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La revue › n° 37

La « révolution culturelle » en Chine (Rapport au Congrès Mondial)

Livio Maitan · Quatrième Internationale, n° 37 · mai 1969 · p. 77-88 · 8 966 mots

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Nous publions ci-après une ample synthèse du rapport approuvé par le Congrès et qui intègre la résolution adoptée.

Pour comprendre la « Révolution culturelle », il est nécessaire de revenir en arrière et de s'arrêter sur les principales contradictions et tensions qui sont à la base des événements des dernières trois années et demie.

Tout d'abord, en ce qui concerne le développement économique, il ne faut pas oublier que la Chine partait d'une base extrêmement arriérée, de loin inférieure à celle d'où était partie l'Union soviétique. Le premier plan quinquennal (1953-1957) enregistrait incontestablement des succès spectaculaires dans différents domaines, mais, malgré l'effort extraordinaire qui fut accompli et l'aide substantielle de la part de l'Union soviétique, les résultats en chiffres absolus restaient très modestes (1). En outre, un déclin du taux de croissance était apparu en 1957 par rapport à 1956 (2).

La ligne du grand bond en avant et des Communes populaires visait à faire face aux nécessités suivantes :

a) nécessité non seulement de maintenir mais d'accélérer le rythme de la production industrielle : cela sans limiter l'afflux de capitaux dans le secteur moderne et en même temps en développant davantage les industries secondaires et traditionnelles :

) nécessité d'augmenter plus nettement la production agricole aussi bien pour atis aire les besoins intérieurs accrus que pour augmenter les exportations et, par consequent les disponibilités en devises étrangères ; c) nécessité d'affronter le problème du sous-emploi rural et d'exploiter à fond les avantages des rapports de production nouveaux.

in ce qui concerne la campagne, la direction maoiste voulait aussi contrecarrer de endances droitières qui, dans les années 1956-57, s'étaient exprimées par la tentative d liquidation d'un certain nombre de coopératives.

Comme on sait, le bond en avant fut marqué dans sa toute première étape par une croissance spectaculaire, mais il s'acheva par on échec qui créa, notamment dans les années 1961 et 1962, une situation très grave. C'est après cela que la direction chinoise procéda à un rajustement profond de son orientation économique, en mettant l'accent prioritairement sur le développement de l'agriculture. Ainsi, de 1963 à 1965 se précisait une reprise incontestable. Toutefois, le rythme de croissance restait limité et nettement insuffisant par rapport aux nécessités du pays. Il est difficile de donner des indications concrètes à ce sujet, car les autorités chinoises ne fournissent plus de statistiques globales depuis près de dix ans (ce silence, cependant, est très éloquent). D'après les estimations d'économistes bourgeois, il paraît toutefois qu'en 1965 la Chine avait atteint de nouveau le niveau de 1957 (celui de 1957 par tête d'habitant) et ce n'est que vers l'année 1970 que le pays atteindra la production de 1960 (3). Dans l'agriculture, dont les difficultés des années durant furent indiquées, entre autres, par les importations considérables de denrées alimentáires, les 200 millions de tonnes de céréales obtenus en 1958 n'ont pas été atteints de nouveau jusqu'à présent.

(1) Voir à ce suiet The socialist transformation economy in China, Foreign Language Press, Peking. 1960, p. 241. D'après An economic brofile of mainland China Washineton. la consommation par tête d'habitant à la 1957 n'avait pas encore atteint le niveau de : 1933.

(2) La valeur globale de la production industrielle et agricole aurait augmenté en 1957 de 7,8 (2) La valeur globale de la production industrielle el agricole surie augmenté en 1957 de 7,8 %

16,5 %) ; en concerne plus particulièrement l'industrie, le déclin serait de en 1956 à 10,9 % en 1957 (voir l'article paru dans la revue chinoise Agricultural Machinery Technique, craduit (3) Voir An on mc Profile, déjà cité, PP. X1, 53 et 73. Selections from China Mainland Magazines, november 4, 1968, n. 633, P. 5).

Nous n'oublions pas que, dans certaines branches industrielles, des succès importants furent réalisés et nous ne minimisons pas non plus l'influence de facteurs négatifs extraéconomiques tels que les conditions météorologiques défavorables et les calamités naturelles et, surtout, la brusque suspension de la collaboration soviétique. En tout cas, dynamique de la croissance restait absolument insuffisante et cela était d'autant plus

Due leconomie mondiale etait caracterisee par de nouveaux progres substante ns le domaine de la technologie et de la production industriell

Le taux de croissance la tendance dast banisa pou pour conséquence d'accentuer la tension entre lla tendance contraction des capacités d'absorption dans l'économie urbaine d'autre La population urbaine = - dont l'augmentation était le résultat d'une émigration stimulée par la recherche d'emplois, de salaires plus élevés et de conditions de vie en général plus confortables - avait au commencement des années 1960 atteint 130 millions, tandis que les responsables de l'économie considéraient qu'elle n'aurait pas dû dépasser à l'époque 110 millions (4). Si l'on considère que la population chinoise augmente à peu près de 14 à 16 millions par an et que chaque année les jeunes qui arrivent à l'âge de travailler se chiffrent à 10 millions, on saisit la portée du problème. Dans certaines périodes, le retour au village prenait des proportions tres considérables et Il est significatif que, même aujourd'hui, la propagande officielle, par le biais d'une instruction de Mao, met l'accent sur la nécessité que les jeunes aillent aux villages (5). En tout cas, des goulots d'étranglement sérieux étaient créés à la veille de la Révolution culturelle,

Le projet de résolution souligne une autre contradiction, celle qui existe « entre l'expansion rapide de l'alphabétisation et l'accroissement du niveau général d'éducation de la jeunesse d'un côté et d'autre part le nombre toujours relativement restreint de postes de travail qualifié disponibles ». Un seul chiffre sera suffisant à ce propos : dans les dix années qui précédèrent 1960, le nombre des diplômés des écoles secondaires et supérieures s'éleva à 3,3millions ; dans les six années qui suivirent, il s'est élevé à peu près à 23 millions. Il faut ajouter que, d'après des sources officielles, l'instruction n'a pu être donnée à tous ceux qui voulaient la recevoir (6). En ce qui concerne les spécialisations techniques plus élevées, c'est, au contraire, le phénomène opposé qui se produisait : l'offre était inférieure à la demande (7).

