par P. RICHARDS
On était aux jours agités qui suivirent le 20 Congrès du P.C. de lU.R.S.S., dans un village éloigné de la taiga sibérienne. La radio (son installation dans les régions les plus lointaines était presque complétée) avait donné déjà les diverses nouvelles d'actualité sur les changements dans les sommets du Parti et chez les autorités sovié tiques, et quelques activistes de kholkoz étaient assis, comme habituellement le dimanche, pour échanger des vues sur les nouvelles, en prenant quelques tournées de vodka. Tout se passa encore de manière extrêmement docile et, comme on était habitué à le faire depuis des décades, on s'évertuait à ne pas aller au-delà des formulations se trouvant dans les informations officielles. « Oui, Malenkov n'était pas compétent », déclara mélancoliquement le secrétaire du kholkoz. « Bulganine, en tout cas, est assez capable », dit avec empressement le président, pour valoriser sa fidélité au « nouveau ». Et le secrétaire de l'organisation du parti, vidant encore un verre, ajouta savamment : « Bien sûr ! Et avant tout, nous avons Khrouchtchev comme premier secrétaire du parti, il fera vraiment quelque chose ! ».
Ainsi se serait terminée la partie politique de l'habituel ordre du jour si Frol Ivanovitch, assis à la place d'honneur de la table, ne s'était pas mis à tousser, ce qui était signe que lui aussi avait quelque chose à dire. Frol n'occupait plus de poste ni dans le soviet, ni dans le kholkoz. Mais le vieillard solide qui, à 82 ans, allait encore pêcher dans la Ienissei, sous la glace, et qui, pendant la chaude saison des récoltes, pouvait encore rivaliser au travail avec bien des jeunes, disposait d'une place unique dans l'organisation du parti au kholkoz : sa carte du Parti portait comme date d'entrée 1918 et, parmi les survivants, il était le seul qui, non seulement pouvait se souvenir des luttes des partisans contre Koltchak, mais y avait participé et avait même été décoré de l'Ordre du Drapeau Rouge.
Aussi, la voix de Frol était toujours écoutée, bien qu'il n'aimât pas parler et qu'il ment tre dente chose dans on bea crane a r se mêlât rarement aux discussions. Et Frol Ivanovitch dit, avec une intonation solenet que nous savons qu'il n'avait pas eu raison, on devra... revenir... à Lev Davidovitch...» Quelques-uns seulement des assistants savaient de qui il était question. Ils se regardèrent, embarrassés, et s'empressèrent de passer à un autre sujet.
Mais, dans les mois de transition de l'année 1955-1956, aussi bien avant qu'après, ce ne fut pas le seul cas où, dans les cercles du parti, parmi les ouvriers aussi bien que dans l'intelligenzia soviétique, ressurgit le nom de Trotsky qui, des décades durant, avait été tu, ou copieusement insulté et honni. La logique de la propagande déversée pendant un quart de siècle par tous les moyens d'un gigantesque appareil conduisait directement à la conclusion de Trol, le vieux paysan kholkozien, membre du Parti l'antipode de Staline, c'était Trotsky. Staline ne peut être admis ou rejeté qu'en bloc. La croyance en Staline était erronée (culte de la personnalité). Donc...
«TROTSKYSME » ET TROTSKYSME
Des décades durant, Staline et ses créatures ne négligèrent rien en vue de créer, dans l'esprit de la population soviétique, une notion légendaire qui fut l'incarnation de tout ce qui était négatif, répréhensible et méprisable.
Si déjà, dans les années de luttes fractionnelles, la clique stalinienne avait mis en avant d'innombrables falsifications et calomnies à la place d'arguments objectifs, au cours des années 1930, toute indication sur ce que Trotsky avait réellement dit et fait, et sur ce qu'avait été la plate-forme de ses partisans à différentes époques, trouvait simplement bannie. La lutte idéologique était vraiment interdite sous toutes les formes. Le prétexte en était que, le trotskysme ayant cessé idéologique et s'étant transformé en une avant-garde du capitalisme international, une association de bandits, etc..., la lutte contre lui relevait des organes de répression avec leurs moyens de représailles, des arrestations, des déportations, etc...
