VOICI venir le second hiver depuis la fin de la guerre. La vague révolutionnaire qui, au lendemain de la « libération » de l'Europe, secoua le monde avait échoué. En Europe, grâce à l'appui des staliniens et des socialistes, le capitalisme parvenait à remettre sur pied des institutions étatiques bourgeoises. En Extrême-Orient, il coloniale sous son ancienne forme, mais avec l'aide et la complicité des bourne pouvait pas rétablir la domination geoisies indigènes, il aboutissait à quelques compromis lui donnant l'espoir d'une nouvelle période d'exploitation des richesses fabuleuses de ces régions.
Depuis bientôt un an, un peu partout, et plus particulièrement en Europe, la situation semblait piétiner; les élections montraient dans la plupart des pays d'Europe occidentale un équilibre sensiblement identique entre le parti stalinien, le parti socialiste et le nouveau parti de la bourgeoisie, un parti a guerre en déroute, qui se drapait de tendances sociales, faisant valoir des titres tendance catholique qui succédait aux vieux partis parlementaires d'avantde « résistant » et collaborait au gouvernement avec les partis qui étaient suivis par la majorité de la classe ouvrière.
Ce piétinement était-il le signe d'une stabilisation nouvelle de la société bourgeoise? Tout d'abord, observons que la paix n'est pas encore conclue. Il ne s'agit pas pour nous, bien entendu, de la formalité de la signature, mais d'un équilibre qu'une telle signature entérinerait. Tous les gouvernements, aussi bien le gouvernement impérialiste des Etats-Unis que le gouvernement dirigé par la bureaucratie soviétique, ne peuvent pas pour l'instant songer à autre capable de mener, matériellement et politiquement, une nouvelle grande guerre. chose qu'à trouver un terrain d'entente; car aucun Etat n'est à présent Mais il s'agit maintenant pour eux, dans leurs disputes et marchandages, de tirer le maximum de la victoire et de prendre les meilleures positions pour le troisième conflit mondial qui se dessine déjà au lointain. La paix se prépare avec beaucoup de difficultés, sous le signe des expériences de Bikini, Les semaines se succèdent aux semaines por» trouver de compromis sur de multiples gestione de détail au sujet des satellitas de l'Axe.
Rien n'illustre mieux cet état de fait que les récentes déclarations successuccessives de Wallace, Eden et Staline. La Conférence dite de la Paix, au Palais du
IV INTERNATIONALE Luxembourg, était dans l'impasse; ni les Etats-Unis ni l'U.R.S.S. ne pouvaient formellement bouger sans paraitre capituler. C'est alors que Wallace cria au danger des Etats-Unis entrainés par l'impérialisme anglais dans une guerre contre l'U.R.S.S. et à la nécessité d'un compromis avec celle-ci. A la suite de quoi, Eden, parlant officieusement pour le Foreign Office, vint témoigner des pures intentions de la Grande-Bretagne prête, au contraire, à aider à trouver ce compromis. Finalement, Staline contribue à faciliter l'opération : il n'y a pas de danger de guerre à présent, tout le monde veut la paix. Et, Wallace étant sacrifié pour avoir enfreint les règles de la solidarité ministérielle, Byrnes n'en trouve pas moins un compromis avec Molotov qui a cédé de son côté également.
Mais ni le problème allemand ni le problème japonais n'ont encore été pris à bras le corps par les vainqueurs. L'économie allemande est encore presque complètement paralysée, ce qui a beaucoup plus de signification quant au développement de l'économie des principaux pays européens que la reprise de production inhérente à la reconversion de l'industrie sur le pied de paix et au besoin général en moyens de consommation.
Les dirigeants n'ont guère d'illusions sur la situation présente de leurs régimes. Ils savent qu'ils opèrent à la petite semaine et que des chocs terribles les attendent; les récentes baisses de la Bourse de New-York ont suscité des inquiétudes parmi les milieux capitalistes les plus avertis.
Mais, ce qui passe de plus en plus à nouveau au premier plan, c'est intervention des masses travailleuses. Dans la crise révolutionnaire engendrée à la suite de la seconde guerre mondiale, nous voyons se développer une nouvelle vague de luttes, un nouvel assaut révolutionnaire.