Arrivons aux problèmes des campagnes et rappelons avant tout que l'incidence de la population rurale et de l'économie agricole restait largement prépondérante et que des conditions arriérées subsistaient dans tous les domaines. L'agriculture de subsistance correspondait à 80 % de l'ensemble, la mécanisation ne touchait que des secteurs limités et l'électrification n'était qu'à ses débuts (84). Le lancement des Communes populaires qui visait en même temps à assurer une augmentation très sensible de la production et à surmonter les tensions sociales que la généralisation des coopératives n'avait pas éliminées, se soldait fondamentalement par un échec sur les deux terrains, ce qui était implicitement reconnu par l'adoption du rajustement aussi bien de la politique économique en général que des structures des communes elles-mêmes. Ainsi, l'oscillation entre les pous sées collectivistes, d'une part, et les tendances à l'accumulation privée, à l'utilisation du lopin privé, à l'exploitation du marché « libre », d'autre part, se reproduisait même après les Communes, notamment en 1961 et 1962, Pour reprendre encore le projet de résolution, subsistaient donc « la contradiction entre la nécessité objective de socialiser le surproduit agricole dans le but d'accélérer le développement économique et industriel, et la nécessité politique de réaliser cette socialisation avec l'agrément de la majorité de la paysannerie » et « la contradiction entre la nécessité objective d'intéresser matériellement le gros de la paysannerie pauvre et moyenne à l'accroissement de la production agricole, et la tendance inévitable à l'inégalité accrue et à l'accumulation privée, qui résulte de ces stimulants matériels ».

La période 1949-1965 n'avait pas caractérisée en Chine par une cristallisation sociale si poussée que celle qui s'était produite dans l'U.R.S.S. des années 1930, ce qui s'était réflété aussi dans certains aspects de l'idéologie, Toutefois, comme notre mouve ment n'a pas manqué de le souligner à plusieurs reprises dans le passé, des différencia tions et des tensions s'y étaient tout de même produites.

(4) Voir une entrevue de Anne Louise Strong avec Po I-Po en janvier 1964.

(5) Certaines sources ont parlé du déplacement quelques dizaines millions de personnes (voir

An Economic Profile, D. 422). A propos de l'instruction de Mao, voir par exemple, Pékin information, n. 1 1969, p.

(6) Voir An Economic Profile, P. 682, Peoples's Daily, March 31. 1966 (cité aussi par An Economic Profile p. 516. Voir aussi sur ce problème: Snow The Osher Side of the River (p." Profile, p. 516. Voir aussi sur ce Snow The Other Side of the River (p. 212 de l'édition

(7) Voir An Economic Profile, P. 529.

(8) Voir BETTELHEIM : La construction du socialisme en Chine, p. 87. D'après Snow (cuvre cité, p. 198) 94 % de la superficie de la Chine sont cultivés sans instruments mécaniques.

Tout d'abord, il y avait des inégalités dans les conditions de vie des villes et des campagnes : il est significatif à ce sujet que, parmi les revendications des paysans qui se mobilisèrent au commencement de 1967, primait celle d'une réduction du hiatus existant à leur désavantage. En deuxième lieu, nous avons déjà fait allusion aux inégalités qui persistaient, voire s'accentuaient, au sein des villages, du fait des possibilités d'accumulation et de rétribution différentes. Aux extrêmes d'une gamme variée se trouvaient d'une part des paysans vivant exclusivement du revenu de leur travail, d'autre part des paysans moyens ou « riches » qui pouvaient réaliser d'importantes économies (9). Dans la classe ouvrière, des tensions étaient provoquées par l'absence d'une dynamique ascendante des salaires qui a duré assez longtemps et cela à des paliers très modestes (pratiquement, il paraît qu'il n'y a plus eu d'augmentations généralisées à partir de 1959 : les augmentations de 1963 auraient consisté dans le déplacement d'ouvriers vers des catégories rétribution plus élevée) (10) et par l'existence d'inégalités assez importantes (la différenciation en catégories était accentuée par l'utilisation du travail aux pièces, l'introduction de bonifications, la concession de privilèges dans la consommation, dans les vacances, etc. (11). On ne doit pas oublier non plus, dans certains cas, le malaise provoqué par l'insécurité de l'emploi et par des retards dans le paiement des salaires (12).

Face aux ouvriers et à l'écrasante majorité des paysans existaient des couches aucun doute privilégiées. Les survivances des anciennes classes dominantes elles-mêmes étaient considérables et, malgré les expropriations, des anciens capitalistes vivaient dans des conditions exceptionnelles (13). Les différenciations s'étaient précisées, toutefois, notamment au sein de la société postrévolutionnaire. Dans l'appareil économique, techniciens et les « managers » jouissaient de rétributions à peu près doubles des salaires ouvriers les plus élevés. Dans l'appareil d'Etat et dans l'administration en général, un système de rétribution allant de 1 à 26 introduisait des déséquilibres marqués, mais c'est surtout aux niveaux les plus élevés aussi bien du parti que de l'Etat que les privilèges s'amplifiaient et se consolidaient, au-delà des revenus formels. Cela était clair pour nous déjà auparavant, mais à partir de 1966 cela fut confirmé par les dénonciations faites par la tendance Mao et les Gardes Rouges, qui ont fait état de conditions de vie privilégiées, d'habitudes luxueuses, de gabegies et de malversations de fonds publies pour des bute particuliers, etc. (14). En ce qui concerne l'armée, les rétributions des généraux étaient parmi les plus élevées de celles payées par l'Etat (15).

Répétons-le : la différenciation sociale en Chine en 1965 n'était pas aussi poussée qu'elle l'avait été dans l'U.R.S.S. des années 1930 ; mais pour saisir la tendance, les termes relatifs sont plus importants que les termes absolus. Qui plus est, la question fondamentale se pose : qui prenait les grandes décisions économiques et politiques ?

Le degré de centralisation effective était en 1965 et reste aujourd'hui plus limité qu'on ne le pense généralement. La planification économique centrale s'exerçait de façon très relative et une marge très large était laissée aux décisions décentralisées (dans certains cas avec des possibilités d'influences réelles d'en bas). Il suffit d'ailleurs de rappeler que l'économie agricole, qui restait largement prépondérante, échappait fondamentalement à la planification.

Toutefois, les décisions essentielles aussi bien économiques que politiques étaient l'apanage de l'appareil de l'Etat et du parti, plus particulièrement de ses sphères les plus élevées. Ce sont encore une fois les sources maoistes qui, par leurs dénonciations de 1966-1967, nous confirment que cet appareil s'était fortement cristallisé, qu'il jouait un rôle de frein conservateur, qu'il s'était détaché des larges masses du peuple. Cela était d'autant plus vrai que le parti, qui était la véritable colonne vertébrale, n'avait aucunement un fonctionnement démocratique et que certains engagements pris dans ce sens au Congrès de 1956 étaient restés sur le papier (16).

dans le livre cité (p. 403). parle de paysans qui jouissent d'un compre en banque et qui vivent dans conditions privilégiées » ¿par rapport à la masse.

(10) Voir An Economic Profile, p.

différenciations des salaires des sodes doucier, PP. 190-91 et aileurs. près, de 1 à 3. Voir en généra An Economic Profile et le livre de

(12) Voir An Economic Profile, Le problème payés avec retard est mentionné dans l'Avis urgent, diffusé pendant les mouvements de janvier 1967 (voir Hsinhua News Agency, January

(B) Des sources américaines estimaient en 1966 que les indemnisations payées aux anciens capitalistes — propriétés confisquées assez substantielles et bénéficiaient à quelque 90.000 familles (voir New York Herald Tribune, september 16).

