Jamais l'humanité n'a connu une période aussi révolutionnaire que celle qu'elle traverse depuis bientôt un demi-siècle. L'histoire qui se fait, c'est celle de la fin de la domination capitaliste et de l'établissement du socialisme dans le monde entier. Le triomphe de la bourgeoisie aux siècles passés ne toucha que quelques pays, ne profita qu'à quelques millions d'hommes. Aujourd'hui, trois milliards d'êtres humains, et parmi eux les plus déshérités des déshérités, sont en train de construire un monde où ils ne seront plus les objets d'une minorité privilégiée.
L'agonie du capitalisme, la montée du socialisme prennent des formes à maints égards surprenantes. Lés pays économiquement les plus avancés, ceux qu'on jugeait les plus « mûrs » pour le socialisme, présentent contrairement à toutes les prévisions le maximum de résistance à cette transformation révolutionnaire ; ils donnent même, depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, l'apparence — trompeuse — d'une sorte de rénovation du capitalisme. L'Union soviétique et les Etats de même nature sociale ont connu des régimes politiques où les stigmates du passé qui y subsistaient avaient des aspects parfois plus odieux que dans les régimes capitalistes, et les sociétés nouvelles n'ont pas encore réussi à les éliminer. Quant aux pays où le capitalisme s'introduisit du dehors, sous la forme de l'impérialisme et, au lieu d'être un facteur de progrès, accumula la misère et accentua le retard, ils s'efforcent actuellement de franchir en quelques bonds le chemin parcouru pendant des siècles par les pays qui, jus- qu'alors occupaient les premières places sur la voie du progrès matérel et culturel.
Dans ce monde en pleine transtormation révolutionnaire, la contradiction la plus extraordinaire attecte la direction consciente de l'humanite. A sa naissance, le mouvement ouvrier avait eu des organisations combattives, des penseurs audacieux, Les vicissitudes n'avaient certes pas manque depuis lors. Mais la periode revolutionnaire actuelle avait commence en Uctobre 191/ sous une direction prestigieuse avec un parti révolutionnaire comme l'histoire n'en avait pas connu auparavant. Les leçons de la tormation d'une telle avant-garde, on pouvait le penser, allaient permettre d'accelerer la formation de l'avantgarde révolutionnaire à l'échelle mondiale. Les bolcheviks eux-mêmes s'engagèrent dans cette entreprise, semant la crainte dans le monde capitaliste. Et qu'advint-il ? Le parti bolchevik tut écrasé, les Etats où le capitalisme a été éliminé sont dirigés par des appareils bureaucratiques étouttant les initiatives révolutionnaires. Les partis ouvriers traditionnels, surtout dans les pays capitalistes avancés économiquement, sont plonges dans un réformisme imperméable aux gigantesques evenements que vit l'histoire humaine. Dans les pays coloniaux, des équipes ont pu l'emporter mais, parmi les plus grandes difficultés qu'elles ont à résoudre, se trouve celle de la création d'un parti révolutionnaire d'avant-garde.
Cette contradiction trouve la forme la plus monstrueuse sur le plan international. Ce qui reste de la lle Internationale rassemble, de temps à autre, dans une indifférence générale des politiciens usés qui sont en toutes circonstances des serviteurs loyaux du capitalisme. De l'Internationale communiste, servie en holocauste par Staline à ses « alliés » impérialistes au cours de la guerre, il reste des conférences où des directions bureaucratiques opèrent à la manière de diplomates défendant des intérêts « nationaux » distincts et opposés le cas échéant. L'idée d'une Internationale révolutionnaire est celle qui a été le plus atteinte dans la période de reflux qui permit l'ascension du stalinisme et c'est encore l'idée qui a fait le moins de progrès dans ces années de décomposition du stalinisme. Le commandement bureaucratique, contrôle policier du temps de Staline font repousser par beaucoup la nécessité d'une organisation assurant l'unité politique de la lutte des masses. Or cette unité est plus impérieuse que jamais dans un monde où toute grande, lutte acquiert une importance internationale, où la tension suscitée dans un coin du monde peut provoquer les conséquences internationales les plus formidables.
Dans de telles conditions, où la révolution mondiale est un fait plus vivant que jamais, où le marxisme révolutionnaire est confirmé et enrichi au-delà de toute imagination, l'organisation qui l'incarne dans le monde, la Quatrième Internationale, reste d'une faiblesse numérique en contraste flagrant avec les progrès des idées défendues par elle.