Le trait dominant de cette nouvelle vague, c'est qu'elle est constituée au départ essentiellement par de nombreuses et puissantes grèves ayant comme revendication principale l'amélioration des conditions de vie des masses. Deux années pendant lesquelles l'inflation et la montée des prix se sont accentuées, ont dévalué les salaires, sans parler dans nombre de cas de la suppression des heures supplémentaires imposées pour la production de guerre et des diminutions de salaires qui en résultèrent.
La vague de grèves s'étend déjà sur plusieurs pays. En France, en Belgique, en Italie, les grèves se succèdent, se multiplient, sétendent. Chaque corporation qui entre en lutte suscite l'éveil d'autres corporations voisines. De même en Amérique, où le nombre des grévistes a atteint une moyenne quotidienne de plusieurs centaines de milliers depuis des mois, et même s'est élevé à des millions pour certaines journées. Grèves également en Chine, au Japon.
Mais ces mouvements, à point de départ économigue, acquièrent à divers titres une importance politique considérable. C'est tantôt leur extension, leur expansion, sur des mots d'ordre transitoires, mettant en cause la propriété capitaliste, comme cette exigence des travailleurs de l'automobile américaine de l'ouverture des livres de comptes, C'est tantôt la revendication de l'échelle mobile, qui accentue le déséquilibre de l'économie capitaliste. C'est aussi, au Japon par exemple, l'établissement d'une certaine forme de contrôle ouvrien. C'est enfin, et l'exemple des postiers en France en est l'expression la plus caractér stique, que nombre de ces luttes grévistes se déclenchent et se déroulent malgré et contre les vieilles directions ouvrières et qu'elles amènent les travailleurs à constituer pour les besoins mêmes de leurs luttes, des COMITES DE
GREVE, une forme d'organisation où naissent à la fois les soviets de demain et se trempe la nouvelle direction révolutionnajre du prolétariat.
Aux Etats-Unis, là même où les grèves sont encore dirigées par los bureaucrates syndicaux qui ne veulent pas perdre les positions conquises pendant le New Deal et la guerre, la poussée des masses dépasse le terrain syndical et met de plus en plus à l'ordre du jour cette éventualité tant redoutée et habilement combattue par Roosevelt, la création d'un troisième parti, la création d'un parti du travail américain.
IV° INTERNATIONALE 3 Enfin, si les mouvements à origine économique prédominent, ils ne sont pas les seuls à remplir le tableau; on peut aisément relever l'existence de mouvements de caractère nettement politique. C'est le mouvement des « squatters » en Angleterre, quoiqu'il ne soit pas directement dirigé contre le gouvernement travailliste, qui a mis en cause la propriété capitaliste. Ce sont les soulèvements fréquents de partisans et de paysans en Italie. C'est, en Grèce, où, en dépit d'une résistance des masses s'élevant à une nouvelle guerre civile. C'est en Afrique du Nord et dans tout le monde arabe du Proche et du Moyen-Orient que la révolte gronde, prête à se manifester avec impétuosité à la première provocation impérialiste. C'est aussi l'Allemagne, cette Allemagne dont on disait que la vie y avait presque disparu, où l'acquittement de Papen et de Schacht par les magistrats alliés de Nuremberg a provoqué la grève de plusieurs centaines de milliers de travailleurs berlinois, un premier geste qui ne restera pas unique en son genre.
