Le 7 novembre prochain, il y aura 80 ans que naissait Léon Trotsky. Par son apport théorique et sa vie militante, il se situe dans la classe des plus éminents révolutionnaires prolétariens, celle de Marx, d'Engels, de Lénine et de Rosa Luxemburg. Mais, si ceux-ci sont admis comme tels dans le mouvement ouvrier (ce qui ne veut pas dire que l'on ne piétine pas leurs enseignements), la place de Trotsky, même en ce début de « déstalinisation » n'a pas encore été reconnue. Certes, les plus grossiers mensonges staliniens ne sont plus répétés car ils ne trouveraient plus d'audience : mais nombre de mensonges et d'idées fausses continuent à trainer, y compris parmi ceux qui se croient délivrés du stalinisme. Combien croient s'en tirer en disant: la lutte entre Trotsky et Staline, c'est de l'histoire ancienne, dépassée, une rivalité personnelle propos de théories plus ou moins abstraites, et le trotskysme - à part quelques fidèles - n'existe plus. Cette opinion n'était pas du tout celle de Staline qui avait affirmé que le trotskysme était mort et qui monta en vain les machinations judiciaires les plus monstrueuses pour le tuer. Et ce n'est pas non plus l'opinion des successeurs actuels de Staline. S'ils n'ont pas réhabilité Trotsky et l'Opposition de gauche, c'est parce qu'ils sont conscients qu'il ne s'agit pas d'une histoire ancienne dépassée, mais des problèmes les plus brûlants de l'actualité.
La figure et les enseignements de Trotsky trouveront inéluctablement la place qui leur est due au cours du mouvement antibureaucratique des masses, et non dans les mesures d'autodéfense de la bureaucratie pour sauvegarder son pouvoir politique et ses privilèges.
Ce qui, chez certains, peut-être pas de sympathie sens historique, contribue à leur méconnaissance de Léon Trotsky, c'est le contraste entre la dernière partie de sa vie (à partir de 1928) et sa période de gloire et de puissance des premières années de la Révolution russe. Eastman, dans un récent article, a écrit que Trotsky était un indécis qui n'avait pas su se battre contre Staline — le tout étant bâti sur une « psychanalyse » pour petit bourgeois américain. Sans s'exprimer aussi stupidement, il ne manque pas de gens pour penser qu'après tout, si Trotsky avait été vaincu par Staline, c'est qu'il s'était enferré, à un moment donné, dans la vision de la période glorieuse de la Révolution russe, sans comprendre la situation nouvelle qui s'ouvrait alors. Il est pourtant aisé de vérifier que c'est Trotsky qui, réellement, comprit la situation nouvelle, tandis que Staline n'avait pas la moindre idée où le mènerait la lutte qu'il livra après la mort de Lénine. Le pouvoir ne fait pas que contribuer à corrompre souvent ceux qui l'exercent, il donne à ceux-ci piédestal qui déforme souvent leur taille réelle. Si quelqu'un comme Trotsky a perdu le pouvoir, ce doit être de sa faute, et ce n'était pas un si grand homme que cela, est le raisonnement de penseurs petits bourgeois. Nous sommes persuadés que l'avenir dira que toute la grandeur de Trotsky s'est manifestée le plus nettement dans cette dernière période si dramatique de période qu'aucun des grands révolutionnaires n'avait eu à traverser. Marx et Engels, à la fin de leurs les mouvements ouvriers accepter les doctrines qu'ils avaient élaborées et detendues pendant longtemps presque seuls. Rosa fut assassinée en période révolutionnaire. Lénine mourut respecté, juste au tournant de la Révolution, ait pu engager le combat contre la bureaucratie montante. C'est à Trotsky qui, avec Lénine, avait eu la gloire de mener le prolétariat au pouvoir, qu'il revint mener cette lutte. Dans celle-ci, l'Etat issu de la première Révolution prolétarienne victorieuse, devint l'instrument d'une couche sociale bornée et réactionnaire nouvelle société, qui recourut systématiquement aux méthodes de violence au sein du mouvement ouvrier contre les révolutionnaires, à un degré que même les réformistes n'avaient pas atteint. Pour l'Union soviétique seulement, le nombre des membres du Parti bolchevik liquidés par Staline - selon les dires de Khrouchtchev, séance du Comité Central où il triompha de Molotov, Kaganovitch... Ce chiffre à lui seul indique ce qu'était alors la puissance de la réaction bureaucratique. La haine de celle-ci se dirigea dans toute sa force contre Trotsky.