(14) Voir à ce sujer les sources citées par E. Germain, Quatrième Internationale, juillet 1967, p.

Voir aussi, Voir aussi par exemple livre de Snow parti érait sensiblement plus élevé que celui d'un ouvrier, Selections from China Mainland Magazines, n. 633, november 4, PP. esc.). Le même Snow signale que le salaire de 95 des permanents du

(15) Voir Snow, p. (rappelons que la référence concerne l'édition italienne).

(16) En ce qui concerne le rôle tour à fair subordonné des ouvriers même à l'intérieur des entreprises.

voir, par exemple, de cinq ans pour la convocation d'un HNA, April 6, 1967, p. 14. Le Congrès nouveau congrès et décidé que chaque année serait convoquée de 1956 avait fixé un délai maximum une session plénière du congrès, ce qui n'a pas eu lieu du tout.

Les rapports avec les intellectuels provoquaient finalement des tensions particulièrement importantes. D'une part, les intellectuels faisaient partie des couches privilégiées, mais d'autre part ils étaient les seuls qui, dans les conditions données, pouvaient exprimer les malaises et les critiques, et même esquisser une polémique politique publique. Dans la mesure où les intellectuels se cantonnaient dans leur milieu et avançaient surtout leurs propres revendications, le régime adoptait une attitude d'un bienveillant paternalisme. Mais, dès que la critique devenait plus politique et que les intellectuels s'efforgaient d'apparaître comme les porte-parole de besoins collectifs plus larges, ils étaient mis sur la sellette et devenaient l'objet d'attaques virulentes rappelant les méthodes et les arguments jdanoviens (17).

Telle est donc la toile de fond sur laquelle devaient éclater les événements de 19651966. Aux tensions que nous avons synthétisées, il faut ajouter d'autres facteurs d'une portée majeure. Ainsi la rupture désormais complète avec les Soviétiques et l'évolution de l'U.R.S.S. sous le régime de Khrouchtchev et de Brejnev amenaient la direction chinoise à s'interroger sur des problèmes fondamentaux de l'étape de transition entre le capitalisme et le socialisme. La conclusion de la tendance maoiste était que les staliniens avaient œuvré à une restauration du capitalisme et que l'adoption de méthodes analogues à celles qu'ils avaient appliquées impliquerait le danger d'une restauration en Chine aussi. D'où la nécessité, à leur sens, de livrer bataille à fond. Le contexte apparaît d'ailleurs encore plus dramatique à la suite d'une situation mondiale caractérisée d'une part par l'attaque de l'impérialisme américain contre le Vietnam — qui représentait de toute évidence un danger très grand pour la Chine aussi — et d'autre part par la défaite subie en Indonésie par le plus fort des partis communistes qui acceptaient les orientations chinoises.

Nous ne reviendrons pas ici sur la génèse exacte de l'offensive de Mao-Lin Piao ni sur la question de savoir dans quelle mesure Mao et les siens avaient vu clairement dès le début l'ampleur et la difficulté du combat qu'ils déclenchaient. Ce qui est certain, c'est que des divergences profondes dans toute une série de domaines existaient depuis des années, surtout depuis l'époque du grand bond en avant et des Communes. La démission de Mao du poste de président de la République, entre autres, eut une signification beaucoup plus grande qu'on ne l'avait supposé à lépoque.

En ce qui concerne les positions des différentes tendances et personnalités avant novembre 1965 et pendant la « révolution culturelle », l'appréciation reste extrêmement difficile car, selon une tradition bureaucratique ancienne, ce ne sont que les vainqueurs qui ont la parole et les positions des autres ne sont connues que par des citations tronquées et arbitraires ou par des propos qui leur sont attribués on ne sait avec quel fondement. Les accusations monstrueuses adressées contre Liu Chao-Chi et d'autres anciens dirigeants ne sauraient être prises au sérieux que par ceux qui sont intéressés à les propager ou par d'incurables naïfs. Le fait est d'ailleurs éloquent que pas mal des critiques formulées pendant la « révolution culturelle » à leur égard furent formulées dans le passé, parfois exactement dans les mêmes termes, contre d'autres opposants par Liu Chao-Chi, Peng Chen, Loua Jouei-King, Chou Yang, etc. Cela étant dit, les polémiques et les accusations maoistes ont un intérêt certain car elles reflètent les orientations et les conceptions qu'on a voulu faire triompher : dans ce sens elles constituent une source essentielle (18).

La bataille de Mao se développe dans sa première phase sur la base des lignes suivantes:

a) attaquer les intellectuels les plus dangereux aussi bien par la portée de leurs polémiques que par leur position dans l'appareil du parti et de l'administration (offensive de novembre 1965) ; b) gagner le groupe dirigeant de l'armée, en éliminant le douteux Louo Jouei-King et en assurant un strict contrôle de la part de Lin Piao (conférence militaire de janvier 1966) démanteler la forteresse autour de Peng Chen à Pékin (offensive du printemps 1966).

Au fur et à mesure que le combat se développait, Mao vérifiait l'ampleur et la force du front de ses adversaires. Il se rendait assez rapidement compte que, dans les instances décisives de l'appareil, il ne pouvait pas obtenir une majorité, du moins une majorité stable, et que même les campagnes qu'il lançait, pouvaient être détournées par d'autres (voir, par exemple, les vicissitudes de la première vague de la & révolution culturelle >

(17) Très significarive en la matière est la polémique contre les e divers universitaires défendus par Teng To, dont ont parlé fréquemment les publications officielles notamment en juin 1966.

dans les Universités). Le Plénum du C.C. d'août 1966, qui s'achevait par un certain compromis, lui confirma la résistance des secteurs fondamentaux de l'appareil : c'est pourquoi, précisément à ce moment, il décida de relancer la lutte en s'adressant à des secteurs des masses. C'était une décision qui ne pouvait pas ne pas être lourde de consé-

Pourquoi Mao a-t-il choisi de lancer son appel avant tout aux étudiants ? Les raisons en sont multiples et peuvent être résumées comme suit :

a) il s'agissait d'un secteur de la population particulièrement sensible à certains appels contre les résidus de structures et de conceptions conservatrices, surtout dans la mesure où il souffrait de certaines des tensions les plus aiguës que nous venons de mentionner (19) : • b) le problème des générations nouvelles et de leurs rapports avec la direction du parti et de l'Etat était particulièrement ressenti et partait d'une donnée objective réelle. En effet, pour les vieilles générations qui avaient connu l'exploitation barbare de l'ancien régime, l'acquis de la révolution n'était pas remis en question par les difficultés et les contradictions du nouveau régime ; pour les jeunes, par contre, qui étaient nés ou qui avaient mûri après la révolution, les conquêtes révolutionnaires représentaient un point de départ escompté et ils étaient inévitablement poussés à examiner d'un œil plus critique les carences et les déséquilibres de la société nouvelle dont ils voulaient exploiter toutes les potentialités. Ce n'est pas sans signification profonde que Mao s'efforçait d'une part de faire accomplir aux jeunes des expériences substitutives à celles accomplies par les générations de la guerre antijaponaise et de la guerre civile, d'autre part de leur faire apprendre de la bouche des vieux les horreurs et les souffrances de la Chine du Knomintang (20) :

c) la mobilisation des masses estudiantines impliquait des conséquences beaucoup plus limitées sur la vie du pays, notamment sur la marche de l'économie et le groupe dirigeant pouvait penser en même temps qu'il serait plus facile de la contrôler.

