«Le général Giap a gagné une demi-bataille, mais il pourrait bien avoir gagné la guerre », c'est en ces termes que l'Economist de Londres, cet organe si méticuleusement penché sur le sort du capitalisme, commence son éditorial du 16 mars, six semaines après le début de l'offensive du Têt, quand les résultats de ceux-ci se sont manifestés jusqu'au sein même : des Etats-Unis.
Dès les tout premiers jours, il ne pouvait y avoir de doute au sujet de la situation sur le plan militaire. Westmoreland, tout en dénombrant des pertes vietnamiennes qui auraient pu faire croire qu'il n'y avait plus de soldats en face des siens, criait au danger de futures offensives vietnamiennes, exigeaii des renforts nombreux, et en attendant avait perdu l'initiative des opérations, ses troupes étant enfermées dans des villes peu sûres ou des camps comme Khe Sanh où les guette la démoralisation. Finalement Johnson s'est débarrassé de son général vaincu, sans d'ailleurs que le successeur de celui-ci puisse espérer faire mieux.
Mais le succès de l'offensive du Têt se mesure bien au-delà du Vietnam et du plan strictement militaire. L'impérialisme américain a reçu un coup qui a très largement ébranlé son autorité. En premier lieu, sa stratégie globale, à savoir sa décision d'arrêter sous un déluge de fer et de feu toute tentative d'extension de la révolution socialiste en un point quelconque du globe, a été mise en échec. Et l'échec est d'autant plus cuisant que les Vietnamiens ont été pratiquement seuls à l'infliger. Ils ont certes reçu une aide matérielle - qui n'est devenue appréciable que dans la période la plus récente; ils n'ont pas eu l'aide politique qu'aurait dû assurer un front unique des Etats ouvriers, ils n'ont pas eu l'intégration nécessaire de leur lutte héroïque dans une stratégie globale contre l'impérialisme à l'échelle mondiale.
Une des manifestations les plus spectaculaires de la perte d'autorité de Washington a consisté dans cette spéculation sur l'or, qui' témoignait avant tout d'une perte de confiance dans le dollar. Les doutes dans le dollar ne dataient pas d'hier (nous laisserons de côté les causes de ces doutes), mais il faut être pour le moins un peu stupide pour penser que les propos de de Gaulle ont précipité les choses. C'est l'impasse de la politique américaine au Vietnam qui a mis en émoi des milieux capitalistes importants et accéléré la spéculation. Mais les plus importants résultats de l'offensive du Têt sont apparus dans les effets de cette offensive parmi les plus larges masses des Etats-Unis. Jusqu'alors, on disait couramment que le mouvement anti-guerre ne touchait qu'une frange de la société — des jeunes, des étudiants, des intellectuels - aux manifestations parfois sonores, mais inefficaces. Le « primary » du New Hampshire (un des Etats les plus conservateurs) a montré que la guerre du Vietnam est devenue la préoccupation la plus grande du peuple américain et que, si le mouvement anti-guerre n'avait mobilisé activement que des couches sociales relativement limitées, il n'était pas du tout isolé au sein d'une vague populaire jusqu'auboutiste. Au contraire, sa force apparente se trouvait soutenue par le refus des masses à taire leur cette guerre, dont ils ne voyaient ni le but ni la possibilité d'une issue victorieuse.
L'effet a été si considérable qu'un politicien roué, comme Robert Kennedy a aussitôt modifié ses plans. Il ne s'agissait plus pour lui de préparer tranquillement son élection de 1972, alors que s'était ouverte brutalement la crise de direction de l'impérialisme américain. Une crise engendrée par la rupture des rapports entre des masses de plus en plus nombreuses dans le pays et le pouvoir, une crise qui pour Kennedy ne pouvait être surmontée que contre Johnson.
La crise de la direction de l'impérialisme américain provoquée par l'offensive du Têt ne pourra, en tout cas, trouver de solution avant plusieurs mois. Laissons de côté les difficultés militaires proprement dites auxquelles se heurte Johnson pour répondre, même partiellement, aux revendications du Pentagone. L'origine de ces difficultés se trouve dans la situation aux Etats-Unis. S'il est vrai que les bureaucrates syndicaux se déclarent encore pour Johnson et sa conduite de la guerre, il n'en est pas moins vrai que, pour d'autres raisons, pour d'autres problèmes, la division se manifeste parmi ces bureaucrates, et que l'hostilité générale à la guerre peut donner à cette querelle de bureaucrates des prolongements aujourd'hui imprévus.
Mais il ne faut surtout pas oublier qu'au sein même des Etats-Unis, les Afro-Américains, les Noirs, deviennent de plus en plus revendicatifs, militants, et qu'ils ont déclaré leur opposition à la guerre du Vietnam déjà l'an dernier. Ce n'est pas faire œuvre de prophète que de dire que l'offensive du Têt les incitera à être encore plus combatifs et plus audacieux. Il ne faut pas mesurer ce facteur seulement au pourcentage, par lui-même déjà très appréciable, de la population noire aux Etats-Unis.
