TROTSKY. - La signification du programme c'est le sens du Parti. Le Parli représente l'avant-garde de la classe ouvrière. Le Parti est composé d'une sélection des éléments les plus conscients, les plus avances, les plus dévoués et le Parti peut jouer un rôle politique et historique important sans relation directe avec sa force numérique. Il peut être un petit Parti et jouer un grand rôle. Par exemple, lors de la première révolution russe de 1905, la fraction bolchevique ne comptait pas plus de 10.000 membres, les Mencheviks de 10.000 à 12.000 membres, c'est là le maximum. A cette époque ils appartenaient au même Parti, c'est-à-dire que l'ensemble du Parti ne comptait pas plus de 20.000 à 22.000 ouvriers. Le Parti dirigeait les Soviets à travers tout le pays gra-. ce a une politique juste et grâce à sa cohésion. On peut objecter que la différence qu'il y a entre les Russes et les Américains, ou tout autre pays capitaliste ancien, c'est que le prolétariat russe était un prolétariat jeune et frais, sans aucune tradition de syndicalisme et de réformisme conservateur. C'était un jeune prolétariat frais et pur ayant besoin d'une direction et cherchant cette direction et bien que le Parti dans son ensemble ne comptait pas plus de 20.000 ouvriers, ce Parti guida 23.000.000 d'ouvriers dans le combat.
Maintenant, qu'est le Parti? En quoi consiste la cohésion? Cette cohésion est une compréhension commune des événements, des tâches et cette compréhension commune représente le programme du Parti. Tout comme les ouvriers modernes qui ne peuvent plus travailler sans outils. pour le Parti également le programme représente l'outil. Sans le programme chaque ouvrier doit improviser son outil, trouver des outils improvisés, et l'un contredit l'autre. C'est seulement lorsque l'avant-garde est organisée sur la base d'une conception commune que nous pouvons agir.
On peut dire que nous n'avons pas eu de programme jusqu'à présent. Pourtant nous avons agi. Mais ce programme était formulé dans différents articles, motions, etc... Dans ce sens, le projet de programme n'annonce pas une nouvelle invention, ce n'est pas la rédaction d'un seul homme, mais le résultat d'un travail collectif élaboré jusqu'à ce jour. Un tel résumé est absolument nécessaire pour donner aux camarades une idée de la situation, une compréhension commune. Les petits bourgeois, les anarchistes et intellectuels ont peur d'admettre de donner à un Parti des idées communes, une attitude commune. Par contre ils désirent un programme moral. Mais pour nous ce programme est le résultat d'une expérience commune. Il n'est imposé à personne, car ceux qui se joignent au Parti le font volontairement.
Je crois qu'il est important à ce sujet de souligner ce que nous voulons dire par liberté en contradiction à la nécessité. C'est très souvent une conception petite-bourgeoise que nous devrions avoir une libre individualité. Ce n'est qu'une fiction, une erreur. Nous ne sommes pas libres. Nous n'avons pas de libre volonté dans le sens de la philosophie métaphysique. Lorsque je désire boire un verre de bière, j'agis en homme libre, mais Je n'invente pas le besoin de la biere. Ceci vient de mon propre corps, je ne suis que l'exécutant. Mais dans mesure où je comprends les besoins de ma nature el peux les satisfaire consciemment, alors j'ai la sensation de liberté, la liberté par la compréhension de la nécessité. Ici la juste compréhension des besoins de ma nature est la seule liberté réelle qui est donnée aux animaux dans toutes les questions et l'homme est un animal. La même chose est vraie pour
IV® INTERN la classe ouvrière. Le programme pour la classe ouvrière ne peut tomber du ciel, nous ne pouvons y arriver que par la compréhension de la nécessité. Dans un cas ce fut mon corps, dans l'autre c'est la nécessité de la Société. Le programme est l'expression de la nécessité, que nous avons appris à comprendre et étant donné que la nécessité est la même pour tous les membres de la classe ouvrière nous pouvons atteindre une compréhension commune des tâches, et la compréhension de celle nécessité c'est le programme.