A ce tableau d'un monde capitaliste où les classes se heurtent dans des conflits puissants, où les travailleurs si souvent et si odieusement trahis se lancent une fois de plus dans des batailles pour améliorer leur sort, à ce tableau d'un monde capitaliste déchiré, il faut aussi ajouter le tableau de la société soviétique elle aussi en proie à une crise profonde. Les victoires militaires, et tout le prestige qu'une publicité écœurante a conféré au gouvernement du Kremlin et à Staline en particulier, ne peuvent résorber les contradictions exacerbées des classes en U.R.S.S., les aspirations croissantes des tendances néo-capitalistes dans l'industrie et dans l'agriculture, les besoins renouvelés des masses qui se sont sacrifiées sans compter pendant plusieurs plans quinquennaux puis dans la guerre, qui ont entrevu ce qu'étaient les pays capitalistes éonomiquement plus avancés, et qui ne peuvent se résigner à subir sans espoirs des conditions de vie et de travail absolument épouvantables. Depuis plusieurs semaines, le gouvernement soviétique a de nouveau recours à son système maintes fois employé de dénonciations de saboteurs, de traitres, de malfaiteurs à la tête des grandes entreprises industrielles et agricoles, son système d'épuration afin de donner quelques boucs émissaires au mécontentement des masses et d'opérer un nouveau tournant dans l'ignorance complète des objectifs nouveaux. Toute la société soviétique en subit les effets; les trusts et les kolkhozes de la lointaine Sibérie tout comme les écrivains de Leningrad ou les journalistes des Isvestia de Moscou,
Jusqu'à présent, les luttes ouvrières qui constituent cette nouvelle vague se sont terminées par ce qu'on peut appeler des demi-victoires ou des demiéchecs plutôt que par; des échecs ou des victoires caractérisés. La bourgeoisie, dans l'ensemble, craint de pousser les travailleurs à des mesures plus vigoureuses, car elle sait mieux que quiconque les forces limitées dont elle dispose et elle se montre disposée à des compromis. La classe ouvrière qui ne se sent pas stimulée et dirigée dans les combats, mais freinée et retenue par ceux qu'elle suit encore dans sa grande majorité, n'a pas tendance à se lancer à fond. Mais nous n'avons encore vu que les combats préliminaires. Jusqu'où iront les batailles de demain?... Nul ne peut se hasarder à le prédire. Mais ce qui est certain c'est que les batailles posent à notre organisation un objectif essentiel, décisif, sinon pour la vague présente, du moins pour l'étape suivante: il importe qu'au cours des luttes actuelles, les sections de la Quatrième Internationale réussissent à briser leur vieille coquille de groupe propagandiste - qu'elles n'avaient pu casser ni au cours de la guerre mondiale ni lors de la première vague révolutionnaire et parviennent à regrouper une large avant-garde révolutionnaire solidement liée aux masses par leur activité dans les entreprises et dans les quartiers ouvriers.
Depuis plusieurs mois, un processus se poursuit dans ce sens. La socialdémocratie est en pleine crise de décomposition, Les partis staliniens voient se former, pour la première fois depuis plus de quinze années, des oppositions dans le sein de plusieurs d'entre eux. Par contre, sans manifestation spectaculaire, la plupart des sections de la Quatrième Internationale sont en développement. A la période de scissions d'avant-guerre fait place une période de réunifications. En dépit des difficultés matérielles extrêmes, les liens ont été renoués, l'activité dans la classe se poursuit de plus en plus intensément, de nouveaux éléments viennent se joindre aux anciens, à la fois des jeunes et des éléments plus agés, riches d'une expérience de masses. Partout nos cadres se trempent et se préparent à intervenir et à participer plus activement et plus résolument dans les batailles ouvrières.
Les vieux partis traitres ont laissé comme héritage à notre mouvement non seulement le poids de lourdes détaites — nous avions tout fait à la mesure de nos forces pour les éviter - mais aussi une confusion, un fatras idéologique contre lesquels nous ne consacrerons jamais trop de nos forces. Dans les années 1919 et suivantes les jeunes partis de la Troisième Internationale eurent à se débarrasser d'un passé hérité de la social-démocratie; nos sections ont l'avantage de posséder un capital idéologique considérable, elles doivent veiller à le mettre en valeur dans ces batailles, et à rendre vivant notre programme dans la conscience des millions de travailleurs qui se dressent contre le régime capitaliste et se heurtent aux dirigeants traitres de la social-démocratie et du stalinisme.
Les premiers pas effectués par nos sections sont encore bien petits, nos succès sont encore bien maigres et nous n'avons aucune raison de vivre dans la satisfaction beate des progres accomplis; mais le chemin parcouru depuis bientôt deux ans, nous permet d'avoir confiance qu'à travers les difficultés encore plus grandes que nous traverserons, la Quatrième Internationale ira de l'avant et, à la pointe des combats des travailleurs, mènera ceux-ci à la victoire.