Le troisième exil de Trotsky n'a jamais eu son égal. Pas tant du fait des agents de Staline, qui n'ont cessé d'exister autour de Trotsky et de Léon Sedoff. Mais cet exil était doublé pratiquement d'un cloîtrage imposé par les divers gouvernements capitalistes et par les interventions du gouvernement soviétique. Trotsky pouvait certes sortir de chez lui, se livrer à des exercices physiques (marche, pêche, chasse...), mais il lui était de facto interdit de prendre part directement lui-même au ouvrier. Il faut se rappeler la rage déversée par la presse soviétique lorsqu'on apprit mouvement que Trotsky avait quitté Stamboul pour faire une conférence à Copenhague. Le lion s'était échappé de sa cage; il fallut peu d'interventions pour faire comprendre au gouvernement social-démocrate danois l'attitude qu'il devait prendre. Trotsky, homme de masse au plus haut degré, militant dont l'essentiel de la vie s'était passé dans les organisations ouvrières, se trouva effectivement, au cours de ce dernier exil, dans une sorte de prison aux barreaux invisibles, ne pouvant communiquer avec le monde et surtout avec le mouvement ouvrier que par des visiteurs sous un contrôle plus ou moins discret de la police du pays où il se trouvait.
Plus encore, il n'avait plus d'échanges de pensées, de rapports avec des dirigeants ouvriers de sa génération : la social-démocratie et le stalinisme se partageaient les vieux dirigeants du mouvement ouvrier. Les couches les plus récentes — celles de la première guerre mondiale et de la première après-guerre - fournissaient les éléments des appareils bureaucratiques. Autour de lui se regroupèrent de très jeunes militants, sans passé, sans formation, Il est aisé de comprendre que cette grande différence d'âge, lisolement par rapport aux grandes formations ouvrières entretenu par les appareils.
Quelques personnes ont découvert, à l'occasion de la parution cette année de son « Journal » des années 1934-1935, un côté « humain » chez Trotsky. C'est qu'elles n'avaient jamais su lire Trotsky. Il n'est pas du tout difficile de voir dans toute son œuvre combien il comprend - parce qu'il les partage - les sentiments des masses dressées contre toute oppression. Et chez lui, comme chez les autres Grands marxisme, les sentiments prennent d'autant plus de force qu'ils trouvent leur source dans la compréhension des causes. et dans la conviction que l'humanité possède actuel. lement les moyens de mettre un terme à ces conditions inhumaines dans lesquelles vit la grande majorité de celle-ci. Nul plus que lui et Natalia n'ont éprouvé les manifestations les plus hideuses du stalinisme; ceux qui étaient à leurs côtés ont vu combien ils ont souffert chaque fois que leurs enfants ont été frappés par le stalinisme. Mais ils ont vu aussi la fermeté avec laquelle ils faisaient front,
Trotsky, dans sa douleur, redoublait de force pour poursuivre la lutte à laquelle et comment avait consacré son existence.
Il n'est pas simple de résumer l'apport théorique de Trotsky au marxisme, tant il est considérable.
Avant tout, il y a la théorie de la révolution permanente, formulée à 26 ans, mondiale de ['U.R.S.S. vers l'Est, dans les pays coloniaux et semi-coloniaux, contient propos de la Russie tsariste, mais qui, du fait de la marche suivie par la révolution la base stratégique de celle-ci pour près des deux-tiers de l'humanité de notre époque. Alors que les conceptions staliniennes sur le « socialisme dans un seul pays » et la « révolution par étapes » ont été balayées par des faits aussi gigantesques que la Révolution chinoise, la théorie de la révolution permanente est encore officiellement ignorée des uns, honnie des autres, qui restent à la remorque des bourgeoisies indigènes sans force et sans avenir.
La stratégie fondamentale de la lutte pour le pouvoir dans les pays capitalistes avancés (front unique et programme de transition), avait été formulée par l'Interdéfendue et élaborée systématiquement par nationale communiste à ses 3 et 4 Congres Trotsky contre les révisions staliniennes en fait par Lenine et Trotsky. Elle fut (conceptions tantôt sectaires, tantôt opportunistes du front unique - renoncement a la lutte pour le pouvoir et à un programme de transition, et politique d'alliances avec à l'étude des formes de défense du capitalisme déclinant (fascisme, bonapartisme) d'une des ailes de la bourgeoisie tel que le Front populaire...). En outre, Trotsky a procédé manière pratiquement exhaustive.
La création d'un premier Etat ouvrier dans un pays économiquement arriéré et son isolement dans le monde ont posé les problèmes les plus complexes sur tous les plans. La victoire de la bureaucratie et son pouvoir absolu sous la direction tyrannique de Staline ont contribué à aggraver tous ces problèmes. La clarté la plus grande sur ces questions, nous la devons à Trotsky. Sur les problèmes de l'industrialisation, de la planification, des proportions des diverses branches de l'économie, des rapports avec la paysannerie, des rapports des questions économiques avec la démocratie soviétique ; sur les problèmes politiques dans l'Etat ouvrier (séparation de l'Etat et du parti, pluralité des partis...); sur les problèmes culturels — sur tous ces problèmes qui se posent aujourd'hui avec une force rendue doublement explosive, à la fois en raison du niveau atteint par l'Union soviétique et des méthodes staliniennes réprimant toute initiative indépendante dans un domaine quelconque — Trotsky a fourni la méthode correcte les dirigeants de la bureaucratie, obligés d'agir dans le sens indiqué par lui il y a tant pour les aborder et des solutions souvent encore très valables aujourd'hui. Que d'années, continuent à manifester leur hostilité à Trotsky, sans toutefois recourir aux les réponses de Trotsky, on trouve comme élément essentiel l'intervention des masse pires calomnies de l'ère de Staline, on le comprend aisément : à la base de toutes par le rétablissement de la démocratie soviétique.