Nous pouvons aller plus loin et dire que la discipline de notre Parti doit etre tres stricte parce que nous sommes un Parti révolutionnaire devant faire face à de puissants ennemis conscients de leurs intérêts, et maintenant nous ne sommes pas seulement attaqués par la bourgeoisie, mais encore par les staliniens, les agents de la bourgeoisie les plus haineux. Une discipline absolue est nécessaire, mais elle doit venir d'une compréhension commune. Si cette discipline est imposée du dehors, c'est un joug. Si elle vient de la compréhension, c'est l'expression de la personnalité, mais d'une autre façon c'est un joug. Alors la discipline est une expression de ma libre individualité. Ce n'est pas une opposition entre la volonté personnelle et le Parti, car j'y ai adhéré par ma propre volonté. C'est là également la base du programme et il ne peut être assis sur une base politique et morale sûre que si nous la comprenons à fond.
POURQUOI LE PROJET
DE PROGRAMME N'EST PAS COMPLET
Le projet du programme n'est pas un programme complet. Nous pouvons dire qu'il y a des choses qui manquent dans ce projet de programme et il y a des choses qui, par leur nature même, ne concernent pas le programme. Les commentaires ne concernent pas le programme, le programme ne contient pas seulement des mots d'ordre, mais également des commentaires et des polémiques contre ses adversaires. Mais ce n'est pas un programme complet. Un programme complet devrait donner une expression théorique de la société capitaliste moderne dans sa phase impérialiste. es raisons de la crise, l'augmentation du chômage, etc..
ATIONALE dans ce projet cette analyse n'est brièvement résumée que dans la première partie car nous avons déjà écrit sur ces questions dans des articles, dans des livres, etc... Nous écrirons encore plus et mieux. Mais ce qui est dit ici est suffisant pour les nécessités pratiques, car nous sommes tous du même avis. Le début du programme n'est premier chapitre n'est qu'une suggescomplet. Le tion et non une expression complète. La fin du programme n'est pas non plus complète, car nous n'y parlons pas de la révolution sociale, de la prise du pouvoir à travers l'insurrection, de la transformation de la société capitaliste en dictature, et de la dictature en société socialiste. Cela ne mène le lecteur que sur le pas de la porte. C'est un programme d'action d'aujourd'hui jusqu'au début de la Révolution socialiste. Et du point de vue pratique, ce qui est actuellement le plus important est de savoir comment nous pouvons diriger les différentes couches du prolétariat dans la voie de la Révolution sociale. Jai entendu dire que les camarades de New-York commencent maintenant à organiser des groupes dans le but de ne pas seulement étudier et critiquer le projet de programme, mais d'élaborer également les moyens pour présenter le programme aux masses et je pense que cest la la meilleure méthode que peut utiliser notre Parti.
Le programme n'est qu'une première approximation. Il est trop général de la façon dont il est présenté pour la prochaine Conférence internationale. Il exprime la tendance générale du développement mondial. Nous avons un court chapitre concernant les pays coloniaux et semi-coloniaux - nous avons un chapitre concernant les pays fascistes — un chapitre sur lUnion Soviétique et ainsi de suite. Il est évident que les caractéristiques générales de la situation mondiale sont semblables car elles subissent toutes la pression de l'économie impérialiste, mais chaque pays a ses conditions particulières et une politique réaliste doit commencer par considérer ces conditions particulières dans chaque pays et même dans chaque partie du pays. C'est pour cela qu'une étude très sérieuse du programme est la première tâche de chaque camarade aux Etats-Unis.
Il y a deux dangers dans l'élaboration du programme. Le premier est de se tenir à des lignes générales abstraites et de répéter les mots d'ordre généraux sans aucune relation avee les syndicats locaux. Ceci est la di-
IV INTERN rection du sectarisme abstrait. L'autre danger est l'opposé, de trop adapter aux conditions locales, aux conditions spécifiques de relâcher la ligne révolutionnaire générale. Je pense qu'aux Etats-Unis le deuxième danger est le plus immédiat. Je me souviens à ce sujet tout particulièrement du cas de larmement des piquets de grève, etc.. Quelques camarades avaient peur que ce ne soit pas approprié aux ouvriers, etc...
