NOUS avons, dans le précédent numéro de Quatrième Internationale, écrit que les élections britanniques du 23 février auraient une importance exceptionnelle tant du point de vue national que du point de vue international. 84 % des électeurs inscrits (au lieu de 72,80% en 1945) se sont rendus aux urnes. Du résultat global qui est bien connu : 315 élus tra(4 mars) écrit qu'il est « une grande calamité ». vaillistes contre 295 conservateurs, 9 libéraux et 4 indépendants, l'Economist
C'est une grande calamité pour ces messieurs de la Cité qui ne se bernent auraient été une défaite des travaillistes. Il est vrai que le Labour Party a perpas par l'affirmation superficielle et mensongère selon laquelle ces élections du des sièges par rapport aux élections de 1945 qui le portèrent au pouvoir avec une large majorité parlementaire. mais il est non moins vrai qu'il a gagné do suffrages d'environ 10%, après cinq ans de gouvernement travailisten pres de 1.200.000 voix par rapport aux élections précédentes. Soit un maintenant un régime d'austérité (qui, pour l'alimentation, est aussi sévère que le rationnement du temps de guerre), subissant des crises nombreuses (charbon en 1947, dévaluation de la livre en 1949), imposant des impôts for lourds, le blocage des salaires... La démagogie de la réaction exploitant les difficultés de la situation et l'aide apportée par le capitalisme américain à la trois mai ont per le rai er abou lang dan au to or, aux urnes un grand nombre de gens généralement indifférents aux luttes élecTorales, mais n'ont pas pu affaiblir le Labour •gagnées par ce parti se montrent d'autant plus importantes lorsqu on examine les résultats par rapport aux classes et couches sociales de la société britanni que. On arrive aux conclusions suivantes qui ne sont contestées par personne en Grande-Bretagne.
Le prolétariat. - S'il se trouvait encore en 1945, des ouvriers qui n'avaient pas voté pour les candidats du Labour Party, cette fois-ci les armées prolétariennes de la Clyde, du Lancashire, de la Tyne, des Midlands, du pays de Galles, etc... ont répondu quasi unanimement. Le prolétariat est plus fortement que jamais rassemblé autour du Labour Party.
Conscients du danger qu'aurait constitué une victoire des tories, les travailleurs ont écarté brutalement tous les candidats qui se réclamaient d'eux mais qui, pour diverses raisons s'opposaient au Labour Party. Le P. C. britan- nique qui avait eu 100.000 voix en 1945 pour 22 candidats n'en recueille que 90.000 bien qu'il ait présente cette tois-ci une centaine de candidats. Gallacher qui était élu en Ecosse depuis 1935 dans une circonscription où il avait une forte base personnelle n'obtint que 22% des voix ; H. Polliff, secrétaire général du P. C., perd les 2/3 de ses voix de 1945 chez les mineurs du pays de Galles. Dans le quartier ouvrier d'Hammersmith, le compagnon de route et dé. fenseur des procès de Moscou, Pritt, perd la moitié de ses voix. Quant à Zilliacus, rejeté par le L. P. et par le P. C., il n'a eu que 15 % des suffrages dans son ancienne circonscription.
Si, dans nombre de pays, un vote stalinien par des ouvriers qui jusqu'alors avaient voté pour les candidats socialistes est l'expression d'une évolution à gauche, , l'attitude des travailleurs anglais ne doit pas être interprétée comme un piétinement ou un recul politique. Le P. C. britannique n'a que de très faibles racines dans la classe ouvrière. L'évolution politique du prolétariat anglais s'effectue à présent dans le sein même du Labour Party et son passage par une expérience stalinienne (comme c'est actuellement le cas en France ou en Italie) est loin d'être une fatalité ¡ au contraire, avec la crise présente du stalinisme, il y a de très fortes chances pour que l'avant-garde des travailleurs. anglais ne subisse jamais l'influence de Moscou.
Les ouvriers agricoles étaient loin d'avoir la tradition travailliste du prolétariat industriel. Tous les chiffres indiquent que cette catégorie de travailleurs a également voté en plus grand nombre pour les candidats du Labour Party, d'une façon substantielle, précise l'organe conservateur Observer (5 mars) mais pas de façon suffisamment importante pour pouvoir déloger les réactionnaires de leurs fiefs.
La petite bourgeoisie. - On a observé chez elle, plus particulièrement dans les villes, une oscillation vers les tories. Oscillation faible, allant de 2 à 5% exceptionnellement 8% dans la banlieue londonienne — mais qui a suffi a assurer le gain de sièges au parti de Churchill. Bien que ces déplacements soient minimes, ils n'en sont pas moins politiquement symptomatiques, car les oscillations de la petite bourgeoisie peuvent entraîner des conséquences graves. Les réformistes accusent - dans la bras de la flation. Lorde inte du aime les révolutionnaires de jeter par leurs excès les petits bourgeois dans les bras de la réaction. L'expérience du fascisme en Alailleurs a montré au contraire que c'est l'attitude timorée des chets du prolétariat qui pousse les masses petites bourgeoises vers la plus forcenée des réactions. En Grande-Bretagne, nous assistons aux préliminaires d'un tel développement. Les déplacements vers la droite d'une partie de la petite bourgeoisie sont düs avant tout à la politique des réformistes : le gouvernement travailliste, en ménageant la grande bourgeoisie, qui he lui en a pas été reconnaissante, a fait peser les mesures les plus désagréables sur la petite bourgeoisie, et ces mesures ont été particulièrement sensibles aux catégories les plus basses de la petite bourgeoisie.
