L E 21 août 1940, Léon Trotsky mourait assassiné d'un coup de piolet porté par un agent du Guépéou. L'opération longtemps préméditee par Staline fut réalisée d'autant plus fièvreusement que la seconde guerre mondiale se poursuivait. Dans le fracas des énormes bombardements et des hécatombes nombreuses, qui allaient faire lever les révoltes des masses, Staline avait besoin de se débarrasser au plus tôt de celui qui incarnait la révolution prolétarienne mondiale. Et puis, dans une telle période où la vie humaine était si bon marché, qui irait lui chercher des difficultés juridiques pour ce crime? Sur le front de la lutte des classes, loin des champs de bataille impérialistes, tombait la plus grande victime du second carnage mondial.
Depuis six ans, nous avons chaque jour ressenti la perte éprouvée non seulement par nous, mais par l'humanité tout entière. Nous vivons de gigantesques événements. L'Europe, l'Asie, l'Afrique, l'Océanie ont été des champs de bataille. Mussolini et Hitler sont tombés. L'énergie atomique a été libérée. Les prolétaires du monde entier sont engagés dans des batailles monstres. Tous les peuples coloniaux sont soulevés. Ainsi, des problèmes anciens et des problèmes nouveaux se posent à l'avant-garde révolutionnaire. Qui parmi nous cherchant à s'orienter dans la tempête n'a pas pensé bien des fois : «'Si le vieux était là..» Il nous manque ces pages dans lesquelles il dirigeait un puissant faisceau lumineux sur les événements; il nous reste comme le guide encore le plus précieux pour la situation présente ses écrits de la période qui en fut le prélude également puissant.
En ce sixième anniversaire de l'assassinat de Trotsky, le Secrétariat International de la Quatrième Internationale publie en francais une brochure fournissant un certain nombre de faits relatifs à l'assassinat de Trotsky; les articles qui composent cette brochure avaient paru en Amérique dans une période où les relations étaient presque inexistantes d'un continent à un autre, pour ne pas dire d'un pays à un autre, Dans ce numéro de «la Quatrième Internationale » nous publions les derniers écrits de Trotsky: des lettres adressées à des camarades et à des amis et l'ébauche d'un article, faite de paragraphes et de phrases souvent inachevées, d'idées brièvement mentionnées pour être développées et reliées ultérieurement.
Les lettres apporteront à ceux qui n'ont connu Trotsky que par ses livres et ses articles un aspect apprécié par tous ceux qui l'ont connu de près ou qui ont été en correspondance avec lui. Bien que dominant les événements et dépassant chacun de beaucoup, il mettait ceux qui entraient en contact avec lui tout à fait à l'aise, reliant leurs préoccupations aux grandes questions du moment.
Son dernier écrit — plus exactement ses derniers mots, puisqu'ils furent enregistrés au dictaphone et que Trotsky lui-même ne les vit jamais reproduits sur une feuille de papier, sur ce papier où il mettait sa pensée sous la forme la plus achevée et la plus polie — montre une fois de plus Trotsky se livrant à l'occasion de tout événement important à l'analyse théorique la plus scrupuleuse, afin de placer cet événement et tout ce qui se trouve lié à lui dans sa juste perspective historique.
Nous ne pouvons laisser passer cet anniversaire dans cette revue publiée par le Secrétariat International sans dire quelques mots de cette fonction importante qu'il remplissait dans le mouvement ouvrier, cette fonction au centre de l'organisation de l'avant-garde prolétarienne mondiale et que le Secrétariat
IV INTERNATIONALE International doit à présent remplir sans Trotsky, sans son impulsion et sa collaboration pour lescuelles il nous est difficile de trouver les qualificatifs appropries, et ce dans des circonstances nouvelles particulierement délicates.