Ces derniers jours j'ai lu un livre français écrit par un ouvrier italien sur la montée du fascisme en Italie. Cet écrivain est opportuniste. Cétait un socialiste, mais ce qui est intéressant ce ne sont pas ses conclusions mais les faits qu'il relate. Il brosse le tableau du prolétariat italien spécialement en 1920-1921.
Il y avait une puissante organisation avec 160 députés socialistes aul Parlement. Ils contrôlaient plus d'un tiers des communes et les parties les plus importantes de l'Italie étaient aux mains des socialistes, centre du pouvoir des ouvriers. Aucun capitaliste ne pouvait embaucher ou débaucher sans le consentement des syndicats et ceci concernait aussi bien les ouvriers agricoles que les ouvriers de l'industrie. Cela semblait être 49% de la dictature du prolétariat, mais la réaction de la bourgeoisie et des officiers démobilisés contre cette situation fut terrible. Ensuite l'auteur nous raconte comment ils organisèrent de petits groupes dirigés par des officiers et les convoyèrent dans des autobus à travers tout le pays. Dans les villes de 10.000 habitants contrôlées par les socialistes, 36 hommes organisés, pénétraient, mettaient le feu à la mairie, brûlaient les maisons, fusillaient les dirigeants. imposaient des conditions de travail favorables aux capitalistes; ensuite ils partaient ailleurs et recommençaient la même chose dans des centaines de villes l'une après l'autre. Par une terrible terreur et des actions systématiques, ils détruisirent systématiquement les syndicats et devinrent ainsi les maitres de l'Italie. Ils étaient pourtant une petite minorité.
LES METHODES
DES FASCISTES
Les ouvriers déclenchèrent la grève générale. Les fascistes envoverent leurs autobus et grisèrent toute greve locale et avec une petite minorité organisée nettoyèrent les organisations ouvrières. Après cela vinrent les élec-
ATIONALE 97 27 tions et les ouvriers terrorisés élirent le même nombre de députés. Ceux-ci protestèrent au Parlement jusqu'à ce qu'il soit dissous. C'est la différence entre le pouvoir formel et le pouvoir réel. Tous les députés étaient certains d'avoir le pouvoir, pourtant cel Immense mouvement plein d'esprit de sacrifice fut brisé, écrasé, aboll par quelques fascistes bien organises ayant l'esprit de sacrifice et de bons dirigeants militaires.
Aux Etats-Unis cela peut être différent, mais les tâches fondamentales sont les mêmes. J'ai été informé sur la tactique de Hague; c'est une répétition générale de putch fasciste. Il représente de petits patrons devenus furieux à cause de l'aggravation de la crise. Il a son « gang », ce qui est tout à fait inconstitutionnel. Ceci est très contagieux. Avec l'aggravation de la crise cela se répandra dans tout le pays, et Roosevelt qui est un très bon démocrate dira: « Peut-être est-ce la seule solution. »
C'était la même chose en Italie. Il y eut un Ministre qui invita les socialistes: les socialistes refusèrent. Il admit alors les fascistes. Il pensait que ceux-ci pourraient contrebalancer les socialistes, mais ils renversèrent également le Ministre.
Je pense maintenant que lexemple de New-Jersey est très important. Nous devrions tout utiliser, mais ceci tout spécialement. Je proposerai une série spéciale d'articles expliquant comment les fascistes furent victorieux. Nous pouvons obtenir la victoire de la , même façon, mais nous devons avoir un petit groupe armé appuyé sur le grand corps des ouvriers. Nous devons avoir la meilleure discipline, des ouvriers organisés, des comités de défense, autrement nous serons vaincus et je pense que nos camarades aux Etats-Unis ne réalisent pas l'importance de cette question. Une vague fasciste peut se répandre en deux ou trois ans et les meilleurs dirigeants ouvriers seront lynchés effroyablement tout comme les noirs dans le Sud. Je pense que la terreur aux Etats-Unis sera la plus terrible de toutes. C'est pour cela que nous devons commencer très modestement avec des groupes de défense, mais il faut commencer tout de suite.
