La nouvelle étape que nous avons annoncée dans le développement de la lutte des masses en Europe inaugurée par les grandes grèves qui ont éclaté entre avril et juin de cette année un peu partout dans les pays de l'Europe occidentale, et plus spécialement en France et en Italie, se confirme par la nouvelle vague de luttes, de loin plus étendues et plus sérieuses, qui ont secoué au seuil de cet hiver ces mêmes pays.
La détérioration accélérée de la situation économique, qui s'exprime par une amplification de l'inflation let des restrictions aggravées du ravitaillement en France et par l'augmentation du chômage en Italie, est à la base du mécontentement grandissant des masses laborieuses. Pour défendre leur niveau de vie constamment abaissé par la hausse générale des prix et par la sévérité des restrictions alimentaires, de larges couches ouvrières ont entamé, lors du dernier printemps, pour la première fois depuis la « libération », de grandes luttes, souvent malgré l'opposition déclarée de la bureaucratie réformiste et stalinienne des syndicats let des partis ouvriers traditionnels.
Tel fut, en particulier, le cas de la grève Renault en avril dernier, dont nous avons souligné, en son temps, la signification et qui était à l'origine du puis. sant mouvement gréviste qu'a connu la France entre avril et juin de cette année.
Entre temps, un facteur important est intervenu pour accélérer le déclenchement des nouvelles luttes ouvrières et pour les élargir considérablement.
Tandis qu'au printemps de cette année la bureaucratie stalinienne, qui contrôle essentiellement le mouvement ouvrier en France et en Italie, s'opposait encore aux mouvements grévistes, elle ne le fit plus après la conférence de Pologne, en septembre dernier, et la formation du bureau d'information de Belgrade.
Tirant les conclusions du raidissement accru de l'impérialisme américain et des bourgeoisies indigènes à son égard, de son éviction des gouvernements, et pratiquement de la faillite die toute sa politique depuis la « libération » (Thorez dira de sa politique depuis le « Front populaire »), la bureaucratie stalinienne mit l'accent sur la mobilisation effective des masses en tant que seul moyen de contrecarrer l'application du plan Marshall et l'orientation antisoviétique et proaméricaine de la bourgeoisie européenne. Il s'agissait, en ouvrant les barrages qui contenaient la volonté de lutte des masses ouvrières de démontrer à la fois à l'impérialisme américain, spécialement à la veille de la conférence de Londres, et des discussions pour l'application du plan Marshall, et aux bourgeoisies indigènes, que le relèvement économique du capitalisme européen ne saurait se faire indépendamment de l'attitude que prendraient les staliniens. Ces derniers ont vu avant tout, dans les luttes dont ils ont favorisé dernièrement l'éclatement en France et en Italie, une manifestation de force à l'adresse de Washington et de ses satellites présumés en Europe. Mais si la nouvelle politique de la bureaucrastalinienne a incontestablement favorisé, cette fois, le déclenchement des luttes ouvrières, elle ne fut pourtant pas leur facteur déterminant.
Ces luttes auraient éclaté quand même, débordant s'il était nécessaire l'appareil syndical politique réformiste et stalinien, comme cela fut clairement démontré dans l'exemple de l'Italie. Dans ce pays, les événements qui ont eu lieu trois derniers mois de cette année (grèves des ouvriers industriels et agricoles, insurrections populaires dans plusieurs villes, attaques massives et violentes contre les groupements politiques réactionnaires) ont revêtu un caractère en très grande partie spontané et débordant largement les initiatives, les buts et les limites fixés par les bureaucraties alliées de Togliatti let de Nienni,
Nous retrouvons les mêmes caractéristiques en France dans le soulèvement populaire puissant de Marseille qui a inauguré le récent cycle de lutte dans ce pays. En France, de novembre à décembre, plus de 3.000.000 d'ouvriers et d'employés ont pris part à la lutte. A Marseille, à Lyon, à Saint-Etienne, la grève fut générale let la combativité du prolétariat particulièrement remarquable. Les mineurs, les marins, les dockers, ainsi que la très grande majorité des ouvriers métallurgistes ont magnifiquement tenu, pendant plusieurs jours, contre toutes les intimidations, les manœuvres et les pressions que la bourgeoisie, aidée par ses agents directs, les réformistes de Jouhaux et du parti sociaiiste, a employées pour briser le mouvement.