Trotsky ne fut pas seulement le puissant théoricien marxiste qui, à l'âge de 27 ans, élaborait la théorie de la révolution permanente; il ne fut pas seulement le dirigeant de grands mouvements de masses, à la tête du Soviet de Petrograd. ou le grand organisateur de l'Armée rouge; il consacra la plus grande partie de son temps à l'organisation politique de l'avant-garde ouvrière, notamment après le triomphe de la Révolution d'Octobre. Ce fut d'abord dans l'Internationale Communiste, où en particulier ses interventions sur le parti français eurent un retentissement profond, puis dans l'Opposition de gauche et dans la Quatisème Internationale. Dans cette activité s'inscrivent de grands documents sur l'U.R.S.S., sur la Chine, sur l'Allemagne, sur la France, etc., les thèses sur la guerre, le prot gramme transitoire, etc..; dans cette activité se placent aussi ses interventions dans les diférents courants, tant dans son organisation bolchevik-léniniste qu'autour d'elle, Sur ce dernier point, bien des philistins qui admiraient ou affectaient d'admirer Trotsky demandaient pourquoi ce grand homme « s'abaissait à de si petites questions ». En réalité ce n'était pas pour Trotsky de petites questions que celles qui avaient trait à la vie même du parti révolutionnaire : elles étaient pour lui des questions littéralement vitales pour la lutte prolétarienne, Dans un de ses écrits, il déclara que la question du parti est pour la polítique révolutionnaire ce que la théorie de la valeur est pour toute l'éco-
La construction de la Quatrième Internationale fut au centre de ses préoccupations depuis 1933 jusqu'à son dernier moment de lucidité. Dans toute la période de reflux, Trotsky regroupa une avant-garde internationale sous les coups les plus rudes de la réaction, aussi bien de cette forme suprême de la réaction capitaliste qu'est le fascisme, que de cette forme inégalée de la réaction dans les rangs ouvriers qu'est le stalinisme.
La guerre coupa presque toutes les liaisons matérielles, Trotsky fut abattu. Mais, en dépit d'une répression féroce, d'abandons et de trahisons individuelles, l'avant-garde éduquée et rassemblée par Trotsky resta fidèle à son drapeau et continua la lutte sans faiblir; l'idéologie maintenait unis ceux que séparaient les appareils d'Etat; de nouvelles sections de la Quatrième Internationale se créèrent au cours même des hostilités; les liens internationaux furent partiellement reconstitués, notamment en Europe sous le talon de fer de la Gestapo; la bourgeoisie mondiale dénonçait le spectre du trotskysme chaque fois que les masses partaient en lutte. Et, le conflit à peine terminé, alors que les passeports et les visas ne sont accordés qu'au compte-gouttes, les sections de la Quatrième Internationale se hâtaient de tenir une Conférence Internationale: les morceaux sépares confrontaient leurs expériences et, sur la base de celles-ci, donnaient une impulsion nouvelle à ce centre international auquel Trotsky attachait tant d'importance.
Trotsky rassembla et éduqua l'avant-garde révolutionnaire dans une période de noire réaction. Pour cette avant-garde numériquement si faible mais politiquement si solide, la tâche présente est, dans une période de montée ouvrière, de flux révolutionnaire, de passer du stade de cercles propagandistes à celui de partis liés aux masses, enracinés dans celles-ci, groupant, organisant et dirigeant celles-ci. Cette tâche doit s'accomplir dans une situation encombrée d'énormes obstacles hérités du passé, notamment des partis staliniens usurpant le drapeau de la Révolution d'Octobre. Il nous faut le faire sans la présence même de Trotsky; mais, avec sa pensée plus vivante que jamais, forts de son: exemple et de ses enseignements, cette tâche nouvelle et difficile sera accomplie.
Ceux qui croyaient la Quatrième Internationale tuée du même coup de pic qui fracassa le crâne de Trotsky se sont lourdement trompés. Contre tous ceux qui désespèrent et qui doutent, Trotsky, expirant, en affirmant; « Je suis sûr de la victoire de la Quatrième Internationale. En avant !» exprimait son iné-i branlable confiance que nous ne cesserons de partager - dans le prolétariat et dans le marxisme.