QUESTIoN. — Comment lancer pratiquement les groupes de défense?
TROTSKY. - C'est très simple. Avezvous un piquet de grève? Lorsque la grève est terminée nous expliquons que nous devons défendre notre syndicat en rendant ce piquet de grève permanent.
QUESTION. - Est-ce que le Parti doit créer lui-même le groupe de défense avec ses propres membres?
TroTsKY. — Les mots d'ordre du Parti doivent être placés là où nous avons des sympathisants et des ouvriers qui nous défendront. Mais un Parti ne peut créer une organisation de défense indépendante. La tâche consiste à créer un tel organisme dans les syndicats. Nous devons avoir ces groupes de camarades bien disciplinés, avec des dirigeants prudents qui ne se laissent pas aisément provoquer car ces groupes peuvent être facilement provoqués. La tâche essentielle pour l'année prochaine serait d'éviter des conflits et des chocs sanglants. Nous devons les réduire au minimum avec une minorité organisée en temps de grève, et en temps de paix. Empêcher les meetings fascistes est une question de rapport de forces. Seuls, nous ne sommes pas assez forts, mais nous proposons le front unique.
Hitler explique ses succès dans son livre. La social-démocratie était très puissante. Il envoya une bande avec Hudolf Hess d'un meeting de la social-démocratie et il dit qu'à la fin du meeting ses trente garçons évincerent -tous les ouvriers qui furent incapables de s'opposer à eux. Alors il savait qu'il serait victorieux. Les ouvriers n'étaient organisés que pour payer leurs cotisations; sans aucune préparation pour d'autres tâches. Maintenant nous devons faire ce que fit Hitler, mais inversement. Envoyer 40 à 50 hommes pour dissoudre le meeting. Cela a une très grande importance, les ouvriers se renforcent et deviennent des éléments combatifs, des porte-voix. Les petits-bourgeois les prennent au sérieux. Un tel succès! Ceci a une grande importance dans la mesure où la population est aveuglée, retardée, opprimée, elle ne peut être soulevée que par des succès. Nous ne pouvons soulever que l'avant-garde, mais cette avant-garde doit soulever les autres. C'est pourquoi je répète que c'est une question très importante. A Minneapolis où nous avons des camarades très expérimentés et puissants, nous pouvons commencer et donner l'exemple à tout le pays.
Je pense qu'il serait utile de discuter un peu cette partie du projet qui n'est pas suffisamment développée dans notre texte. C'est la partie théorique générale. Au cours de la dernière discussion j'ai remarqué que la partie théorique du programme comme analyse générale de la société n'est pas donnée complètement dans
NATIONALE ce projet, mais qu'elle est remplacée par quelques courtes insinuations. D'autre part, le projet ne comporte pas de chapitre sur la Révolution, la dictature du prolétariat et la construction de la société après la Révolution. Seule la période transitoire est développée. Nous avons répété plusieurs fois que le caractère scientifique de notre activité consiste dans le fait que nous adaptons notre programme non pas aux conjonctures politiques ou à l'humeur des masses telle qu'elle est aujourd'hui, mais à la situation objective représentée par la structure économique de classe de la société. La mentalité des masses peut être arriérée: alors les tâches politiques du Parti consistent à mettre la mentalité des masses en harmonie avec les faits objectifs, à faire comprendre aux ouvriers quelles sont les tâches objectives. Mais nous pouvons adapter le programme à la mentalité arriérée des ouvriers, mentalité, l'humeur sont un facteur secondaire — le facteur primordial, c'est la situation objective. C'est pour cela que nous avons entendu ces critiques ou ces appréciations disant qu'il y a des parties dans le programme qui ne sont pas adaptées à la situation. NOTRE PROGRAMME DOIT ETRE
ADAPTE A LA SITUATION OBJECTIVE
Partout je demande: que devrionsnous faire? Adapter notre programme à la situafion objective ou à la mentalité des ouvriers? Et je pense que celle question doit être posée à tous les camacades qui disent que notre programme n'est pas adapté à la situation en Amérique. Ce programme est un programme scientifique. Il est basé Sur une analyse objective. de la situation objective. Il ne peut être compris dans son ensemble par les ouvriers. Il serait très bien que l'avant-garde le comprenne dans la prochaine période et qu'alors elle s'adresse aux ouvriers: « Vous devez vous défendre du fascisme. »