Ainsi, les Gardes Rouges étaient mobilisés à l'aide de slogans démocratico-révolutionnaires et égalitaires, ils se lançaient contre une très large partie de l'appareil et, plus généralement, contre les différents symboles des privilèges. Bien que l'initiative partie incontestablement d'en haut, dans des buts propres à la tendance Mao-Lin 'organisation n'a pas été rigide, ni strictement contrôlée. Dès le début se produisait une fragmentation très prononcée, donnant naissance à des groupes parfois très nombreux rivalisant entre eux au nom de la même orthodoxie maoiste (les textes officiels sont assez explicites à ce sujet). Dans une série d'écoles. et d'universités — dont l'Université Pékin — ces divisions et ces luttes intestines se prolongèrent pendant deux ans jusqu'à l'intervention de groupes d'ouvriers à la fin de juillet 1968. Dans la première phase, sont surtout des ‹ groupes de travail » dont la direction était attribuée aux oppositionnels, qui étaient visés par les attaques des partisans de Mao, notamment à cause de leurs « excès » et de leurs « violences ». A partir du printemps 1967, les critiques seront dirigées surotut contre des tendances ultragauchistes, anarchistes, etc. souvent accusées de vouloir pousser trop loin lépuration des anciens cadres. En général, des le début, s'esquissa une tendance très nette à déborder les sommets maoistes qui avaient déclenché la mobilisation, à briser les limites qu'on voulait imposer, à œuvrer au-delà de la volonté subjective prônée par Mao et Lin Piao — dans des buts carrément antibureaucratiques et révolutionnaires. Ceux qui ne comprennent pas la dynamique objective des mouvements des masses mobilisées et se bornent aux conflits interbureaueratiques au sommet, ne peuvent pas saisir toute la portée de la crise chinoise des trois dernières années.

Face aux résistances et aux difficultés qui subsistaient, vers la fin de 1966, Mao décidait de faire appel aux travailleurs en les invitant à se mobiliser directement eux aussi et à construire des comités révolutionnaires dans les entreprises. Les conséquences de cet annel ne se faisaient pas attendre, bien au-delà de ce que Mao aurait voulu : le commencement de 1967 était marqué par une puissante vague de luttes ouvrières (avec grèves, manifestations, occupations de bâtiments, etc.) qui, tout en atteignant à Shanghai leur point le plus élevé, s'étendaient toutefois dans toute une série de provinces et de grandes villes du pays. Pour citer le texte avec lequel nous avons ouvert la discussion après le Plénum du C.E.I. de 1967, « la signification des événements de Shanghai, d'un certain nombre de grandes villes et de quelques régions paysannes est la suivante: l'éclatement de la direction du P.C. chinois et la désagrégation progressive de l'appareil du parti et de l'Etat à tous les niveaux ont créé un vide, une carence relative de pouvoir, ce qui a permis aux différentes forces sociales du pays de sé mettre en mouvement sous l'impulsion chacune de ses aspirations et ses exigences propres et avec ses propres objectifs. »

(19) Rappelons, entre autre, que les professeurs touchaient des salaires parmi les plus élevés.

(20) Les exemples de jeunes qui écoutent des récits des vieux sur leur passé reviennent très fréquemment dans les publications chinoises.

La question de savoir dans quelle mesure les appels du groupe Mao ont exercé une influence et dans quelle mesure, par contre, ce sont des opposants qui ont inspiré ou utilisé les mobilisations de janvier-février 1967 est, somme toute, secondaire (21). L'essentiel est que les ouvriers ont estimé que le moment était venu d'exprimer leurs revendications et de se lancer dans des actions directes pour les arracher, en s'efforçant en même temps de se donner des organisations nouvelles (22). Le phénomène de débordement qui avait caractérisé la mobilisation des masses des étudiants, se reproduisait sous une forme beaucoup plus explosive au niveau de la classe ouvrière.

La riposte de Mao-Lin Piao était encore une fois symptomatique. Leur but fondamental était d'arrêter le mouvement de grèves, de canaliser la mobilisation des travailleurs, y compris en recourant aux menaces et à la répression. Mais, en même temps, ne voulant pas se couper des masses, ils continuaient à faire appel à elles en lançant le mot d'ordre de la prise du pouvoir, à savoir d'une restructuration profonde de tout l'appareil de direction du pays. C'est justement cette attitude qui explique pourquoi les débordements se répétaient périodiquement, pourquoi se produisait une floraison d'organisations multiples, pourquoi la crise politique secouait le pays pendant une assez longue période.

En ce qui concerne les campagnes, nous devons rectifier l'avis exprimé au Plénum du C.E.I. de mars 1967 d'après lequel le mouvement se serait limité surtout à des régions proches de grandes villes comme Shanghai et Pékin. Sur la base d'éléments nombreux fournis depuis lors par les sources officielles, il faut conclure, par contre, que le bouleversement a été assez généralisé. En plus des revendications que nous avions déjà soulignées — telles que l'élimination du déséquilibre existant au détriment des campagnes, des secteurs paysans considérables exprimaient des revendications analogues à celles qui s'étaient dessinées à partir du coup d'arrêt du mouvement des Communes, notamment en 1961-62 : liberté relative de l'accumulation privée, renforcement du lopin privé, possibilité d'utiliser le marché « libre », diminution des livraisons à l'Etat, etc. Il est significatif qu'en certains cas ce sont les maoïstes qui s'efforcèrent de contrecarrer les interventions excessives de la part de l'Etat, attribuées à Liu Chao-Chi et à ses partisans. En d'autres termes, ce sont des conflits « classiques » de la phase de transition qui se reproduisaient une fois encore dans les campagnes chinoises.