Trop lentement à notre gré, mais d'une façon certaine, cette contradiction tend maintenant à se résoudre. La grande crise internationale du stalinisme, c'est en même temps l'expression d'une tendance au renouveau de la direction révolutionnaire dans le monde. Mais ce processus de reconstruction d'une direction de masse n'a rien d'automatique, et l'un de ses éléments essentiels est la vie même de la Quatrième Internationale actuelle, de la présente organisation de cadres qui n'a jamais cessé de poursuivre la grande œuvre inaugurée par les bolcheviks et l'Internationale communiste. Elle n'a cessé de participer à toutes les luttes de masse et s'y est de plus en plus insérée. Etrangère à toute diplomatie et à toute considération bureaucratique, elle a manifesté avant tout le caractère démocratique de son fonctionnement par la tenue régulière de ses assises. Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, ses Congrès mondiaux se sont régulièrement suivis : 1948, 1951, 1954, 1957, 1960, 1963.
Dans son sein, les points de vue divergents sur les divers aspects de la situation mondiale s'affrontent démocratiquement. La Quatrième Internationale a certes connu des moments difficiles. Les forces gigantesques qui pèsent sur le monde entier et qui provoquent partout des tensions et des divisions ne l'ont pas épargnée. Mais, liée à la montée révolutionnaire qui se produit, elle vient à son dernier Congrès de surmonter une pénible scission qui l'affecta il y a dix ans. L'importance de cette décision tient essentiellement au fait que, dans la situation mondiale si riche de promesses révolutionnaires, elle a été le truit d'un rapprochement politique très étroit face aux problèmes actuels de la révolution mondiale.
C'est tout d'abord la compréhension commune des puissants mouvements des peuples jusqu'alors colonisés et une volonté identique de se lier à ces mouvements, d'y participer, et de contribuer ainsi à donner à présent les coups les plus puissants au système capitaliste, en même temps qu'à enrichir le marxisme sur la base de toutes les nouvelles expériences de l'humanité que n'avaient pas pu prévoir les classiques du marxisme.
C'est aussi une perspective commune quant aux prodigieux événements qui secouent les Etats ouvriers, notamment l'Union soviétique, et les partis communistes. La Quatrième Internationale retrouve là le terrain de ses origines, un terrain où toute la sauvagerie stalinienne n'est pas parvenue à détruire les traditions d'Octobre, qui se sont perpétuées sous le nom de trotskysme.
C'est enfin une pleine confiance dans un renouveau des meilleures traditions révolutionnaires dans les pays où sont nés le mouvement ouvrier, l'idée du socialisme et l'Internationale ouvrière. L'apparition depuis un certain temps de jeunes se rebellant contre les vieux appareils et leurs politiques impuissantes atteste que ce renouveau ne saurait désormais plus être très lointain.
Depuis un an environ, tous les trotskystes conscients du caractère éminemment révolutionnaire de la période actuelle, et en même temps que la division ancienne, résultant de divergences dépassées, réduisait considérablement les possibilités de la Quatrième Internationale d'intervenir dans les événements, ont œuvré pour assurer sa réunification, Les obstacles qui subsistaient encore sur la voie de la réunification provenaient essentiellement de la part de groupes incapables de saisir les événements actuels dans toute leur ampleur, qu'il s'agisse des forces qui se dressent contre l'impérialisme dans les pays sous-développés ou des forces qui secouent la bureaucratie dans les Etats ouvriers.
Dans une écrasante majorité, les forces trotskystes qui sont actuellement organisées dans le monde se sont trouvées d'accord, à la suite d'une période de négociations, pour se réunifier et agir désormais en commun dans une Quatrième Internationale, plus que jamais fidèle a son passé et agissant comme un parti mondial régi par le centralisme démocratique.
Cette réunification ne sera pas la simple addition de ceux qui appartenaient aux organisations désormais fusionnées. Cette réunification ne manquera pas de toucher tous ceux qui ont conscience de la puissance du mouvement trotskyste sur le plan des idées et qui ont pu être retenus de se joindre à lui précisément en raison de la division qui l'affectait. La Quatrième Internationale réunifiée s'adresse tout d'abord précisément à eux pour rejoindre les rangs de ses sections et ainsi donner une intensité plus grande à leurs activités.
Ce regroupement des forces trotskystes dans le monde, cette cohésion accrue, qui sont les principales acquisitions du Congrès Mondial de Réunification de la Quatrième Internationale trouveront leur écho parmi les militants chaque jour plus nombreux qui, dans le monde, recherchent à travers les difficultés et les divergences que connaissent les organisations la voie pour édifier une nouvelle direction révolutionnaire internationale. s hâteront les rapprochements, les regroupements, les fusions, qui assureront le passage de la Quatrième Internationale, organisation de cadres, qui a prouve sa validité historique, à la Quatrieme Internationale de masse sous la direction de laquelle triomphera la révolution socialiste mondiale.