Que voulons-nous dire par situation objective? Ici nous devons analyser les conditions objectives pour une Révolution sociale. Ces conditions sont expliquées dans les œuvres de Marx-Engels et demeurent inchangées dans leur essence aujourd'hui. D'abord, disait Marx, aucune société ne disparaît avant d'avoir épuisé toutes ses possibilités. Que signifie cela? Que
IV° INTERN nous ne pouvons éliminer une société par une volonté subjective, que nous ne pouvons organiser une insurrection comme le firent les Blanquistes. Que signifient les « possibilité »? Qu'une « société ne peut disparaitre »? Tant que la société est capable de développer les forces productives et d'enrichir la nation elle demeure forte et stable. Ce fut la condition de la société basée sur l'esclavage, sur la féodalité, et de la société capitaliste. Ici nous arrivons à un point très intéressant que j'ai lysé précédemment dans mon introduction au « Manifeste communiste ». Marx et Engels attendirent une Révolution pendant toute leur vie. Et surtout pendant les années de 18481850, ils s'attendirent à une Révolusociale. Pourquoi? Ils disaient que le système capitaliste était devenu un frein au développement des forces productives. Elait-ce correct? Oui et non. C'était juste dans le sens que si les ouvriers avaient été capables de satisfaire aux besoins du xIx° siècle et de prendre le pouvoir, le développement des forces productives aurait été plus rapide et la nation plus riche. Mais étant donné que les ouvriers ne furent pas capables, le système capitaliste demeura avec ses crises, etc... Pourtant la ligne générale était ascendante. La dernière guerre de 1914-1918 fut le résultat de l'étroitesse du marché mondial pour le développement des forces productives et chaque nation tenta d'éliminer toutes les autres nations afin de s'emparer du marché mondial. Elles n'y réussirent pas et maintenant nous voyons que la société capitaliste entre dans une nouvelle phase. Ils furent nombreux à dire que c'était le résultat de la guerre, mais la guerre -le résultat du fait que la société a épuisé ses possibilités. La guerre n'était que l'expression de l'incapacité d'une plus grande exlension. Après la guerre nous avons eu les crises historiques devenant de plus en plus aiguës. Le développement capitaliste fut partout caractérisé par la prospérité et puis les crises, mais le nombre des crises et des périodes de prosperité augmentait. Au début de la guerre nous voyons que le cycle des crises et des périodes de prospérité forme une ligne de déclin. Cela signifie maintenant que la société a totalement épuisé ses possibilités internes et doit être remplacée par une nouvelle société ou alors l'ancienne société va à la barbarie tout comme la civilisation de la Grèce et de Rome après avoir épuisé ses possibilités et ne pouvant être remplacée par une autre classe.
TROIS CONDITIONS POUR UNE NOUVELLE SOCIETE
Tel est le problème actuellement, et tout spécialement aux Etats-Unis. La première condition pour une nouvelle société est que les forces productives soient suffisamment développées afin de donner naissance à un niveau supérieur. Les forces produclives sont-elles suffisamment développées pour cela? Oui, elles étaient suffisamment développées au xIx* siécle — pas autant qu'aujourd'hui mais suffisamment. Aujourd'hui, spécialement aux Etats-Unis, il serait très facile pour un bon statisticien de démontrer que si les forces productives américaines étaient libérées, elles pourraient être doublées et triplées même actuellement aujourd'hui. Je pense que nos camarades devraient faire de telles observations statistiques.
La deuxième condition — il doit y avoir une nouvelle classe progressive qui soit suffisamment nombreuse et qui ait assez d'influence économique pour imposer sa volonté à la société. Cette classe c'est le prolétariat. Elle doit représenter la majorité de la nation ou doit avoir la possibilité de diriger les majorités. En Angleterre, la classe ouvrière représente la majorité absolue: En Russie elle était une minorité mais elle avait la possibilité de diriger les paysans pauvres. Aux Etats-Unis la classe ouvrière représente au moins la moitié de la population, mais elle a la possibilité de diriger les paysans.