Nous passerons sur de très nombreuses manifestations de la pensée de Trotsky dans les domaines les plus divers, dans lesquelles il n'a fait qu'esquisser le plus souvent la facon de les traiter, mais qui constitueront incontestablement pour les marxistes futurs comme c'est le cas pour de très nombreux passages dans l'œuvre de Marx — un guide pour aborder de nouveaux problèmes.
Il y a, dans l'œuvre de Trotsky, un point sur lequel maints admirateurs d'aujourd'hui sont sceptiques : c'est sa création de la IV Internationale et sa conviction qu'elle des avant la deuxième guerre mondiale, indispensable pour assurer l'avenir du marxisme question ici, où les militants de la IV Internationale ont eu si souvent l'occasion de la revolutionnaire et du mouvement ouvrier. Nous ne reprendrons pas cette traiter. Nous voulons seulement indiquer la continuité de l'activité internationale internationaliste de Trotsky. Il avait été un des représentants du Parti social-démocrate ouvrier russe à la Il Internationale et en avait vu les faiblesses ; il avait été à la fondation de la III Internationale, y avait, avec Lénine, joué le rôle dirigeant et s'était efforcé d'en faire une véritable direction internationale du mouvement ouvrier révolutionnaire ; il avait vu qu'un des facteurs essentiels de sa désintégration avait consisté en un abandon d'une conception internationaliste en faveur du « socialisme en un seul pays ». A cela il faut ajouter que Trotsky n'avait pas du tout pris à la légère Terreur qu'il avait commise par rapport à Lénine avant la première guerre mondiale sur la question du parti. Il fallait maintenir intacts les principes marxistes révolution- naires, y compris celui du parti, et après 1914, il ne pouvait être question que d'un parti international. C'est là que se trouve l'explication des immenses efforts accordés par Trotsky dans ses dernières années aux problèmes si tourmentés d'une organisation numériquement aussi faible que la IV Internationale, efforts qui restent incompréhensibles pour ceux qui ne saisissent pas qu'en cela Trotsky montrait qu'il avait adopté la conception léniniste du parti. Sur cette question aussi, nous sommes sûrs que l'avenir montrera que Trotsky a eu raison. Nul ne peut encore prévoir les formes d'organisation passerons de la IV* Internationale jourd'hui à la IV Internationale formée de partis de masse, mais pour nous, il ne fait aucun doute que le mouvement marxiste révolutionnaire de masse de demain se rattachera à la III Internationale du temps de Lénine et de Trotsky à travers la IV: Internationale fondée en 1938 sous la direction de Trotsky.
L'erreur que Trotsky a le plus communément commise, en plus d'une circonstance. c'est d'avoir été en avance, et même très en avance, des événements. En cela aussi, soit dit en passant, Trotsky ne fut pas sans se trouver en la compagnie de Marx et Trotsky ne fut d'Engels. Bien que les freins du réformisme et de la bureaucratie soviétique conti. nuent à agir fortement sur le mouvement des masses à travers le monde, ils ont masses à travers le perdu de leur force. Il reste bien peu du culte de Staline cinq ans après sa mort. Aussi pouvons-nous, en ce 80° anniversaire de la naissance de Trotsky, assurer avec la confiance la plus grande, qu'au 90e anniversaire, sa mémoire et son œuvre seront honorées par les grandes masses du monde entier.
Pierre FRANK.
Pour le 80° anniversaire de la naissance de Trotsky, nous publions :
a) Son testament qui a paru récemment dans le « Journal de 1935 », aux EtatsUnis et en Angleterre, et qui est inédit en français.
b) Des pages de provenances différentes — depuis de courtes déclarations de Lénine, si sobre presque avare dans ses éloges, jusqu'à l'article profond de Radek, de 1923, qui parut la même année dans " Humanité », en passant par les lignes émouvantes de Larissa Raissner, une jeune femme qui eut un rôle éblouissant dans la Révolution russe, avant d'être emportée par le typhus, et les extraits de J. Sadoul, socialiste français qui se joignit à la Révolution russe, pour finir par le stalinisme.
On trouvera également les contributions de Richards, qui a vécu le destin des oppositions du Parti bolchevik, ainsi que celles de personnes qui ont longtemps connu Trotsky, comme A. Rosmer et J. van Heijenoort. Nous les remercions bien vivement d'avoir répondu à notre appel.
Nous donnons enfin un extrait d'un récent article de Michael Foot, le rédacteur du « Tribune » de Londres, et quelques phrases du deuxième livre récemment paru de la biographie de Trotsky par I. Deutscher.