Ainsi apparut ce qui, dans les années 1930, s'appelait « trotskysme » - avee des guillemets - un épouvantail purement métaphysique, qui n'avait absolument rien de commun avec le trotskvsme réel ou avec ses partisans dans et hors l'Union soviétique. Ce « trotskysme » imaginaire constitua le prétexte grâce auquel les organes de sécurité, sur les directives personnelles de Staline - qui, tout d'abord par lejov, puis par Beria, s'était assuré le contrôle direct de l'appareil de terreur expédièrent des centaines de milliers d'ouvriers, paysans et intellectuels soviétiques innocents — parmi lesquels d'innombrables personnes, entièrement dépour- vues d'intérêts politiques et qu'on ne pouvait même pas compter parmi les mécontents - dans les prisons, dans les camps de Sibérie, en Extrême-Orient, dans le Kazakstan et dans les régions arctiques, ainsi qu'à la mort par des fusillades.
La campagne de calomnies qui accompagna cette action d'épuration de grande envergure devint fantastique : de profonds connaisseurs à l'étranger (parmi lesquels se trouvaient aussi des gens qui n'étaient pas directement à la solde d'agents de Staline) crurent justifier la terreur de masse comme suit : « ici et là » des insurrections contre le pouvoir soviétique avaient eu lieu ; il n'y avait « pas de fumée sans feu » ; « là où on rabotait, il y avait des copeaux ». La vérité était que toutes les poursuites sous le prétexte de conspirations « trotskystes », y compris les procès spectaculaires des années 1936 et 1937, reposaient sur les mensonges et des provocations. Le premier rayon d'une enquête objective sur les révélations bâties sur la fiction du « trotskysme », des parjures et des témoignages extorqués, permit de reconnaître les vrais contours de la manœuvre de tromperie, qui fut camouflée par une hypnose raffinée des masses : rien ne peut plus être maintenu dans les accusations des années 1930, les victimes de la « grande folie » (c'est ainsi qu'on désigne actuellement en U.R.S.S. l'orgie sanglante des années 1930) sont réhabilitées, bien que de manière posthume pour la plupart.
LES FIDELES TOMBERENT DROIT, COMME DES ARBRES
Dans l'océan de la terreur de masse de ces années, une vague unique pouvait à peine trouver un écho ; aussi, même maintenant, après plus de vingt ans, rien, ou très peu, est parvenu au monde extérieur sur le sort de cette poignée de fidèles inébranlables qui ne renièrent pas la bannière des « bolcheviks-léninistes », qui ne capitulèrent pas, ne fut-ce qu'un seul instant, et que ni les menaces, les tortures et les persécutions raffinées, ni les séductions et les promesses ne purent faire trébucher ou mollir.
A l'automne 1937, lorsque la colère tyrannique déchaînée atteignit son paroxysme, il n'y avait plus en vie, dans toute l'Union soviétique, que quelques centaines de trotskystes trempés, qualifiés dans la langue administrative du N.K.V.D., par l'expression professionnelle d' « orthodoxe ».
Ils furent rassemblés avec leurs familles - femmes et enfants - dans des baraques séparées par du fil de fer barbelé, qui se trouvaient au voisinage camps lointains entourés de déserts de glace (Vorkuta, Norilsk, Kolima) et sommairement exécutés sans procédures judiciaires, sur la base de listes établies par le N.K.V.D., par des commandos particuliers commandés par des officiers spéciaux.