La troisième condition est le facteur subjectif. Cette classe doit comprendre position qu'elle occupe dans la société et posséder ses propres organisations. C'est là la condition qui manque actuellement du point de vue historique. Au point de vue social ce n'est pas seulement une possibilité, mais une nécessité absolue dans le sens que ce sera ou le socialisme ou la barbarie. Voilà l'alternative historique.
Nous avons mentionné dans la discussion que M. Hague n'est pas un vieil homme stupide qui invente un système médiéval pour sa ville. C'est un éclaireur avancé de la classe capitaliste américaine. Jack London a écrit un livre, « The Iron Heel ». Je recommande ce livre, il fut écrit en 1907. A cette époque cela semblait être un terrible rêve, mais aujourd'hui c'est la réalité absolue. Il présente le développement de la lutte de classes aux Etats-Unis avec la classe
İV İNTERN capitaliste tenant le pouvoir par une terrible répression. C'est l'image même du fascisme. Même l'idéologie qu'il dépeint correspond à Hitler. C'est très intéressant.
A Newark, le maire commence à inviter Hague et ils sont tous inspirés par le grand patronat. Il est absolument certain que Roosevelt se rendra compte que dans la crise actuelle il ne peut rien faire avec des méthodes démocratiques. Il n'est pas un fasciste comme le disaient les staliniens en 1932. Mais ses initiatives secont paralysées, alors que peut-il faire? Les ouvriers sont mécontents. Les patrons sont mécontents. Il ne peut que manœuvrer jusqu'au bout et ensuite faire ses adieux. Un troisième mandat est exclu pour Koosevell.
L'imitation du maire de Newark a une tres grande importance. En deux ou trois ans vous pouvez avoir un puissant mouvement fasciste de caractere americain. Qu'est mague? li ny a rien à voir avec Mussouni ou tuter, mais c'est un fasciste américain. Comment est-il apparu? Parce que la societe ne peut prus etre dirigee par les metnodes democratiques.
Il n'est naturellement pas permis de tomber dans l'hysterie. Le danger dune classe ouvriere submergee par les évenemenis est indiscutanie, mais nous ne pouvons compattre ce danger que par un developpement systematique et énergique de notre propre activité, par des mots d'ordre révolutionnaires adéquats et non par des eiforts tantastiques pour sauter par-dessus nos propres tetes.
La démocratie n'est que la loi du grand patronat. Nous devons bien comprendre ce que Lundberg démontrait dans son livre, que 60 familles gouvernent les Etats-Unis. Mais comment? Jusqu'à présent par des méthodes démocratiques. Elles sont une petite minorité entourée des classes moyennes, de la petite bourgeoisie, des ouvriers. Elles doivent avoir la possibilité d'intéresser les classes moyennes à cette société. Elles ne doivent pas être désespérées. La même chose est vraie pour les ouvriers, au moins pour les couches ouvrières élevées. Si ces couches élevées sont opposées, elles peuvent briser les possibilités révolutionnaires des couches inférieures, et c'est là le seul moyen de faire fonctionner la démocratie.
ATIONALE LES REGIMES « DEMOCRATIQUES » NE SONT POSSIBLES QUE POUR
DES NATIONS PROSPERES
Le régime démocratique est le moyen le plus démocratique de gouverner un pays. Ce n'est possible que pour une nation riche. Chaque démocratie britannique dispose de neuf ou dix esclaves travaillant aux colonies. L'antique société grecque était une démocratie basée sur l'esclavage. Dans un certain sens on peut dire la même chose de la démocratie britannique, hollandaise, française, belge. Les Etats-Unis ne disposent pas de colonies à proprement parler, mais ils ont l'Amérique latine et le monde entier est une sorte de colonie pour les Etats-Unis, sans parler de la possession du plus riche continent et de lévolution économique sans aucune tradition de féodalité.