En Italie, le mouvement ouvrier, moins coordonné qu'en France, a revêtu cependant des formes plus politiques et plus violentes. Pendant plus d'un mois, d'un bout à l'autre de la péninsule, ainsi qu'en Sicile jet en Sardaigne, ouvriers industriels et agricoles, ainsi que les paysans pauvres se sont livrés à de puissantes manifestations de force à l'égard de la bourgeoisie et de ses groupements politiques les plus réactionnaires, de l' « Vomo Qualunque », du « Mouvement social » néo-fasciste, des monarchistes.
Dans ces deux pays, les militants communistes, cadres moyens et membres de basle, qui ont interprété le tournant du bureau de Belgrade comme une réelle reprise de la politique de classe, ont joué un rôle prépondérant dans le déclenchement, l'organisation et la direction de ces luttes. Par contre, la direction stalienne des syndicats et du parti communiste se trouva rapidement débordée l'ampleur que prenait le mouvement et par les conséquences qui s'ensuivaient. Ayant engagé cette lutte non pas pour la faire réellement aboutir, mais seulement en tant que manifestation de force et moyen de pression sur la bourgeoisie, la bureaucratie stalinienne l'orienta dès le début dans une impasse et la mena dans un esprit constant d'hésitation et de compromis. Cela fut particulièrement clair en France. Sans programme des revendications capables d'entraîner les larges masses ouvrières, sans perspectives claires, la bureaucratie stalinienne fut la première à être effrayée par la tendance d'un mouvement qui se généralisait et aui déclenchait nécessairement toute l'énergie réactionnaire dont la bourgeoisie menacée était capable.
Les stratèges tardifs à la Frachon, qui, après plus de deux ans d'efforts pour déconsidérer aux yeux des ouvriers la grève, « arme des trusts », et pour leur extorquer le plus possible de plus-values pour la reconstitution de l'économie délabrée du capitalisme francais, ont enfourché enfin leur cheval de bataille. Brandissant la menace de la grève générale, ils se sont démontrés, en réalité, dans le cadre de cette lutte ardente qui mettait aux prises classe contre classe, piteusement inférieurs à leur tâche.
Une des lecons capitalles des événements récents de France est, sans doute, la confirmation, encore une fois éclatante, que LA MOBILISATION EFFECTIVE DE LA CLASSE OUVRIERE NE PEUT ETRE LE RESULTAT D'UN TOURNANT BUREAUCRATIQUE, mais SEULEMENT DE TOUTE LA PREPARATION 2
CONSEQUENTE ANTERIEURE. De larges couches ouvrières n'ont pas participé à la lutte en France, ou l'ont abandonnée prématurément, parce que toute la politique antérieure de la direction stalinienne depuis la « Libération » avait ébranlé leur confiance en cette direction et rendu suspects les motifs réels qui l'ont définitivement poussée à l'action.
Une autre leçon ces mêmes événements concerne le programme et la tactique d'un mouvement général de la classe ouvrière, qui prend l'allure d'une grève générale. Une lutte généralisée se prépare longtemps à l'avance, base d'un programme qui comporte les revendications économiques et politiques sur la me de te programme essentielles de la casse ouvrière, et non pas des objectifs économiques limités. L'avant-garde ouvrière, armée d'un tel programme, l'explique patiemment, longtemps avant l'action, aux ouvriers des usines et des syndicats, elle-même ayant clairement compris qu'UNE LUTTE GENERALISEE, INEVITABLEMENT, SE POLITISERA RAPIDEMENT ET POSERA INELUCTABLEMENT, ENTRE AUTRES, LA QUESTION DE L'ETAT ET DU GOUVERNEMENT.
Sur le plan de la tactique, une pareille lutte doit viser à un déploiement rapide des forces ouvrières, à une attaque concentrée et massiv. contre l'ennemi Toute perte de temps, tout fractionnement des combats, toute carence routinière, toute entrave bureaucratique de l'organisation démocratique des masses en lutte essouflent et stoppient le mouvement et profitent directement à l'ennemi.
En réalité, programme et tactique des luttes généralisées et de la grève générale se résument, en définitive, à l'existence d'une direction révolutionnaire liée effectivement aux masses, dans les usines et les syndicats. Sans la formation d'une telle direction, il serait vain d'attendre que les futures luttes inévitables du prolétariat européen puissent connaître la préparation et la cohésion nécessaire à leur aboutissement victorieux.