Comme nous l'avons dit, face aux mouvements de masses qui déferlaient dans le pays, Mao intervint pour les arrêter et les canaliser, en menaçant même de mesures de répression et en faisant surtout appel à l'armée qui, dans l'état de désagrégation de tous les appareils, restait le seul instrument efficace (23). Il esquisse un plan de restructuration politique du pays qui puisse utiliser les forces nouvelles qui ont émergé dans le grand bouleversement. Dans la toute première phase, l'accent est mis fortement sur les motifs démocratico-révolutionnaires avec des rappels à la tradition et aux conceptions de la Commune de Paris. Mais tout cela s'estompe assez rapidement (24), tandis que se précisent les nouvelles formules politiques et organisationnelles. Ainsi reviennent constamment la formule de la « grande alliance », dont le but est l'unification de tous les différents groupes qui ont surgi, et celle de la « triple alliance » qui, comme l'on sait, doit réunir les représentants des masses, les représentants de l'armée et les représentants cadres. C'est sur cette base que se forment progressivement les « comités révolutionnaires ›, présentés comme les éléments essentiels de la restructuration de l'Etat et de l'administration en général.

Cette restructuration se réalise, toutefois, avec des difficultés très grandes, des conflits multiples surgissant à nouveau entre différentes tendances et différents groupes se réclamant du maoïsme. Ce n'est qu'à la veille de l'anniversaire de la fondation de la République, en 1968, qu'elle sera complétée dans toutes les provinces chinoises. Les vieux cadres seront « récupérés » dans une très large mesure (selon le leit-motiv courant, 95% devaient être considérés bons), malgré des résistances parfois opiniâtres. Mais c'est incontestablement l'armée qui aura joué le rôle le plus important dans toute l'opération, tandis que les représentants des masses auront obtenu un pourcentage plus élevé de sièges au

(21) Dans le cas de Shanghai il faut tenir compte que la direction locale était considérée, depuis le lancement de la • révolution culturelle ». comme un rempart de la tendance maoïste et les accusations que l'opposition aurait stimulé les grèves par son intermédiaire paraissent donc peu fondées

(22) Les textes officiels ont mentionné des organisations de type syndical surgies à l'époque.

(23) Des divergences ont existé, toutefois, même au sein de l'armée, certains secteurs étant opposés à une intervention directe dans les vicissitudes de la lutte politique.

(24) L'utilisation du terme e Commune • pour indiquer les nouvelles structures dans quelques grandes villes n'aura qu'une durée éphémère.

sein des comités (25). Il ne faut pas oublier, en tout cas, que ces comités n'ont pas été élus, mais sont issus d'accords au sommet. Quant aux étudiants, nous avons déja mentionné les interventions pour mettre fin aux conflits dans les Universités : ajoutons que le rôle réservé aux Gardes Rouges a été de plus en plus limité jusqu'au point que, pendant plusieurs mois à d'en parler (26).

La restructuration du parti — qui s'achève par le congrès en cours au moment où nous faisons ce rapport — est comme le couronnement de la reconstruction après l'orage de la « révolution culturelle ». Dans la conception de Mao — contrairement à ce que pensent certains maoïstes teintés de spontanéisme — le parti maintient le rôle primordial, et il est significatif que Liu ait été accusé avec insistance, surtout dans les derniers mois, de tendances spontanéistes. D'ailleurs, même dans les périodes où les structures du parti étaient le plus profondément ébranlées, c'était au nom de ses organismes de direction qu'étaient prises et diffusées les décisions les plus importantes (27).

IV

D'après les propagandistes de la « révolution culturelle », les conceptions élaboréos par Mao constituent un apport original, un développement majeur, du marxisme-léninisme. En pratique, les rappels à Marx et à Lénine sont de plus en plus écrasés par l'apologie débordante de la pensée du président Mao.

On ne saurait dire que le maoïsme de la ‹ révolution culturelle › implique, par rapport au maoïsme du passé, des éléments fondamentalement nouveaux et, dans ce sens, l'effort de la propagande officielle d'établir une ligne de continuité stricte n'est pas sans fondement. Certes, les conceptions et les orientations du P.C. chinois ont connu pas mal d'oscillations et de rectifications ; c'est pourquoi les dirigeants actuels opèrent des coupures très larges avec tout ce qui est censé ne pas être « maoïste » dans l'histoire du parti et dans ce but ils ont recours à des reconstructions arbitraires et à de véritables falsifications, en attribuant les positions et les décisions les plus embarrassantes aux diffé rents boucs émissaires, notamment à Tchen Dou-Siou et à Liu Chao-Chi. Ainsi, les conceptions maoïstes actuelles sont, en dernière analyse, un mélange de rappels à des conceptions très générales du marxisme et du léninisme, de rappels sous une forme positive à l'expérience de l'U.R.S.S. stalinienne (y compris à la collectivisation du commencement des années 1930), de certaines idées khrouchtchéviennes — pour étrange que cela puisse paraître — et d'idées maoïstes proprement dites qui découlent le plus souvent de spécificités de l'histoire révolutionnaire et de la réalité actuelle de la Chine. En général, certaines des orientations et des conceptions avancées apparaissent justifiées et peuvent même avoir une validité concrète dans un contexte bien déterminé : mais l'erreur consiste dans la tentative de faire de nécessité vertu et de théoriser sur une base tout i fait empirique. Cela, d'ailleurs, renoue avec une tradition du P.C. chinois (il suffi de rappeler ici les théorisations fantaisistes de la première phase des Communes popu

Les conceptions maoïstes s'expliquent, toutefois, en tenant compte non seulement de l'étape actuelle du développement de la société chinoise, mais aussi d'un contexte international qui implique aussi bien la menace constante d'une agression impérialiste et un relatif encerelement économique que les processus de régression en U.R.S.S. et dans les démocraties populaires européennes. La crise de la société de transition bureaucratisée qui a éclaté dans les années 1950, a posé à la bureaucratie elle-même le problème d'une issue, de solutions nouvelles ou relativement nouvelles par rapport au stalinisme des années 1930 et 1940. Au-delà des variantes multiples, une solution a été esquissée dans une ligne Khrouchtchev-Libermann, à savoir une solution bureaucratique technocratique droitière, dont les résultats peuvent être déjà jugés sur la base d'une expérience de quinze années environ. Aux yeux de Mao, ces résultats sont fondamentalement : a) une différenciation sociale profonde avec cristallisation de couches privilégiées ; b) une gestion politique complètement détachée des masses, exercée, en dernière analyse, à l'avantage de couches néo-bourgeoises ; c) un développement de forces centrifuges puissantes aussi bien dans le secteur industriel que dans le secteur agricole (dans le premier la logique du profit prévaut, dans l'autre dominent les tendances à l'accumulation privée) ; d) une démobilisation idéologique avec le foisonnement de toutes sortes de théories révision-

(25) D'après les sources chinoises les membres des comités révolutionnaires provinciaux seraient 4,000 environ, dont 2.000 issus des • masses révolutionnaires =

(26) Nous parlons, du moins, de la grande presse nationale, dont les articles principaux sont diffusé: largement à l'étranger.

(27) Voir à ce sujet le rapport déjà cité au Plénum du C.E.I. de mars 1967.

nistes qui véhiculent une idéologie carrément bourgeoise ; e) last but not least, une ligne de compromis avec l'impérialisme à l'échelle mondiale au détriment des luttes révolutionnaires.

