La tragédie de la révolution chinoise
1925-1927
Ce n'est pas la première fois qu'on doit relever le fait que, dans la France où l'on se targue d'être à l'avant-garde dans de multiples domaines littéraires, culturels, idéologiques, etc. les lacunes dans le domaine de l'édition sont énormes. Des livres paraissent à présent qui, ailleurs, avaient été publiés depuis des années, parfois des décennies. Un large public français avait été touché par la révolution chinoise de 1925-27 au travers des romans de Malraux, les Conquérants et La Condition humaine, mais aucune étude historique de valeur n'a été publiée sur cette révolution. C'est seulement au bout de trente ans que sort, traduit de l'anglais, le livre de Harold Isaacs sur elle.
Un tel délai a eu des conséquences. En 1938, le livre d'Isaacs. avait paru avec une introduction de Trotsky qui saluait Touvrage comme une étude vraiment marxiste d'un des plus grands événements de notre époque. Trente années ont passé, au cours desquelles l'auteur du livre a évolué. A l'époque, marxiste, sympathisant au trotskysme, il n'a pas résisté à l'anticommunisme et est devenu quelque chose comme un « rooseveltien », un « kennedien », dans la mesure où une telle étiquette peut définir un courant politique. Il a par la suite produit une édition révisée de son livre en 1951, il a aussi publié une nouvelle édition en 1961 sur la même position. Ni dans l'une ni dans l'autre il n'a reproduit la préface de Trotsky qui était destinée à un autre livre. Les lecteurs français ont à leur disposition la traduction de l'édition de 1961.
L'auteur, H. Isaacs, n'a guère amélioré son livre et certains passages risquent de nuire à ce qui reste de très valable dans celui-ci... Car ce qu'il a écrit dans les années d'après la deuxième guerre mondiale révèle des conceptions puériles sur le mouvement communiste, sur la Chine de Mao Tsé-toung, des conceptions qui ont été totalement démenties depuis
(1) Gallimard éditeur, Paris.
de Harold ISAACS (1) des années par la désintégration du monolithisme stalinien.
Mais, en dépit de cet aspect du livre, nous ne saurions trop recommander sa lecture, car on y retrouvera dans les chapitres les plus importants une nistoire véritable de la révolution chinoise de 1925-27, du rôle du Parti communiste sous la direction de l'Internationale communiste. C'est dire qu'on y connaîtra dans le détail cette tragédie — le titre est on ne peut plus juste - dans laquelle les communistes chinois inexpérimentés ont été envoyés, à leur corps défendant très souvent, dans le Kuomintang, où ils ont été les pions sacrifiés sur l'échiquier du Kremlin. On verra comment la direction Staline-Boukarine a fait preuve de la pire des inepties politiques en face de la claivoyance de Trotsky, ce qui n'a nullement empêché le stalinisme de se renforcer sur la base de la défaite qu'il a contribué à provoquer.
Il faut lire ce livre riche de documentation, en regard des quelques lignes accordées au même sujet par la direction chinoise d'à présent dans laquelle se trouvent sur ce point, sur le même plan, Mao Tsé-toung et Liou Chao-chi, qui, à lépoque, ignoraient peut-être les positions de Trotsky, mais pas les responsabilités de la direction Boukharine-Staline dans cette funeste politique et qui mensongèrement attribuent à Chen Dou-siou des responsabilités qui n'étaient pas strictement les siennes et qu'il a, contrairement à eux, dénoncées.
C'est un livre d'histoire, mais c'est l'histoire d'une période qui concerne chacun d'entre nous, et ce d'autant plus que la politique qui a entraîné une saignée sans pareille à son époque de la classe ouvrière chinoise et de son avant-garde n'a pas disparu, et qu'elle subsiste mais sous des formes différentes. A ce propos, il est réconfortant de trouver que cette histoire et sa liaison avec le présent trouvent leur compréhension dans des milieux qui
QUAT ne relèvent pas précisément du mouvement trotskyste mais à qui la guerre du Vietnam et les problèmes qu'elle pose sur le plan stratégique ont donné une sensibilité politique des plus avertie. Dans le journal suédois Dagens Nyheter après la mort de « Che » Guevara, l'auteur dramatique de Mara-Sade, Peter Weiss, a publié un article riche d'émotion et de haute qualité où nous relevons les lignes suivantes:
« La chose la plus déshonorante à dire de ceux qui maintenant continuent la lutte du Vietnam sur d'autres fronts, c'est qu'ils sont des conspirateurs romantiques, que leur révolte est étrangère à la réalité avant que n'existent les conditions du succès. Cette dépréciation prononcée dans l'Etat ouvrier de la Révolution d'Octobre n'est pas récente. Vers NOUS SIGNALONS A NOS LECTEURS :
1925, l'Internationale communiste a obligé les ouvriers chinois à mettre bas les armes devant Tchan Kai-chek. On sait ce qui s'est passé. Ils furent abattus par milliers, et Tchan Kai-chek était devenu membre d'honneur de l'Internationale communiste. En ce temps aussi on a dit que l'heure n'était pas encore venue, l'on n'avait pas confiance dans la thèse sur la révolution avançant des campagnes vers les villes. »
L'histoire de la Révolution chinoise de 1925-27 fut une des bases de la formation du mouvement trotskyste dans le monde entier. Elle le reste encore à présent. Le livre d'Isaacs - dans sa partie strictement historique - est une contribution excellente à cette formation.