UAND la première session de l'Assemblée Européenne de Strasbourg prit fin en septembre dernier et que fut connu le bilan de ses travaux, la presse capitaliste fut unanime à constater qu'on était « encore loin du but » et que les « grands problèmes — création d'une monnaie européenne et d'une banque européenne de réserves, exploitation de la Ruhr, etc... » .. c'est-à-dire tout ce qui pouvait contribuer à une « unification » capitaliste de l'Europe, avaient été « réservés ». Il en était ainsi parce qu'au sein de l'Assemblée s'étaient manifestés les antagonismes opposant entre elles les puissances capitalistes et parce que, même dans l'éventualité d'un front capitaliste homogène, les problèmes à résoudre ne comportent pas de solutions capitalistes.
Car en effet, il s'agit de résoudre le déséquilibre économique entre l'Europe et l'Amérique qui se manifeste sur le plan monétaire par le déficit en dollars de l'Europe occidentale envers les Etats-Unis et le Canada. L'Europe occidentale s'avère incapable de payer ses importations vitales d'Amérique, importations qui dépassent de loin ses exportations dans la zone du dollar. Pour sortir de cette situation il y a théoriquement trois moyens : a) continuer le financement des importations par des crédits américains, c'est-à-dire prolonger le plan Marsha'l même après 1952 ; b) contrebalancer le déficit en dollars par la conquête d'un secteur correspondant du marché américain ; c) contrebalancer le déficit par la conquête d'un secteur du marché colonial et semi-colonial, qui aura à l'égard de l'Europe le même rapport que celle-ci à l'égard de l'Amérique : autrement dit conquérir un secteur qui achète à l'Europe plus qu'il ne lui vend et ce, avec un déficit égal à celui de l'Europe par rapport à l'Amérique.
La première solution n'en est pas une : elle laisse le problème intact et, d'autre part, alourdit le budget américain d'un fardeau qui ne pourra plus être supporté longtemps. La troisième solution est irréalisable parce qu'elle ne tient pas compte, d'une part, du rétrécissement du marché colonial à la suite des bouleversements qui ont eu lieu surtout en Extrême-Orient après la deux.ème guerre et, d'autre part, de l'accaparement par l'impérialisme américain lui-même d'une partie de plus en plus importante de ce qui reste du domaine colonial, évidemment au détriment de tous les autres impérialismes.
Reste seule la deuxième solution. Mais là aussi la difficulté s'avère être d'une nature structurelle et pas simplement commerciale, financière, technique. Conquérir un secteur important du marché américain signifie, selon l'expression d'un journaliste français, porter la machine productive européenne de l'âge secondaire où elle se trouve encore à l'âge tertiaire, celui de la puissance, de la technique et de la productivité de l'appareil productif américain. Pour atteindre un tel objectif, il faudrait du temps et des conditions économiques et politiques fondamentalement différentes de celles qui existent actuellement en Europe occidentale, Il faudrait essentiellement une réelle unification de l'économie européenne permettant de la planifier rationnel'ement, ce qui serait le seul moyen de la rendre capable de faire une concurrence efficace à l'économie américaine. Mais là surgit la difficulté insurmontable de sa structure capitaliste, dont le caractère antagoniste, concurrentiel et rebelle à toute planification. apparaît tant sur le plan international qu'à l'intérieur de chaque naticn.
La puissance de ces antagonismes se manifesta avec éclat aussi bien dans les discussions qui eurent lieu à l'Assemblée Européenne de Strasbourg entre les représentants de l'Angleterre et ceux de l'Europe continentale en particulier, que dans la dévaluation de la livre. En réalité, ce qui s'est passé depus l'application du Plan Marshall peut se résumer ainsi : Chaque bourgeoisie européenne, loin de tendre à l'unification de l'Europe, a utilisé sa part de crédits américains (part qu'elle s'efforça constamment d'augmenter au détriment de ses partenaires européens) pour reconstruire son propre appareil de production et conquérir, dans une lutte à outrance contre tous les autres, la plus grande partie possible du marché mondial.