Nous n'avons pas besoin de rappeler la donnée historique incontestable que la dégénérescence de I'U.R.S.S. avait commencé bien avant 1953. Ce qui nous intéresse ici est que, en partant du bilan négatif de l'U.R.S.S. des années 1956-1969, le maoïsme s'efforce d'esquisser une autre solution de rechange à la crise de la société de transition bureaucratisée et d'expliquer la « révolution culturelle » comme une lutte pour la réalisation de cette solution.

Voyons donc synthétiquement quelles sont les solutions maoïstes dans les principaux domaines et dans quelle mesure elles peuvent être considérées valables.

En ce qui concerne avant tout l'agriculture, la tendance Mao a précisé ou repris pendant la « révolution culturelle » les idées suivantes :

a) la collectivisation est une condition préalable par rapport à la mécanisation, car l'industrialisation dans les campagnes ne peut se développer sans introduction de rapports de production nouveaux, et dans des conditions qui permettraient une renaissance constante du capitalisme (28) ; b) la collectivisation n'implique pas nécessairement la centralisation et l'étatisation ; au contraire, elle peut faciliter l'utilisation des ressources locales et limiter l'intervention de l'Etat ; c) la mécanisation doit se fonder prioritairement sur le développement de la petite et moyenne industrie d'outils agricoles. En ce qui concerne l'exploitation des tracteurs, la solution des stations étatisées est repoussée en faveur de la solution de type « khrouchtchévien » de la livraison des tracteurs aux communes ; d) les méthodes de travail non mécanisé doivent être largement utilisées, de même qu'on doit recourir de préférence aux engrais naturels ;

Be) la production ne doit pas être stimulée par l'adoption de stimulants individuels qui relèvent d'une logique capitaliste. Cela implique une critique des conceptions misant sur le lopin privé, des tendances à l'accumulation particulière, de la fixation du quota de production sur la base de la famille au lieu de le faire sur la base du groupe, des méthodes de rétribution en vigueur avant la « révolution culturelle » (critique répétée des « work-points in command »).

Le couronnement de toutes ces conceptions est représenté par l'idée de la primauté de la politique et de la pensée de Mao, ce qui mène à la primauté des cadres politiques, fondamentalement des cadres du parti, chez qui la fidélité politique et l'origine de classe priment sur les compétences techniques.

Rappelons, avant tout, que des idées analogues furent à la base de la campagne pour les Communes et même, dans une moindre mesure, de celle pour la coopérativisation. Pourtant, les Communes n'ont pas réussi à assurer un rythme stable et important de croissance productive. Elles n'ont pas permis non plus d'éviter à la longue des différenciations économiques et sociales au sein de la paysannerie. Ces tendances ne sauraient donc être éliminées maintenant, d'autant plus que la structure de base des Communes reste beaucoup moins collectiviste qu'on ne le croit généralement et elle n'implique pas, malgré tout, une différence qualitative par rapport aux kolkhozes (29). La décision de la livraison des tracteurs aux Communes et l'appel au self help (compter sur soi), en opposition à une intervention plus large de l'Etat — indépendamment des raisons qui les ont inspirés — sont d'ailleurs susceptibles de provoquer des différenciations ultérieures.

Quant au stimulant individuel ou & privé », s'il comporte effectivement un danger d'inégalité et peut entraver l'épanouissement de rapports collectivistes, il ne peut pas, la longue, être remplacé par la propagande, par le simple appel à la conscience subjective et ne saurait disparaître réellement et complètement qu'au moment où des condi. tions objectives nouvelles lui enlèveront son contenu. Le verdict de l'expérience, y comprise celle de la Chine, est absolument clair en la matière. Finalement, la polémique contre les méthodes de rétribution en vigueur n'a été accompagnée jusqu'ici par aucune proposition effectivement novatrice (la méthode adoptée par la fameuse brigade de Tachai qui est présentée comme un modèle ne change pas radicalement le système en impliquant surtout que les paysans estiment eux-mêmes les rétributions auxquelles ils ont droit ; elle était déjà appliquée avant novembre 1965).

Dans le secteur industriel étatique, la direction réelle appartenait dans le passé au comité du parti, qui était censé représenter plus le parti au niveau de l'entreprise que

(28) Un texte chinois très important à ce sujet — History of Struggle between Two Limes — a été reproduit dans le n. 633, déjà cité, de Selections from China Mainland Magazines.

(29) Rappelons encore une fois dans les Communes, la propriété de l'équipe de production et. dans une mesure beaucoup moindre, de la brigade prévaut sur la propriété collective proprement dite.

les ouvriers de ladite entreprise. La participation d'en bas était assez réduite (30). D'apres des sources chinoises, au moins dans certains secteurs on aurait introduit plus tard le critère de la direction unique, exercée par le directeur de l'usine : en même temps on aurait mis l'accent sur la nécessité d'adopter le profit comme indicateur de

Get l'appareil administratif serait considérablement augmenté. En fait, en Chine à plusieurs reprises se sont développées des polémiques économiques analogues à celles qui ont eu lieu en Union soviétique. L'économiste Sun Ken-Fang, à qui les adversaires reprochaient de vouloir mettre « la monnaie et le profit au commandement ›, serait apparu comme un libermaniste outrancier (31).

Dans ce domaine aussi, la polémique semble avoir le dessus sur les propositions concrètes et dans la mesure on des solutions s'esquissent, il s'agit davantage de mesures politiques visant à éviter ou à entraver certains processus de dégénérescence que d'innovations réelles. Deux conférences significatives avaient souligné déjà en avril 1966 l'exigence de la collaboration triangulaire entre la direction, les techniciens et les masses, dénoncé le danger de répressions technocratiques et réaffirmé la primauté de la direction du parti et de la pensée de Mao. Pendant la vague de 1967 et la période de restructuration, les motifs qui reviennent constamment sont la critique des stimulants matériels et l'opposition à l'utilisation du profit et de la rentabilité comme critères essentiels, l'accentuation du droit de direction qui appartient à la classe ouvrière, l'affirmation du devoir des cadres de ne pas se détacher de la production et de rejeter toute condition de privilège, la nécessité de réductions substantielles de l'appareil administratif.