C'est une nation historiquement privilégiée, mais les nations capitalistes privilégiées ne diffèrent des nations capitalistes « pauvres » que du point de vue des délais. L'Italie, la plus pauvre des grandes nations capitalistes devint la première une nation fasciste. L'Allemagne fut deuxième à le devenir ne disposant pas de colonies ou de riches pays dépendants et épuisa sur cette pauvre. base toutes les possibilités; de plus les ouvriers ne furent pas capables de remplacer la bourgeoisie. Maintenant c'est au tour des Etats-Unis et ceci même avant la Grande-Bretagne ou la France. Le devoir de notre Parti est de saisir chaque ouvrier américain par les épaules et de le secouer dix fois pour qu'il comprenne dans quelle situation se trouvent les EtatsUnis. Ce n'est pas une crise de conjoncture, mais une crise sociale. Notre Parti peut jouer un rôle important. Ce qui est difficile pour un jeune Parti évoluant dans une atmosphère lourde de traditions précédentes d'hypocrisie, est de lancer un mot d'ordre révolutionnaire. « C'est fantastique ».
« Ce n'est pas adéquat en Amérique ». Mais il est possible que cela changera lorsque vous lancerez le mot d'ordre révolutionnaire de notre programme. Il y en a qui riront. Mais le courage révolutionnaire ne consiste pas seulement à être tué, mais à supporter le rire de gens stupides qui sont en majorité. Pourtant lorsqu'un de ceux qui rient sera battu par la bande de Hague, il pensera qu'il est bon d'avoir un comité de défense et son attitude ironique changera. fora
QUESTION. — L'idéologie des ouvriers ne fait-elle pas partie des facteurs objectifs?
TrOTsKY. — Pour nous autres, pelite minorité, l'ensemble est objectif, mentalité des ouvriers incluse. Mais nous devons analyser et classer les éléments de la situation objective qui peuvent être transformés par notre propagande et ceux qui ne peuvent pas être transformés. C'est pour cela que nous disons que le programme est adapté aux éléments fondamentaux el stables de la situation objective et notre tâche consiste à adapter la mentalité des masses à ces facteurs objectifs. C'est une tâche pédagogique que d'adapter la mentalité. Nous devons avoir de la patience, etc. La crise de la société est la base pour notre activité. La mentalité c'est larène politique de notre activité. Nous devons la transformer. Nous devons donner une explication scientifique de la société et l'expliquer clairment aux masses. C'est là la différence entre le Marxisme et le Réformisme.
Les réformistes savent sentir ce que les gens veulent entendre — comme Norman Thomas — il leur donne cela. Mais cela n'est pas une activité révolutionnaire sérieuse. Nous devons avoir le courage d'être impopulaires, de dire: « Vous êtes des idiots », < Vous êtes stupides », « ils vous • nos date trahissent », de faire un scandale et de défendre nos idées avec passion. De temps en temps il est nécessaire de secouer les ouvriers, de leur expliquer et ensuite de les secouer à nouveau — tout cela appartient à l'art de la propagande. Mais cela doit être fait scientifiquement, et ne doit pas être lié à la mentalité des masses. Nous sommes les gens les plus réalistes, car nous comptons avec des faits qui ne peuvent pas être changés par l'éloquence de Norman Thomas. Lorsque nous avons un succès immédiat, alors nous nageons avec le courant des masses et ce courant est la Révolution.
QUESTION. — Quelquefois, je pense que nos propres dirigeants ne sentent pas ces problèmes.
TRoTsKY. — Probablement que ce sont deux choses différentes, l'une de comprendre et l'autre de le sentir avec ses muscles, ses nerfs. Il est actuellement nécessaire de comprendre profondément que nous devons changer notre politique. Ce n'est pas seulement une question concernant masses, mais cela concerne aussi le Parti. Ce n'est pas seulement une question concernant le Parti, mais yucouoa
ATIONALE 31 cela concerne également les dirigeants. Nous avons eu des discussions, des divergences. Il est impossible d'arriver à la même opinion en même temps. Il y a toujours des frictions. Elles sont inévitables, et même nécessaires. C'était le but de ce programme de provoquer cette discussion.