Les Vietnamiens ont porté un coup décisif aux prétentions de l'impérialisme à une « pax americana » comparable à la « pax britannica » du XIX* siècle. Il ne pourra pas y avoir d'Empire yankee. Les Vietnamiens ont montré que la volonté, les aspirations socialistes des masses sont des éléments dont ne savent pas tenir compte les ordinateurs les plus perfectionnés de Washington. Mais il ne faut pas oublier que les batailles ne se gagnent pas à mi-chemin, les combats doivent se poursuivre jusqu'à la victoire. Tout d'abord on sait que c'est souvent quand elle est blessée qu'une bête fauve devient la plus dangereuse. Dans la disproportion entre leur force matérielle et leur intelligence de la situation, les dirigeants américains peuvent être enclins à des actions désespérées. Les Vietnamiens se sont engagés dans une période d'offensive généralisée parce qu'ils sont avertis d'une telle situation. Mais le danger n'est pas seulement. sur le plan militaire où les pertes sont les pius cruelles; il peut même être plus grand ailleurs.
En premier lieu, les adversaires de Johnson sont aussi peu dignes de confiance que celui-ci. Un Kennedy manœuvrera peut-être avec plus de souplesse, mais ne sera pas un défenseur moins résolu des intérêts impérialistes, pour lesquels il n'hésitera pas, le cas échéant, à utiliser toutes les armes des arsenaux et à en préparer de plus meurtrières Dans le monde capitaliste en général, ce qu'on reproche à la politique de Johnson, ce n'est pas tellement la guerre en soi; ce qu'on lui reproche, c'est au fond la même chose qu'on a reprochée dans ces milieux à Hitler, c'est-à-dire d'aboutir à des résultats contraires de ceux recherchés. La perspective de victoire des Vietnamiens les inquiète. De Gaulle en a donné un exemple: depuis l'offensive du Têt, l' « anti-américanisme » des grands moyens de propagande français (radio et télévision) a été mis en sourdine, car ce que de Gaulle recherche, c'est un rajustement des rapports entre Etats capitalistes, non une défaite des Etats-Unis dont les conséquences seraient dangereuses pour le système capitaliste lui-même.
Mais le danger qui résulterait d'une incompréhension des manœuvres du capitalisme à la recherche d'une politique pour sortir d'une mauvaise passe, ce danger trouve son origine dans l'objectif de la plus forte direction de masse, qui est encore, hélas, constituée par les dirigeants de la bureaucratie soviétique et leurs suiveurs, dans la politique de « coexistence pacifique ». Ce qui a encouragé hier Johnson dans l'escalade, ce qui pourrait encourager demain un Kennedy ou même un Johnson dans de subtiles manœuvres diplomatiques, c'est cette politique qui vise à trouver un accommodement avec l'impérialisme.
Nous n'avons aucune illusion dans les bureaucraties, que ce soit celle de Moscou ou celle de Pékin; elles seront avant tout déterminées par leurs intérêts propres de bureaucraties. Mais les circonstances, sans les changer fondamentalemeni, peuvent les contraindre à faire des tournants politiques. Le récent tournant des Partis communistes avait un caractère essentiellement manœuvrier, mais il avait été dicté par les manifestations de plus en plus nombreuses, de plus en plus militantes, de jeunes qui intervenaient autrement que par des vœux pieux pour le Vietnam. Les manœuvres des post-staliniens seront de plus en plus difficiles à réussir, car si, depuis plusieurs années, la supériorité de la stratégie d' « un deuxième, un troisième Vietnam » sur la « coexistence pacifique » ne pouvait se faire que par la propa- gande, aujourd'hui ce sont des faits qui montrent que l'impérialisme américain qui a poursuivi son escalade aussi longtemps qu'il entendait parler de « coexistence pacifique » a donné les premiers signes d'hésitation quand il a pris des coups sur la tête, quand des attaques comme celle de la Corée sur le « Pueblo » le mettait devant la perspective de nouveaux fronts, quand ies forces armées américaines rencontraient des manifestations hostiles, quand Johnson et sa clique ne pouvaient plus parader publiquement aux Etats-Unis mêmes.
L'offensive du Têt ne doit pas être seulement la première phase d'une offensive généralisée au Vietnam, elle doit être le signal d'une lutte accentuée partout dans le monde. Il faut frapper davantage, il faut frapper plus vite et plus fort. La victoire du Vietnam sera aussi une victoire de la révolution socialiste mondiale.
25 mars 1968. Les événements ont été vite dans les premiers jours d'avril: discours de Johnson, réponse de Hanoi, assassinat de Martin Luther King. Laissons de côté les problèmes intérieurs des Etats-Unis pour ajouter quelques mots sur la guerre du Vietnam. Le discours de Johnson est une admission tacite de l'échec de la politique d'escalade. Il est à noter qu aucun homme politique du capitalisme américain ne l'a critiqué, au contraire, en ce qui concerne son repli dans la question vietnamienne.
On peut présumer qu'une nouvelle phase s'ouvre, dans laquelle il sera difficile mais cependant pas impossible à Washington de reprendre « l'escalade », mais où se combineront pendant une longue période combats et négociations.
Les Vietnamiens, tout en abordant cette phase avec autorité et prestige, auront une partie très ardue à jouer, car tous les partisans de la «coexistence pacifique » vont faire pression sur eux pour les inciter à des compromis à tout prix, même à un prix défavorable. C'est pourquoi tous ceux qui savent que le monde ne connaîtra la paix que le jour où il sera débarrassé du capitalisme doivent, plus que jamais dans cette phase nouvelle, poursuivre les actions pour affaiblir impérialisme et assurer la victoire du Vietnam, notamment celle du F.N.L. dans le sud. La conclusion de notre éditorial est plus valide que jamais: il faut frapper plus vite, il faut frapper plus fort.
Le 10 avril 1968.