquée essentiellement par la rupture d'équilibre dans les pays capitalistes d'Europe occidentale, par une énorme crise de direction de l'impérialisme américain à la suite de son échec au Vietnam et de ses difficultés intérieures montantes d'une part, et par une première grande poussée des masses pour la démocratie ouvrière dans un Etat ouvrier d'Europe orientale inaugurant une période de crise dans cette partie du monde et en U.R.S.S. d'autre part. La révolution coloniale puisait un renouveau de forces dans ces conditions. La nouvelle période est visible de toute évidence : depuis Mai 1968, il n'y a pas eu littéralement un jour sans que de grandes manifestations et des affrontements ne se soient produits sur un point ou un autre du globe.
Si, dans cette situation nouvelle, nous soulignons tout particulièrement le changement survenu en Europe occidentale, ce n'est pas par Caltence & alte de 190% ar le 19483, 28, 60 une quelconque nostalgie du passé ouvrier de cette partie du monde, mais parce que cette nouvelle montée des masses travailleuses, à la d'une force incomparablement plus grandes, et aussi, et surtout, parce qu'elle contient, pour la première fois, de façon très explicite, un élément antibureaucratique conscient, résolu, qui ne peut manquer de contribuer énormément à la résolution du problème des problèmes pour la victoire de la révolution mondiale, celui de la présence de directions marxistes révolutionnaires aussi bien à l'échelle nationale qu'à l'échelle internationale. Si, en 1936 et en 1943-1948, la montée des masses contenait implicitement une tendance à déborder les vieilles directions, cette tendance n'était pas parvenue à prendre en fait une certaine consistance : plus encore, ces poussées se sont terminées sous l'emprise des vieilles directions qui y ont même accru leur autorité auprès de larges couches houvellement venues à la vie politique. Il n'en est plus de même aujourd'hui. L'exemple le plus typique est sans aucun doute celui du P.C.F. : son autorité s'était accrue en 1936, il avait acquis l'hégémonie sur la classe ouvrière française en 1944 et, depuis lors, ne s'était jamais vu déborder sur sa gauche. En 1968, après plusieurs semaines d'une grève générale comme le monde capitaliste n'en avait encore jamais vu de pareille, son autorité et son prestige ont été profondément affectés, une crise majeure est latente dans ses rangs et, pour la première fois, sur sa gauche existe et agit une force politique certes encore minoritaire et divisée, mais qui lui conteste avec un succès qui s'affermit la jeunesse des usines, des lycées et des universités.
Le problème de l'Internationale marxiste révolutionnaire de masse n'a fait que se poser de plus en plus impérieusement au cours des récentes années pour tous les secteurs de la révolution mondiale. La lutte contre la guerre du Vietnam a souligné la nécessité d'une stratégie globale contre la politique globale de Washington. Mai 68 a accentué le caractère désuet et réactionnaire des frontières européennes. L'invasion de la Tchécoslovaquie a montré que la révolution politique dans les Etats ouvriers impliquait une lutte non seulement contre l'hégémonie de la bureaucratie soviétique dans les autres Etats ouvriers mais aussi la lutte des masses soviétiques pour renverser le régime politique de cette bureaucratie. Aucune lutte ne peut avoir qu'un horizon national. Toute lutte pose des problèmes internationaux.
Les exigences de la révolution mondiale, en premier lieu la nécessité de lui donner une direction internationale de masse, se trouvent contrecarrées par les manœuvres des bureaucraties de tous ordres. Mais celles-ci sont profondément divisées entre elles. Le maximum de leurs efforts à fausser le problème de la direction internationale trouve son expression dans la tentative, laborieusement préparée depuis des années, à tenir une conférence internationale qui ne les engage prati- quement à rien. On peut dire avec certitude que les nécessités de la révolution mondiale ne passeront jamais par là.