L'opposition aux solutions bureaucratico-technocratiques prônées en Union soviétique et dans la plupart des démocraties populaires européennes ne saurait évidemment être en soi critiquée. Mais nous ne devons pas oublier non plus :

a) qu'une planification, un développement économique ne peuvent pas faire abstraction de certains indicateurs économiques dont la rentabilité, sans payer le prix élevé de gaspillages et d'irrationalités dont, en dernière analyse, ce sont les masses qui font les b) que le rejet du stimulant matériel comme critère suprême se justifie, mais qu'il serait absolument erroné de rejeter non seulement toutes sortes de stimulants matériels, mais aussi les augmentations des salaires et des revenus des masses en général (32). Des sacrifices peuvent être demandés et même imposés pendant des périodes exceptionnelles et dans des buts précis (voir, par exemple, la campagne des Cubains pour les dix millions de tonnes de sucre), mais de telles pratiques ne peuvent pas être prolongées indéfiniment sans provoquer une usure physique et psychologique qui, en dernière analyse, influence négativement la productivité du travail (pour ne pas parler des conséquences politiques et sociales éventuelles).

c) que la tendance de l'appareil à se détacher des masses et à « s'aliéner » ne peut être supprimée par des mesures volontaristes et partielles, mais sera contrecarrée seulement à condition que se réalise une effective gestion ouvrière et qu'existent à tous les niveaux des structures effectivement démocratiques qui enlèvent aux appareils et aux bureaucrates toute possibilité de déterminer les choix fondamentaux. Il est d'ailleurs symptomatique que des campagnes pour la participation matérielle des cadres et des dirigeants à la production furent également menées dans le passé sans que cela ait empêché la cristallisation d'appareils privilégiés, et que se soient dessinées assez rapidement des tendances à la dégénérescence même au sein des « comités révolutionnaires » nouvellement constitués. Cela ne doit pas toutefois nous amener à ignorer le fait que de puissantes énergies d'en bas ont été mobilisées et que de larges couches d'ouvriers ont acquis une conscience plus nette de leurs droits et de leurs aspirations, ce qui ne sera pas sans conséquence pour l'avenir.

Nous avons déjà souligné la tendance typique des dirigeants chinois à faire souvent de nécessité vertu et à généraliser ce qui n'est valable qu'unilatéralement ou que dans un contexte très spécifique. C'est le cas, par exemple, le la conception de la self-reliance (compter sur ses propres forces), qui se relie d'ailleurs à la conception du « socialisme dans un seul pays ». Que la Chine, toujours objet de lourdes discriminations économiques de la part de l'impérialisme et frappée durement par les mesures de représailles criminelles adoptées par Moscou, s'efforce d'exploiter toutes ses possibilités et fasse appel à son peuple afin qu'il valorise son ingéniosité, c'est ce que personne ne saurait honnêtement critiquer. Mais l'appréciation change, lorsque les dirigeants maoïstes avancent Tidée de la self-reliance comme une idée fondamentale pour la construction du socialisme.

(30) Voir à ce suiet la livre de Bettelheim déjà cité.

(31) Un article remarquable sur la théorie de la valeur et le profit dans une société de transition a éré publié en août 1966 (HNA, August 13).

(32) Toute une campagne a été développée en Chine pour démontrer que les ouvriers ne sont pas intéressés aux avantages matériels.

En dernière analyse, c'est exactement le contraire qui est vrai: la Chine ne pourra surmonter toutes ses difficultés et ses contradictions, qui ont des racines profondes, que lorsqu'elle pourra s'intégrer dans un système effectivement international d'Etats ouvriers doués d'un grand potentiel économique.

De manière analogue, comme nous le disions déjà au Plénum de 1967, on ne peut pas prendre pour argent comptant les théorisations sur le dépassement original de la division du travail qui s'esquisserait en Chine. La pratique selon laquelle les Chinois devraient s'engarer en même temps dans des activités industrielles, agricoles et culturelles et dans l'entraînement militaire peut à la rigueur correspondre aux nécessités d'une période où une guerre contre l'impérialisme à un niveau de développement économique du pays encore modeste est toujours possible, mais elle n'a rien à voir avec les conditions qui se réaliseront au stade du communisme. Plus ou moins de la même nature sont les explications données pour l'envoi ou le renvoi à la campagne de contingents très importants de jeunes qui s'explique, par contre, en tenant compte des tensions et des goulots d'étranglement dont nous avons parlé dans la première partie de notre rapport.

Quant à la restructuration politique, le renouveau atteint à la fin de la grande crise beaucoup plus limité que ne s'efforce de le faire croire la propagande officielle. Il est vrai que toutes les structures ont été secouées de fond en comble et qu'un changement s'est produit sur une échelle considérable (nous reviendrons sur la portée objective des trois années de « révolution culturelle ›). Mais, faut-il le répéter, les « comités révolutionnaires » qui apparaissent comme les instruments essentiels du renouvellement, sont pas une véritable expression démocratique des masses, mais en réalité le résultat d'accords au sommet, les vieux cadres ayant repris des fonctions fondamentales dans la plupart des cas. En outre, malgré la reconstruction du parti, l'armée n'a cessé de jouer un rôle de premier plan, ses hommes détenant souvent des postes-clés dans les comités. Nous n'oublions pas la nature de classe de l'armée chinoise, ses traditions et sa structure qui n'autorisent aucune comparaison avec les armées classiques; mais le problème est de savoir si la structure d'une armée — fût-elle la plus démocratique — peut être considérée comme un modèle de démocratie prolétarienne pour la société dans son ensemble. Nous ne le croyons évidemment pas.

Mais on saisit l'élément le plus révélateur du caractère très peu démocratique et prolétarien des structures de l'Etat ouvrier chinois même après la « révolution culturelle », si l'on considère que, dans la conception officielle, le couronnement de tout l'édifice réside dans la pensée de Mao, considérée comme la valeur suprême absolument incontestable, en d'autres termes dans le pouvoir d'une direction restreinte et très centralisée dont Mao, objet d'un culte illimité — à vrai dire le plus souvent absolument grotesque →, apparaît comme la quintessence et le symbole (33). Une structure politique qui exprime une telle idéologie est, en dernière analyse, profondément autoritaire de même qu'est autoritaire une conception qui recourt pour mobiliser les masses à des motifs qui ne sont pas de nature à aider leur maturation et l'épanouissement de leur esprit critique. D'autre part, un tel ciment est inévitablement précaire, ce qui implique une perspective, à plus ou moins long terme, de nouveaux déséquilibres et de nouvelles ruptures (34).

A propos du rôle international du maoïsme, sur lequel je n'ai pas le temps de m'arrêter, je me permettrais deux citations.

« Dans le cadre du mouvement communiste international - disait le texte adopté par le Congrès d'Unification de 1963 - la IV° Internationale réaffirme son soutien critique aux communistes chinois dans leur lutte contre le néoréformisme de la direction khrouchtchévienne et d'une grande partie des autres directions communistes, car elle considère que la ligne chinoise sur les problèmes fondamentaux de la lutte antiimpérialiste et anticapitaliste (méthodes de lutte contre la guerre, conception de la révolution coloniale, révolution « ininterrompue », voies au socialisme dans les pays capitalistes avancés) est globalement plus progressive que celle des khrouchtchéviens et susceptible de polariser davantage les courants de gauche dans le mouvement communiste » (Quatrième Internationale, n° 19, 3º trimestre 1963).

