La crise révolutionnaire qui caractérise l'Amérique latine depuis plusieurs années, ne cesse de s'élargir et de s'approfondir. Désormais, il n'y a plus un seul pays de ce continent où il n'y ait pas de révoltes, de mouvements de masses impétueux ou de situations extrêmement précaires pour les vieilles classes dirigeantes, où l'impérialisme ne doive faire face à ceux que, jusqu'à une période assez récente, il n'avait considérés que comme des objets de sa propre exploitation.
Le plus grand des pays latino-américains, le Brésil, a été bouleversé il y a quelques mois par la crise liée à la démission de Quadros. L'Argentine - qui n'a jamais atteint dans l'après-guerre une stabilisation, fût-elle relative, et qui a été le théâtre de luttes de masse presque ininterrompues — se trouve dans une situation, en dernière analyse assez analogue à celle du Brésil, à la suite de la victoire péroniste aux élections de mars. Au Vénézuela, l'expérience Bétancourt, que de larges couches dirigeantes en Amérique latine et aux Etats-Unis suivaient avec tant d'espoirs, est loin d'avoir atteint des résultats importants : les masses ouvrières et estudiantines des villes sont en conflit constant avec le gouvernement, les projets velléitaires d'une réforme agraire n'ont pas altéré dans la moindre mesure la réalité de la tragique misère paysanne. Au Pérou, la révolte agraire semble mûrir progressivement et des luttes sanglantes ont eu lieu au cours des derniers mois, tandis que la Bolivie se trouve toujours dans cette situation de partielle dualité de pouvoir, dans laquelle elle est entrée il y a dix ans. Les événements récents dans la République dominicaine, où l'impérialisme est allé jusqu'à recourir aux méthodes les plus classiques de pression et de chantage, ont confirmé, s'il en était encore besoin, que l'Amérique centrale reste une poudrière nor moins explosive que les autres régions du continent.
La situation actuelle est d'autant plus significative et d'autant plus alarmante pour l'impérialisme que celui-ci se trouve en face de nœuds de plus en plus inextricables, précisément à l'heure où, sous l'administration Kennedy, il esquissait un effort plus organique sur un plan de « réformisme néocolonialiste ». La leçon cubaine a été trop amère : les dirigeants les plus conscients de l'impérialisme yankee ne pouvaient pas ne pas comprendre la nécessité de changer ne fût-ce que partiellement leur orientation, de tenter des voies relativement nouvelles d'hégémonie. Continuer à miser sur des dictatures militaires sanglantes et assister avec indifférence à la détérioration progressive de conditions économiques et sociales déjà si dramatiques, signifiait se précipiter vers le désastre généralisé à une échéance courte.
D'où les manœuvres basées sur la soi-disant « Alliance pour le progrès », d'où les tentatives d'exercer une pression sur les classes dirigeantes indigènes pour qu'elles profitent elles aussi de l'expérience cubaine, introduisent quelques réformes, même assez timides, et remplacent les dictatures féroces par un simulacre d'institutions démocratiques.
La marge de manœuvre était étroite et l'impérialisme ne pouvait pas se leurrer sérieusement sur le pouvoir d'endiguer un mouvement de masses poussées à la lutte par des souffrances séculaires, désormais devenues insupportables. Les derniers mois ont bouleversé les plans de Kennedy justement dans les deux pays les plus importants, le Brésil et l'Argentine, où, grâce à un développement industriel partiel et à la présence de classes dirigeantes plus articulées et plus « modernes », existaient plus qu'ailleurs les prémisses objectives pour un tournant dans le sens du « réformisme » et du « néocolonialisme ». Quadros et Frondizi, malgré les différences et malgré la plus grande méfiance de la part des milieux de Washington envers le premier, pouvaient symboliser une orientation qui, en dernière analyse, représentait pour l'impérialisme et pour les classes dirigeantes indigènes, la ligne de défense extrême contre le débordement de la révolution dans tout le continent.
Mais Quadros a dû rapidement se retirer (peut-être aussi pour ne pas compromettre définitivement cette tentative pour l'avenir), tandis que Frondizi s'est trouvé paralysé et a fait essentiellement faillite dans sa tentative de s'assurer un contrôle même relatif sur le mouvement des masses. Les travailleurs et les couches populaires argentines ont exprimé clairement, dans les élections de mars, leur opposition au régime et leur orientation péroniste tout en confirmant les limites politiques de ce mouvement qui, en dernière analyse, est reflet de profondes aspirations anti-impérialistes et anticapitalistes. Le recours à un gouvernement militaire ou basé sur les forces armées s'est produit ; mais c'est là précisément le cercle vicieux d'où l'impérialisme voulait sortir et qui, par contre, en s'imposant une fois encore, provoquera les conséquences dont tout le monde est désormais conscient.
Il n'est pas besoin de rappeler que l'enjeu est, somme toute, décisif. Si, dans d'autres continents, l'impérialisme américain se trouve souvent engagé d'une façon indirecte et peut même paraître sous le camouflage frauduleux d'un adversaire du colonialisme tra- ditionnel, en Amérique latine il est accusé directement, dans sa personne propre. Et l'Amérique latine, économiquement, politiquement et militairement, représente un bastion auquel il ne saurait renoncer : sa chute saperait rapidement les bases de la citadelle numéro 1 du capitalisme mondial. C'est pourquoi le continent américain sera le théâtre de conflits extrêmement âpres, et l'impérialisme, pour reprendre une expression des Cubains, est en train de préparer un drame sanglant.
De ce drame, Cuba a été le premier acte et, en réalité, tous les événements de l'Amérique latine apparaissent sous un jour particulier, précisément parce que l'Etat ouvrier cubain existe avec son influence politique et son idéal énorme.
Cette influence deviendra encore plus grande si la direction castriste sait mener jusqu'au bout la bataille courageuse qu'elle a engagée contre les dangers d'une bureaucratisation qui, dans les vieux staliniens du P.S.P., avait déjà trouvé ses candidats. Et de Cuba les peuples de l'Amérique latine ont reçu récemment un nouvel appel : cette Deuxième Déclaration de la Havane (1) qui synthétise les leçons stratégiques et tactiques fondamentales de la révolution dans l'île des Caraïbes, détruit toutes les stupides et philistines illusions légalitaires, précise sans équivoque les forces motrices révolutionnaires dans tout le continent, déchire le masque des classes dirigeantes indigènes, y compris de cette bourgeoisie nationale avec qui les P.C. voudraient réaliser une alliance impossible (certaines concessions « aux couches les plus progressives » de la bourgeoisie nationale, qu'il aurait été préférable d'éviter, ne changent pas les termes essentiels de l'orientation).
Depuis les premières années de la III® Internationale, le mouvement révolutionnaire n'avait entendu aucune voix si haute, si passionnée. L'épopée révolutionnaire latino-américaine y a trouvé une première expression, à la mesure de la portée historique des événements qui se préparent.
29 mars 1962. (1) Que nous publions dans ce numéro en page 17.