La description des derniers jours et de la dernière route de cette « garde d'acier sélectionnée de la classe ouvrière soviétique fournira, aussitôt qu'elle sera connue de l'opinion publique à l'Est et à l'Ouest, le contraste le plus frappant entre la grotesque danse macabre qui se jouait en plusieurs actes sous la direction d'un Vichinsky devant public de la salle des Colonnes à Moscou, et un héroïsme réel, non frelaté, un martyre, tels qu'on en a peu d'exemples dans notre siècle, riche en drames et en tragédies.
La mise en scène des procès des « trotskystes », à côté de ses autres buts, était avant tout calculée pour dissimuler la vérité sur l'assassinat des derniers bolcheviksléninistes fidèles. Car ceux-ci étaient tombés droit, comme des arbres.
LE REVERS DE LA LEGENDE
Un écrit mensonger et infâme (Histoire du P.C. de FU.R.S.S.) devait servir à effacer les traces du crime, mais même la jeunesse en Union soviétique, à qui cette chronique défigurée, odieusement ornée, grimaçante, était présentée comme la vérité a laquelle on devait croire comme à quelque chose de sacré, avait ses doutes. Même lans les années 1940, dans lesquelles Staline devait être honoré comme un Dieu et où cette « Histoire » était sacrée comme la parole divine, les « propagandistes » du Parti chargés d'enseigner cette « Histoire » se plaignaient constamment de questions trou blantes et sceptiques d'élèves et d'auditeurs, qui ne se trouvaient pas éclairés par les chapitres sur « l'espionnage et les actes de diversion » des « trotskystes ».
Il se trouvait même des hérétiques qui allaient aussi loin que de demander ce que Trotsky voulait réellement, comment il était arrivé à son rôle dans le Parti, etc..., et il y avait chaque année des dizaines de milliers de cas où l'appareil de sécurité eut à intervenir pour mettre sous les verrous des questionneurs aussi animés et aussi les professeurs qui avaient permis que soient posées de telles questions.
Et plus il devenait clair que l'Etat érigé par Staline ne ressemblait pas du tout à l'Etat soviétique prédit par Lénine, et plus la jeunesse soviétique, notamment sa la plus valable, la plus intéressée au progrès social, devenait avide de connaitre le véritable contenu que devait recouvrir la légende de Trotsky. Il ne pouvait pas être question d'avoir en main, dans le texte même, une œuvre quelconque de Trotsky. Mais il y avait encore des documents, se trouvant il est vrai dans les armoires secrètes des bibliothèques publiques, mais qui devaient être remis contre des garanties adéquates de la part des lecteurs. Entre autres, se trouvaient les procès-verbaux des Congrès communistes qui furent imprimés dans les années 1920 et 1930 (avant la publication de | « Histoire »).
Pendant l'été de 1956, à Moscou, un des livres les plus lus chez les étudiants et les jeunes activistes du Parti, était le compte-rendu du 15° Congrès du P.C. de I'U.R.S.S A la question pourquoi ce Congrès du Parti soulevait précisément un interet aussi intense, un jeune ingénieur qui venait d'être reçu au Komsomol dans le Parti, répondit : « Pourquoi ? Mais là se trouvent les grands discours de Trotsky et des autres dirigeants oppositionnels. Et c'est maintenant d'actualité ! ».
Au cours des dernières années, la direction du P.C. de I'U.R.S.S. s'est inquiétée de cet intérêt croissant pour Trotsky. Elle ne peut pas se méprendre sur le fait que la légende de Trotsky, et avant tout son revers, après que la légende de Staline ait été réduite en cendres, se dirigent contre le cours bureaucratique et dogmatique. De hâtives tentatives sont faites pour boucher les trous du panier percé de l'histoire du parti ; « l'Histoire » a été sans plus liquidée, mais toutefois pour être remplacée par d'autres contes à la trame visible qui, il est vrai, ne sont plus aussi ruisselants de sang.
L.D. Trotsky, si la main du meurtrier ne l'avait pas empêché d'atteindre son 80° anniversaire, ne serait pas si mécontent des développements en Union derrière la légende de Trotsky commence à apparaître l'ombre du véritable Trotsky.