La résolution du Congrès mondial de 1965 affirmait entre autres : ‹ La IV* Internationale a maintes fois souligné que le conflit sino-soviétique est fondamentalement un conflit entre deux directions bureaucratiques. Mais les marxistes révolutionnaires ne se sont jamais limités à avancer de telles caractérisations qui, par

(33) Le rôle prioricaire des masses - proclamé par les textes chinois — est subordonné rigoureusemer à lacceptation compréhension de pensée de valeur suprême qui être

• inoculée ». On pourrait faire à ce sujer des citations nombreuses tout à fait explicites.

au sha pine e Qui oues co cederations su lalisis le de la ecepice me lite hodo le pose au Pron (34) En ce qui concerne certains traits idéalistes lans la conception et la méthodologie maoiste, renvoyon plusieurs fois cité.

Voir aussi l'article de E. Germain dans Quatrième Internationale, juillet 1967.

elles-mêmes, ne peuvent résoudre le problème de l'attitude spécifique à adopter dans chaque cas concret. Ils n'ont jamais identifié les Etats ouvriers ou les partis communistes aux seules bureaucraties qui les dirigent, ni considéré la bureaucratie comme « seule masse réactionnaire » sans différences intérieures. Ils ont au contraire essayé de une déterminer dans chaque cas concret jusqu'à quelle mesure elle se trouve obligée, de par sa propre situation sociale, de défendre en même temps à sa façon l'acquis d'une révolution. De même ils ont expliqué que la bureaucratie est une couche différenciée et que des conflits peuvent éclater entre diverses conches sous la pression de facteurs objectifs et de forces sociales antagonistes.

...L'attitude du mouvement trotskyste mondial par rapport au conflit sino-soviétique découle de la même logique. Son soutien critique aux communistes chinois concerne leur défense de la révolution chinoise et de la République Populaire de Chine contre le blocus économique du Kremlin et contre l'aide militaire accordée par le Kremlin à la bourgeoisie indienne. Il concerne leur lutte contre les conceptions khrouchtchéviennes de la coexistence pacifique et leurs conceptions des moyens de conjurer le danger d'une guerre mondiale, leur attitude face à la révolution coloniale et leur critique des orientations néoréformistes de la plupart des partis communistes › (Quatrière Internationale, n" 27, février 1966).

Comme il découle du projet de résolution, nous estimons que ces valorisations restent fondamentalement correctes : c'est pourquoi nous serions opposés à tout changement d'orientation sur ce terrain. Il va de soi que nous ne modifions pas non plus toutes les critiques que nous avancions dans les deux textes cités. Sur la base des expériences des dernières années, nous accentuons, en particulier, notre critique de conception maoïste du mouvement communiste international, une conception qui s'efforce d'imposer un monolithisme sans nuance autour de la e pensée de Mao » et, en pratique, de chaque prise de position du groupe dirigeant chinois, et qui est carac térisée par un sectarisme outrancier face à tout courant, y compris tout courant révolutionnaire qui ne rentre pas dans les schémas de l'orthodoxie maoïste (35). Cette conception et ces attitudes sont d'ailleurs à la base des échecs des groupes maoïstes offi ciels et de leur fragmentation dans la plupart des pays (36).

• La « révolution culturelle », déclenchée au début en raison de conflits entre diffé rentes tendances au sommet du parti communiste chinois, a acquis dans sa phase culminante l'ampleur d'un profond bouleversement social et politique. Quelle que puisse être sa conclusion, elle a secoué de fond en comble le pays, remettant en cause appareils, structures, rapports de force. Fondamentalement, les luttes des masses pour leurs revendications se développeront aux prochaines étapes dans des conditions objectives et subjectives beaucoup plus favorables que par le passé.

Le projet de résolution affirme sans possibilité d'équivoque que la stratégie des marxistes révolutionnaires en Chine est axée sur la perspective d'une révolution antibureaucratique qui sera la tâche de la nouvelle avant-garde révolutionnaire actuellement en cours de formation. Précisons que cette avant-garde a beaucoup progressé et mûri au cours des événements des trois dernières années. La carence d'informations sérieuses ne permet pas de dire exactement par quels groupes et dans quels secteurs elle s'est exprimée et s'exprime. Les accusations de trotskysme formulées dans certains textes ont, au moins, une valeur symptomatique et il n'y a pas de doute que parmi les Gardes Rouges et les « Rebelles révolutionnaires » se sont développées des conceptions en réalité plus proches du marxisme révolutionnaire que du maoïsme. C'est en tout cas parmi les détachements les plus conséquents des jeunes qui se sont engagés dans les mouvements d'août-septembre 1966 et des ouvriers qui ont déclenché les grèves de janvierfévrier 1967 que surgiront les cadres de la révolution antibureaucratique, pour une réelle restructuration démocratique socialiste de l'Etat ouvrier chinois.

Les revendications de transition que les marxistes évolutionnaires avancent Dor stimuler la lutte antibureaucratique des masses n Chine furent formulées deja dar le texte d'ouverture de notre discussion en 1967. Elles peuvent être synthétisées comme - Lutte pour la démocratie la plus large pour les masses, contre tous les avantages et les privilèges bureaucratiques. Elections démocratiques de comités par les masses, structuration de l'Etat sur la base de tels organismes. Liberté d'organisation et droit d'ex-

(53) Lexemple le plus extraordinaire est celui de l'attitude face à la révolution cubaine et au mouvement castrisce qui va jusque chi conjurien de silence à propos de l'épopée et de la more de Chergean castriste qui va jusqua une conjuration du silence à propos de l'épopée et de la mort de Che Guevara. manière analogue, les Chinois évitent en général de les organisations du mouvement révolutionnaire afro-américain, encourageant ainsi l'aveuglement sectaire de leurs partisans nord-

(36) Dans une série du pays, l'influence maoïste s'exprime de préférence dans des organisations ou des mouvements pro-chinois • hétérodoxes ›, souvent fortement teintés de spontanéisme.

pression de tout courant prolétarien, indépendance des syndicats par rapport à l'Etat, droit de grève, droit de réunion, de presse, de manifestation, de participation aux élections, contrôle permanent et révocabilité des élus à tout moment par les masses selon •les indications de la Commune de Paris. - Planification démocratique par les organismes de masse démocratiquement élus, de la base au sommet. C'est dans ce cadre, et non par décision des sommets bureaucratiques, que doivent être déterminés les choix économiques fondamentaux, notamment les taux d'investissements et de la consommation, à savoir, en fin de compte, les niveaux des. salaires et les conditions de vie des travailleurs. — Dans les campagnes, démocratisation complète de la vie des communes, pour contrecarrer les tendances conservatrices éventuelles. Participation effective des paysans l'élaboration de la politique économique en général et à la déter. -rion des priorités nécessaires à chaque étape donnée.

* Rejet de toute conception et pratique de style Jdanovien dans le domaine de 1 ulture. Liberté d'expression et de critique, rejet du culte du chef. libre confrontatio des idées et des tendances. Lutte contre les résidus des idéologies du passé, menée non au moyen de mesures administratives ou par des slogans démagogiques, mais par le développement des potentialités de la société nouvelle.

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