QUESTION. - Combien de temps pouvons-nous consacrer à cette discussion parmi les dirigeants%
TROTSKY. - C'est très difficile à dire. Cela dépendra de bien des facteurs. Nous ne pouvons pas accorder trop de temps. Nous devons accomplir maintenant cette nouvelle orientation. Elle est nouvelle et ancienne. Elle est basée sur toute l'activité précédente, mais i ouvre maintenant un nouveau chapitre.
Malgré les erreurs, les frictions et les luttes, un nouveau chapitre s'ouvre maintenant, et nous devons rassembler toutes nos forces dans une attitude plus énergique. Ce qui est important, lorsque le programme sera définitivement établi, c'est de bien comprendre les mots d'ordre et de les manœuvrer adroitement afin que dans toutes les parties du pays chacun utilise le même mot d'ordre au même moment. 3.000 militants peuvent donner Timpression d'être 15.000 ou 50.000.
QUESTION. - Des camarades peuvent être d'accord dans l'abstrait avec ce programme, mais avons-nous des camarades expérimentes pour faire pénétrer nos mots d'ordre dans les masses? Ils sont d'accord dans labstrait, mais que puis-je faire avec les ouvriers arriérés dans mon syndicat?
TROTSKY. - Notre Parti est Parti de la classe ouvrière américaine. Vous devez vous souvenir qu'il n'y a jamais eu un puissant mouvement prolétarien, parlons pas d'une puissante Révolution prolétarienne aux Etats-Unis. En 1917 nous ne pouvions vaincre sans 1905. Ma génération était très jeune. Pendant douze années nous avons eu la possibilité de comprendre nos défaites, de les corriger et de vaincre. Mais même alors, nous avons de nouveau été battus par la nouvelle bureaucratie. C'est pour cela que nous ne pouvons prévoir si notre Parti mènera la classe ouvrière américaine directement vers la victoire. Il est possible que les ouvriers américains, qui sont patriotiques, qui ont un standard de vie élevé, fassent des grèves de rébellion. D'une part il y a Hague, de l'autre Lewis. Cela peut durer longtemps,
IV" INTERN des années, et pendant ce temps nos militants se renforceront, deviendront plus sûrs d'eux-mêmes, et les ouvriers diront: « Ils sont les seuls capables de comprendre le passé ». Seule la guerre produit des héros de guerre. Pour le début nous avons de très bons éléments, de bons camarades, bien éduqués, une bonne équipe et pas une petite équipe. Ensuite je pense que la transformation de la mentalité de l'ouvrier américain se produira à un rythme rapide. Que faire? Tout le monde est inquiet, cherche quelque chose de nouveau. Cela est très favoTable pour la propagande révolutionnaire.
Nous ne devons pas considérer que les éléments aristocratiques, mais également les éléments les plus pauvres. Les ouvriers américains cultivés ont un avantage, mais également un désavantage tout comme les sports britanniques. C'est une bonne chose mais également un moyen de démoraliser les ouvriers. Toute l'énergie révolutionnaire était dépensée dans le sport, et cela fut encouragé par les Britanniques, la nation capitaliste la plus intelligente. Le sport devrait être contrôlé par les syndicats comme faisant
ATIONALE partie de l'éducation révolutionnaire. Mais vous avez une grande partie de jeunes et de femmes qui ne sont pas assez riches pour ces choses. Nous devons avoir des tentacules pour pénétrer partout dans les couches les plus profondes.
QUESTION. — Je pense que le Parti a lait un grand progrès depuis son dernier Congrès.
TrOTSKY. — Un tournant très important s'est produit. Maintenant il est nécessaire de donner à cette arme une action concentrée. Une agitation générale dispersée ne pénètre pas dans l'esprit des masses inéduquées. Mais si vous répétez le même mot d'ordre, si vous l'adaptez à la situation, alors la répétition qui est la mère de l'enseignement agira pareillement en politique. Très souvent cela se produit, pas seulement avec un intellectuel, mais également avec un ouvrier, qu'il pense que tout le monde doit comprendre ce qu'il a appris. Il est nécessaire de répéter avec insistance, de répéter tous les jours et partout. Cela est la tâche du projet de programme - de donner une impression homogène. 1938.