Ces nécessités se frayent leur chemin et ont trouvé leur expression au récent Congrès Mondial que vient de tenir la IVe Internationale. On trouvera dans ce numéro les textes et les rapports discutés et adoptés par ce congrès. Nous voulons ajouter ici très sobrement, sans aucune exagération, le tableau de la IVe Internationale, telle qu'elle est apparue à la centaine de participants à ce congrès, qu'il s'agisse des cadres anciens de l'organisation ou des forces nouvelles, éminemment jeunes, qui l'ont rejointe dans les dernières années. L'e rapport d'activité pouvait légitimement enregistrer le rôle important, dans plusieurs cas décisif, joué par des militants de la IVe Internationale dans les campagnes pour la défense des révolutions vietnamienne, cubaine, pour la défense des militants pourchassés par la bourgeoisie, comme Hugo Blanco, les révolutionnaires péruviens, les étudiants mexicains ou par la bureaucratie comme les camarades polonais Modzelevsky et Kuron, pour le soutien de la révolution socialiste arabe, etc. Il pouvait également noter un considérable bond en avant de la presse et des publications trotskystes dans le monde, et l'ampleur extraordinaire des éditions ou rééditions des ouvrages de Trotsky dans de multiples langues et dans des pays où ils n'avaient encore jamais paru. Il devait tout particulièrement mettre en valeur l'intervention du mouvement trotskyste dans les événements de Mai 68, et qui aboutissait au Congrès Mondial luimême par une novation de la section française, désormais représentée par la Ligue Communiste aux forces décuplées et dont l'influence est sans commune mesure par rapport à celle de l'ancienne organisation trotskyste. Nous avons indiqué plus haut comment le P.C.F. était sorti politiquement et organisationnellement diminué de la crise révolutionnaire de Mai 68. Sans vouloir exagérer quoi que ce soit et sans ignorer tout le chemin qui reste à parcourir, quel contraste entre les suites de Mai 68 en France sur le mouvement post-stalinien et sur le mouvement trotskyste l
A côté de ce progrès éclatant, les participants au Congrès Mondial montrèrent qu'il y avait un peu partout des progrès, moins substantiels certes, mais qui n'en constituaient pas moins les signes annonciateurs de développements allant dans le même sens du progrès de la IVe Internationale. Les organismes de direction de l'Internationale et de ses sections voient affluer un sang nouveau provenant de cadres jeunes exprimant les hautes qualités potentielles des générations nouvelles qui se sont mises en marche sur le chemin de la révolution socialiste mondiale.
Le tournant de la situation ne se traduisit pas seulement dans la composition et la progression du mouvement trotskyste : il ne fut pas seulement affirmé de façon générale, mais il fut aussi examiné très soigneusement au cours d'analyses approfondies dans la tradition même du mouvement. A la définition des tâches générales comme par le passé, les débats ajoutèrent une note particulièrement forte, qui mettait en relief la conséquence principale de ce tournant, à savoir la nécessité de porter l'action de l'Internationale à un niveau plus élevé, exigé par cette situation nouvelle : l'organisation ne devait plus se contenter de participer aux luttes des masses en faisant connaître son programme, elle devait s'efforcer d'intervenir, au moins dans certains pays et sur certains secteurs de la lutte, pour y jouer un rôle dirigeant. La question d'éventuelles percées du mouvement trotskyste sur certains points, dans l'action et par l'action, constitua pour ainsi dire le fil conducteur des principaux débats du Congrès qui furent très animés. A ce propos, nous avons un regret à exprimer, celui de n'avoir pu, pour des raisons compréhensibles, tenir nos discussions publiquement ; elles auraient constitué une leçon incomparable de cette démocratie prolétarienne que le mouvement ouvrier doit reconquérir sur de vieilles directions de plus en plus figées dans le maintien d'un vain et impossible « statu quo ».
Au cours de chacune des discussions des principaux documents soumis au Congrès Mondial, il se dégagea que le mouvement trotskyste, après avoir pendant des années difficiles tenté sans succès d'endiguer la montée stalinienne, puis après avoir assisté à des remontées révolutionnaires qui ne se débarrassaient pas du carcan bureaucratique, avait, pour la première fois dans son histoire, des possibilités de faire des percées en montrant effectivement, sur quelques secteurs limités encore de la lutte des masses, la validité de son programme non plus d'une façon théorique mais dans l'action. Le Congrès Mondial s'est montré très conscient de cette situation nouvelle, de ses implications, des perspectives qu'elle pouvait ouvrir sur la voie de la construction d'une Internationale marxiste révolutionnaire de masse. Il est évident qu'un tel tournant ne peut être le seul fait de votes d'un congrès, si important soit-il; la période actuelle exigera de l'Internationale, de ses sections et des organisations qui lui sont politiquement liées une attention de tous les jours pour faire d'un tel tournant une réalité, et des liens encore plus étroits entre toutes les parties du mouvement.
Il ne peut être question dans cette brève introduction aux documents du Congrès Mondial d'apporter des commentaires à ceux-ci. Les problèmes qui se posent au cours de la marche du temps permettront de les reprendre, de les illustrer dans des articles de cette revue et — n'en doutons pas — de les enrichir et de les préciser. A peine le congrès venait-il de se terminer que de nouveaux événements (la chute de De Gaulle, l'élimination de Dubcek, etc.) faisaient ressortir le caractère tourmenté et riche d'explosions sociales des années que nous traversons.
Concluons en rappelant que si pour les marxistes révolutionnaires le summum de la connaissance réside dans l'action, cela est mille fois plus vrai que jamais dans la période présente. Des forces nouvelles, jeunes, ardentes, combatives, se tournent vers le trotskysme, vers la IVe Internationale. Dans les travaux du Congrès Mondial, ce n'est pas seulement une novation de la IVe Internationale qui s'est esquissée, c'est un pas vers l'issue de toute la période ouverte par Mai 68 qui a été fait.