Cependant la différence essentielle entre aujourd'hui et ce qui était la situation avant la récente guerre, est que les conditions sont à présent réellement favorables pour qu'au travers de cles luttes et de l'expérience acquise par les masses, une telle direction émerge et se forme peu à peu. Cette dilection se recrute dans les combats parmi les éléments d'avant-garde prolétarienne qui entrent en contact avec les militants ouvriers de la IV° Internationale. Persévérer dans cette voie, pénétrer encore plus profondément dans le masses, participer, organiser et diriger leurs luttes, les voies diverses par lesquelles se réalise actuellement la désaffection de larges couches ouvrières de l'emprise stalinienne, saisir clairement le rapport entre le recrutlement individuel et l'attraction de courants entiers par notre programme, c'est-àdire la dynamique concrète du renforcement du parti révolutionnaire dans la période présente, telle• est la tâchje principale des directions et des militants de la IVe Internationale.
Certes ces possibilités ne doivent pas nous empêcher de voir les aspects défavorables de la situation. Celle-ci évolue rapidement, tandis que la formation de la nouvelle direction révolutionnaire, nécessaire pour briser les menaces réactionnaires, suit encore un rythme lent.
Il est difficile de tracer une perspective claire quant à l'évolution future de la situation en France et en Italie, pays clés de l'Europe occidentale, qui influencera, pour une période, l'ensemble de la perspective de la révolution européenne et mondiale. Cependant certaines considérations peuvent servir à l'orientation. C'est en France, incontestablement, que la bourgeoisie a marqué, jusqu'ici, les avantages politiques les plus sensibles depuis la « Libération », tenant en de Gaulle et son « Rassemblement du Peuple français » réactionnaire l'arme la plus redoutable contre le mouvement ouvrier.
En Italie, par contre, la bourgeoisie ne dispose pas encore de telles réserves, les mouvements néo-fascistes étant, pour le moment d'une importance secondaire.
En France, d'autre part, le dernier grand mouvement ouvrier parti en direction de la grève générale, se termine par un échec. Certes la faiblesse de la bourgeoisie l'empêche de terminier cette bataille en défaite brutale du prolétariat et cette même faiblesse jointe à l'aggravation de la situation économinne du pays (la grève seulie ayant fait perdre à l'économie française plus de 12.000.000 de journées de travail pour le seul mois de novembre et coûté, paraît-il 250 milliards de francs aux finances publiques) diminuera encore les marges d'exploita-
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QUATRIEMEINTERNATIONALE tion possible de sa victoire. Il n'en reste pas moins vrai que les ouvriers français seront probablement, dans l'avenir immédiat, beaucoup plus sceptiques quant à la possibilité et à la réussite d'un mouvement général, et auront besoin de réfléchir sur l'expérience de la lutte passée et d'en dégager des perspectives nouvelles. En Italie, par contre, le prolétariat plus spontané, plus frais, peut engager plus facilement et rapidement de nouvelles luttes d'envergure.
De toute façon, pour longtemps encore, tant en France qu'en Italie, la bourgeoisie malgré tous les avantages acquis ne sera pas capable de mener jusqu'au bout l'offensive, d'écraser le prolétariat et d'instaurer un régime fort et stable sans passer par la guerre civilie.
Le prolétariat conserve, les événements l'ont démontré, un dynamisme encore redoutable qu'il faut d'abord épuiser dans une série de luttes partiellles et de défaites sucessives. Des événement ont démontré aussi que la bureaucratie stalinienne, dans le cadre de sa politique générale de collaboration de classes et de compromis avec la bourgeoisie, est capable d'oscillations d'une ampleur allant jusqu'à la préparation d'une lutte générale et même, le cas échéant, jusqu'à la lutte armée suivant l'exemple grec..
La bourgeoisie affaiblie de l'Europe, qui vit essentiellement de l'aide américaine, est consciente de ces perspectives et n'avance que prudemment dans son offensive. L'exemple de la tactique de Gaulle en France en est une preuve.
Le pire danger pour le prolétariat serait de se laisser endormir par la politique capitularde de ses directions traditionnelles et de ne se réveiller qu'au dernier moment. Sur ce plan aussi, le seul espoir reste la formation rapide d'une puissante nouvelle direction révolutionnaire, celle des grands partis de masse de la IVe Internationale.