Dans cette course à l'autarcie et à la concurrence, l'Angleterre a excellé jusqu'à présent et ce pour deux raisons : a) parce qu'elle a bénéficié des ressour-ces et de la clientèle de l'Empire pour tenter de se soustraire à la pression américaine dans le cadre des possibilités de l'Empire : b) parce qu'en cas d'échec dans cette tentative, elle risquait de tout perdre et d'être réduite aux dimensions d'une puissance secondaire.
La dévaluation de la livre fut une tentative unilatérale de l'Angleterre pour soulager temporairement l'hémorragie de ses devises et de son or, provoquée par son déficit en dollars et pour enlever, grâce au nouveau « taux de combat » de la livre, une partie du marché mondial à toutes les autres puissances capitalistes, y compris aux Etats-Unis. La dévaluation brutale de la livre a provoqué une dévaluation quasi générale des autres monnaies. Dans le désordre et la confusion qui suivirent cette « secousse sismique », le faible échafaudage de l'Union Européenne construit à Strasbourg s'écroula lamentablement. On s'en prit alors à la « perfide Albion » qui avait brusquement « décroché » du continent et cherché dans des marchandages secrets un traitement privilégié de la part des Etats-Unis. Cependant i' est peu probable que la dévaluation de la livre ne procure plus qu'un répit passager à l'Angleterre et il s'avérera au'elle livre en réalité son dernier « combat » de grande puissance capitaliste. Car la dévaluation seule ne procurera à l'Angleterre ou aux autres pavs capitalistes aucun avantage réel si el'e ne s'accompagne d'un blocage des salaires
QUATRIEM B• INTERNATIONALE et d'une productivité accrue. Et même dans ce cas, la dévaluation signifiera un repartage du marché mondial au profit du concurrent le plus favorisé et non un réel élargissement du marché.
Jusqu'à présent tout ce qui s'est passé depuis l'application du plan Marshali n'a profité en réalité qu'à l'impérialisme américain. Son assistance économique et militaire aux pays capitalistes qui ne pouvaient s'en passer lui a permis en réalité de forcer graduellement les barrières qui s'opposaient à la libre circulation de ses marchandises et de ses capitaux de par le monde. L'Angleterre était la seule puissance capitaliste à pouvoir prolonger la résistance et à se défendre dans son empire. Elle a dû céder à son tour. Avant que la dévaluation n'intervienne, déjà au cours des conversations tripartites à Washington, e le avait été obligée de faire une série de concessions économiques et militaires dans le Sud-Est asiatique, au Moyen-Orient, aux Indes, concessions qui ne sont finalement « rien d'autre, en échéance, que la transformation de l'empire britannique en empire américain. » (Le Monde, 29 octobre 1949). A présent, lorsque les organes les plus sérieux de la presse capitaliste de la coalition atlantique sont unanimes à constater la « crise de l'Europe et du plan Marshall » (crise qui se manifeste par l'échec de l'unité européenne et de l'équilibre de la balance des comptes de l'Europe), l'impérialisme américain tentera de briser les dernières résistances qui empêchent que l'Europe continentale et l'Angleterre elle-même soient livrées à sa merci en brandissant la menace d'une réduction massive de ses crédits et même de leur suspension.