Pour l'Economist, la « grande calamité » n'est pas un « accident », le résultat électoral étant le reflet sur le plan parlementaire du fait que « le peuple britannique est divisé en deux parties égales » ; aussi de nouvelles élections dans un délai relativement court ne pourraient apporter de solution.
Effectivement, avec la montée des voix du Labour Party, la polarisation sociale en Grande-Bretagne constitue l'autre caractéristique importante des élections du 2 février. Ceci s'est spectaculairement exprimé dans la lourde défaite du parti libéral, défaite qui à présent équivaut à son élimination quasi totale de la scène politique. Ce qui fut le parti de Gladstone et de Lloyd George avait fait un effort exceptionnel pour essayer de prouver que son déclin d'entre les deux guerres mondiales n'était que temporaire. Avec une aide ingénieusement fournie par les assurances pour couvrir éventuellement une partie de ses dépenses électorales, il présenta 473 candidats et se, retrouve à Westminster avec seulement 9 élus dont 2 l'ont été parce qu'ils n'avaient aucun adversaire conservateur.
Ainsi la Grande-Bretagne, comme nombre de pays européens, plusieurs années après la fin de la guerre, se trouve être divisée en deux parties dressées l'une contre l'autre.
Mais la Grande-Bretagne n'est-elle pas contrairement à ces pays du continent européen, où les luttes politiques et sociales sont poursuivies jusqu'à l'extrême, le pays classique des compromis politiques ? Dans l'histoire de l'Angleterre, de nombreuses luttes se sont certes terminées par des « gentlemen's aggrements ». Mais l'histoire passée de la Grande-Bretagne ne doit pas cette caractéristique à des qualités innées de ses habitants ; les compromis étaient possibles par suite d'une abondance de richesses permettant de parvenir à des solutions dans lesquelles chaque classe trouvait son compte ou des avantages substantiels. La polarisation sopère actuellement dans une situation naTionale et internationale pleine d'aléas, et il ne sera guère commode de parvenir là une solution capable de satisfaire plus ou moins convenablement toutes les classes. Il est ainsi inévitable qu'à travers des fluctuations et à un rythme qui sera assez lent, la polarisation ira s'accentuant jusqu'à des crises sociales où se jouera le sort du régime. On comprend que cette perspective soit une « calamité » pour le capitalisme britannique.
L'après-guerre a été marquée sur le plan économique par de vigoureux efforts du capitalisme britannique, sous la conduite du gouvernement travailliste, pour reconquérir des marchés mondiaux, rétablir la balance du commerce britannique, bref, sans viser à l'hégémonie mondiale définitivement perdue, pour conserver une place de grande puissance. Le plus grand échec dans la réalisation de ce plan s'est traduit par la dévaluation de la livre en 1949, dévaluation qui se montra nécessaire pour maintenir les exportations, c'est-à-dire le « plein emploi », mais qui a affaibli la cohésion de la zone sterling et du Commonwealth. Les prix intérieurs qui avaient été incomparablement plus stables que ceux des autres pays sont en montée sensible ; les syndicats ouvriers peuvent de plus en plus difficilement accepter la continuation du blocage des salaires, et une nouvelle dévaluation peut devenir inévitable dans un avenir pas trop éloigné.
Le capitalisme britannique a pu remporter des succès non négligeables dans un certain nombre de domaines économiques arâce à la paix sociale qui a régné et aussi grâce à l'aide américaine. Sur ce point, l'aide provenant du plan Marshall prend fin en 1952. Il n'est pas exclu que, dès 1950, les sommes allouées à la Grande-Bretagne sur ce plan soient réduites par rapport aux années précédentes. Donc, le maintien de la situation économique actuelle dans le cadre du capitalisme exigerait des sacrifices encore plus grands de la part des masses. Les élections britanniques, par l'instabilité à laquelle elles ont abouti, vont gêner l'établissement de rapports politiques fermes dans toute une série de questions. D'abord avec les Etats-Unis. Une majorité conservatrice se serait montrée incontestablement beaucoup plus à la remorque de Wall Street, tandis que le gouvernement actuel ne peut pas ne pas subir la pression de courants qui veulent suivre, tant en Europe qu'en Extrême-Orient, une politique plus indépendante de Washington. Envers l'Europe, la GrandeBretagne continuera également à ne pas vouloir trop s'associer à des pays qui peuvent aggraver son instabilité sans pouvoir lui apporter en compensation de véritables avantages matériels. Du côté des pays colonisés, les tendances centrifuges se trouveront encouragées à la fois politiquement et économiquement. Dans le Commonwealth, ne manqueront pas de s'accentuer les ti- raillements entre la Grande-Bretagne à direction travailliste et les pays comme le Canada, l'Australie et la Nouvelle-Zélande où des gouvernements conservateurs chercheront de plus en plus à s'appuyer sur les Etats-Unis.
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Toutes les difficultés existantes, que nous venons de mentionner brièvement, n'entraîneront peut-être pas des crises immédiates. Nous assistons, dès les premières séances du nouveau Parlement à une guerre d'usure de la part des conservateurs. Cependant il ne serait pas surprenant que dirigeants travaillistes et conservateurs tentent de trouver dans la coulisse des remèdes ou même des palliatifs pour ne pas pousser les choses à l'extrême sur le plan social. Mais il ne s'agit pas de ce que peuvent vouloir les right honorable gentlemen de Londres. On ne peut conjurer magiquement les contradictions.
A l'heure actueile, le point le plus sensible où ces contradictions peuvent percer, c'est le Labour Party. La direction de ce parti est à droite — très droite même — non seulement par rapport aux ouvriers britanniques, organisie importante data radion travaille payement ren Cela nait qui une importance relative quand Attlee, Morisson, Bevin, disposaient d'une majorité parlementaire de 160 voix, mais peut avoir des conséquences sérieuses quand il n'y a pas 10 voix de majorité. Ceci amène le journaliste américain Lippmann à écrire : « Les élections ont ébranlé la direction actuelle du Labour Party et placé devant M. Attlee des problèmes de discipline de parti n'avait pas à penser ». (New York Herald Tribune, 28 février). Sur la direction du Labour Party, sur le gouvernement travailliste va s'exercer avec une intensité accrue la pression de la bourgeoisie qui depuis les élections croit tenir le bon bout. D'autre part, les travailleurs, l'aile gauche du Labour Party, conscients qu'une politique timorée servirait le capitalisme, vont vouloir exiger des mesures vraiment radicales contre les exploiteurs des masses travailleuses, Il n'est pas besoin d'être dans le secret des Dieux pour savoir ce que sera la politique des conservateurs. Sur le plan parlementaire, ils se livreront à une tactique de harcèlement sur toute question importante où le Labour Party ne présentera pas de divergences graves ; mais dès que se manifesteront de sérieuses divergences dans le Labour Party, toute la puissance du capitalisme va s'exercer pour rompre ce parti, pour discréditer l'aile droite gouvernementale et désorienter l'aile gauche et les travailleurs. Les Attlee, Morisson... sous prétexte d'attirer les voix des électeurs libéraux aux prochaines élections, vont vouloir se camoufler des couleurs bourgeoises, tandis que les militants les plus conscients, instruits par les expériences du prolétariat mondial, exigeront une politique militante.
Le parti de la majorité des travailleurs anglais vient de fêter son cinquante. naire : pendant ce demi-siècle, il est passé de 63.000 voix et 2 élus en 1900, à plus de 13 millions de voix, par une progression beaucoup plus graduelle que tout autre parti ouvrier ; il n'a en fait connu d'autre grande crise et scission que celle de la direction Mac Donald en 1931 ; à présent, ayant pour la deuxième fois une majorité parlementaire, il va sentir peser de plus en plus sur lui la crise même du capitalisme britannique. La direction du Labour Party dont Trotsky disait qu'elle était la plus bornée et la plus servile des directionsouvrières se complait dans les traditions les plus surannées de la société capitaliste britannique, avec ses titres nobiliaires, la perruque du speaker des Communes, les robes des lord-maires, un cérémonial ridicule ; elle ne pourra pas résoudre les difficultés par quelques mesures disciplinaires : elle a pu aisément se débarrasser de quelques agents staliniens dans les deux dernières années, presque dans l'indifférence des travailleurs. Il lui faudra maintenant ou répondre ou se heurter à la volonté d'un prolétariat industriel qui a bâti lentement, méthodiquement, patiemment, ses syndicats et le Labour Party pour la défense de ses intérêts les plus immédiats comme les plus fondamentaux et qui, avec toute l'opiniâtreté et la résolution qu'il a manifestées dans le passé, n'est pas prêt à céder et à assurer les profits d'un capitalisme qui a dirigé le monde entier pendant plus d'un siècle, qui est supplanté par l'impérialisme yankee et rejeté par les peuples des colonies longtemps asservis.
L'expérience de la Grande-Bretagne, c'était l'expérience du socialisme réformiste qui avait obtenu une majorité parlementaire dans le pays le plus respectueux des traditions parlementaires et démocratiques. L'expérience de cinq années du gouvernement Attlee vient d'aboutir à une situation où la continuation des méthodes de la démocratie parlementaire ne peut que mener le pays à une impasse. Et il n'y aura d'autre issue, fasciste, que le socialisme à la condition que la classe ouvrière, en GrandeBretagne comme partout ailleurs prenne dans ses mains le sort de la société. Ce n'est pas ce qui se passera aux Communes, dans un Parlement peu viable, mais ce qui se passera dans le Labour Party et dans les Trades-Unions qui déci dera de l'avenir de la Grande-Bretagne.