Il ne s'agit pas cette fois de tenter de « réaliser le rêve utopique des EtatsUnis européens » (Le Monde, 28 octobre 1949). On se contentera simplement d'imposer des « conventions régionales » dans le cadre généra! de l'Assemblée Européenne de Strasbourg en vue de « libérer réellement les échanges et les changes ». Ainsi, à la place d'une véritable unification économique de l'Europe qui permettrait une planification rationnelle, on substitue le pauvre succédané d'une coopération européenne sur le plan du commerce et des paiements. Qu'adviendra-t-il dans ce cas de l'Europe 7 L'opération se soldera une fois de plus au profit exclusif de l'impérialisme américain qui trouvera le moyen, par le libéralisme dont il se fait le champion, de faire circuler confortablement ses marchandises et surtout de placer fructueusement ses capitaux pléthoriques aux places les plus rentables de l'économie européenne et mondiale. Satellite américain, avec ou sans l'étiquette du « 49° Etat » que des politiciens et des journalistes européens n'hésitent plus à lui coller, tel est l'avenir capitaliste de l'Europe qui doit inévitablement provoquer un « déséquilibre social », où il sera nécessaire de faire appel à « l'autorité policière », à « l'Etat fort » pour maintenir l'ordre social ». (Conclusions de l'enquête du Monde : « L'Europe veutelle exister ? », 29 septembre 1949). En attendant, les masses doivent payer dans l'immédiat par un nouvel et brusque abaissement de leur niveau de ve les frais des manipu'ations monétaires et de l'accroissement de la productivité.
En réalité, le déséquilibre dont on parle ne se place pas dans l'avenir, il est déjà installé dans le présent et va en s'aggravant. Il end'obe, du reste, la totalité du monde capitaliste, car c'est au fond un déséquilibre organique, provoqué par l'évolution inégale du capitalisme et les changements de structure qui sont intervenus plus spécialement au cours de la dernière guerre et des boulsversements qui l'ont suivie. L'appareil de production américain a distancé de loin celui de l'Europe ruinée, appauvrie, divisée, tandis qu'une partie des pays coloniaux et semi-coloniaux se sont affranchis du joua direct des impérialistes et se sont engagés dans la voie de l'industrialisation. D'autre part, l'U. R. S. S. a étendu son contrôle sur une grande partie de l'Europe et de l'Asie, enlevé ainsi un secteur important du marché mondial à la pénétration impérialiste et ag- gravé davantage la crise des marchés, à laquelle se heurte constamment l'effort d'expansion de chaque pays capitaliste.
La résultante de ces changements s'exprime dans un déséquilibre fondamental et organique que le capitalisme est désormais incapable de surmonter.
Dans l'immédiat, l'impérialisme américain peut encore en amortir les effets désastreux pour sa propre économie, en broyant les autres capitalismes, en les expropriant pour son propre compte. Mais, dans cette marche, il détruit en même temps les fondements économiques et sociaux sur lesquels pouvait reposer un développement harmonieux de sa puissance et prépare les plus graves explosions qui feront éclater sa propre coquille.
En face d'un monde capitaliste ravagé par un tel désordre et par de telles contradictions, l'exemple de l'U. R. S. S. et des pays de « démocratie populaire » aurait pu servir par sa présence même comme le levier le plus puissant pour la lutte révolutionnaire des masses des pays capitalistes et des colonies. Malheureusement la politique d'exploitation des masses et de terreur policière exercée par la bureaucratie soviétique en U. R. S. S. et dans les pays de sa zone d'influence, discrédite le communisme et prolonge l'agonie du capitalisme Voulant perpétuer l'exploitation des pays sous son influence pour ses propres intérêts, la bureaucratie soviétique s'oppose jusqu'à présent à l'unification de leur économie et à leur planification rationnelle. Joint à celle de l'U. R. S. S. cela aurait pu constituer un exemple vivant d'un attrait irrésistible, témoignant de ce que signifierait l'unification de l'Europe et des possibilités immenses et immédiates d'une économie socialiste de celle-ci. Tout mouvement révolutionnaire indépendant doit, contre la désagrégation et le pourrissement de l'Europe capitaliste et contre le maintien de l'Europe orientale divisée et exploitée, sous la férule du Kremlin, plus que jamais propager dans les larges masses le réalisme et l'urgence du programme révolutionnaire des Etats-Unis Socialistes d'Europe. Car, dans la mesure où cette idée régresse ou que la lutte des masses pour cette idée recule (et ceci des deux côtés de la ligne de la division actuelle du continent) il ne faut pas se faire d'illusions, c'est la misère matérielle et le règne de la terreur policière qui s'installeront en permanence en Europe, avec la seule perspective, plus lointaine mais inévitable, de la guerre.