Documents de la IVe Internationale

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La revue › nouvelle série n° 22-23-24

Les mouvements émancipateurs nationaux et la IVe Internationale

Quatrième Internationale, nouvelle série n° 22-23-24 · septembre-octobre-novembre 1945 · p. 1-4 · 1 586 mots

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LA défaite de l'impérialisme japonais a donné une nouvelle impulsion très puissante aux mouvements nationaux émancipateurs des peuples coloniaux de l'Asie et du Pacifique.

Le développement de l'impérialisme a depuis longtemps modifié le caractère des pays coloniaux.

« La distinction économique entre les colonies et les peuples européens », écrivait déjà Lénine, « — du moins pour la majorité de ces dermiers — consistait autrefois en ceci que les colonies étaient comprises dans l'échange des marchandises, mais non pas encore dans la production capitaliste. L'impérialisme a changé cela. L'impérialisme, c'est, entre autres choses, l'exportation du capital. La production capitaliste, de plus en plus rapidement se transplante dans les colonies. »

Ce processus a été particulièrement accéléré au cours des années qui ont précédé le récent conflit impérialiste et surtout pendant la guerre. Le résultat social de cette évolution économique fut la création à côté d'une bourgeoisie nationale d'un prolétariat plus ou moins nombreux et concentré, et de couches petites-bourgeoises citadines, telles que les commerçants, les fonctionnaires, les intellectuels.

D'autre part, la pénétration impérialiste a profondément bouleversé la structure de l'économie agricole de ces pays, en transformant la production, selon les nécessités industrielles nationales et surtout métropolitaines, en développant le prolétariat rural, et en soumettant les paysans pauvres et moyens à l'exploitation illimitée du capital bancaire. Sur la base de ces transformations économiques et sociales, les mouvements nationaux émancipateurs se développent comme expression de la lutte commune du prolétariat agricole et industriel, des paysans pauvres et moyens, des couches citadines moyennes, et même d'une partie de la bourgeoisie nationale contre l'impérialisme étranger.

Mais la fragilité de ces « blocs nationaux » a été démontrée par toute l'expérience passée en Chine et aux Indes en particulier et par les événements actuels.

La bourgeoisie coloniale par sa nature même est incapable de mener une lutte ferme, conséquente et décidée contre l'impérialisme étranger.

Elle est gênée d'une part par ses liens économiques et financiers avec l'impérialisme, et d'autre part par sa crainte devant le mouvement des autres classes nationales, du prolétariat, de la paysannerie, et de la petite bourgeoisie citadine, qui s'attaque nécessairement aux bases de tout régime d'exploitation, et par conséquent aux bases de son propre régime.

Plus la différentiation en classes des pays coloniaux est accentuée, plus la lutte des classes se greffe aux mouvements émancipateurs et plus la bourgeoisie est incapable de remplir la tâche de l'émancipation nationale de ces pays. Ceci est parfaitement clair dans le cas de la Chine du Kouomitang et de Tchang Kai Chek, et sous certaines réserves, vu leur situation particulière, des Indes.

Seul le prolétariat peut être actuellement le leader conséquent et décidé du mouvement démocratique et national des pays coloniaux. En l'absence d'un prolétariat développé et d'un parti prolétarien révolutionnaire, les mouvements d'émancipation nationale sont voués à une impuissance certaine.

On le voit actuellement clairement dans le cas des Indes Néerlandaises, des pays arabes du Moyen Orient, et même dans une certaine mesure, de l'indochine, où l'absence d'un prolétariat relativement important et surtout d'un parti prolétarien révolutionnaire, fait que, en tête des mouvements émancipateurs de ces pays prédominent des éléments bourgeois ou petit-bourgeois de l'intelligentia.

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Cependant l'importance des mouvements nationaux émancipateurs, malgré les faiblesses et même les dangers que comporte leur direction actuelle, est énorme pour le prolétariat mondial. Qu'on adopte le point de vue de Lénine définissant l'impérialisme comme la phase du capitalisme monopoleur, dominée par la politique d'expansion du capital financier, ou celui de Rosa Luxembourg définissant l'impérialisme comme la lutte du capital pour la conquête des restes encore non accaparés ou non monopolisés des régions non capitalistes de la terre, on sera toujours d'accord sur l'importance capitale que représente pour l'équilibre et le développement du système capitaliste le maintien des colonies.

La lutte émancipatrice des peuples coloniaux s'attaque aux bases mêmes de l'impérialisme.

Elle constitue le meilleur appui de la lutte du prolétariat métropolitain, et particulièrement à l'étape actuelle elle peut devenir, par son ampleur et par sa puissance, un facteur important de propulsion du mouvement révolutionnaire en Europe.

Les impérialistes ont pleinement conscience de tous les dangers que comporte l'amplification de la lutte émancipatrice des peuples coloniaux. Cependant leurs intérêts divergents, et la nécessité dans laquelle se trouve chacun d'eux, soit d'opérer son redressement (Angleterre, France, etc.), soit d'assurer son développement ultérieur (Etats-Unis) par le repartage

IVE INTERNATIONALE 3 des colonies les obligent à recourir à des moyens d'action différents.

Les impérialistes affaiblis par la dernière guerre (Angleterre, France, Hollande) s'accrochent obstinément à leurs colonies ou aux vestiges qu'ils en ont pu conserver. Ayant à lutter contre le mouvement émancipateur de l'intérieur, et contre la pression de l'impérialisme américain, partisan de la politique de la porte ouverte, ils cherchent, sous l'égide de l'Angleterre, à établir un front unique de défense dans les colonies qui corresponde à la politique du « bloc occidental » en Europe.

L'expansionisme de l'impérialisme américain puissamment développé pendant la guerre doit nécessairement se canaliser en grande partie dans les régions de l'Asie et du Pacifique.

Pour ne mentionner que l'importance par exemple du marché chinois, motons que les Etats-Unis comptent pour les 2 années à venir sur 2 milliards 500.000.000 $ de marchandises qui doivent être importées en Chine, soit 24 fois environ la valeur des transactions commerciales (importations et exportations) de la Chine avec l'Amérique en 1940 (Economist, 15 septembre 1945).

Les Etats-Unis comptent surtout sur leur puissance industrielle et financière pour faciliter et consolider leur pénétration économique dans ces régions et déloger leurs concurrents impérialistes.

Ainsi, le système impérial britannique, des barrières préférentielles et du bloc sterling, est en butte aux attaques soutenues de Washington qui négocie actuellement avec les représentants de Londres l'octroi d'un emprunt à l'Angleterre en échange d'une politique de porte ouverte dans les colonies et dans tous les dominions britanniques.

• Les Etats-Unis sont, d'autre pari, les protagonistes de la mise sous tutelle internationale (trusteeship) de toutes les colonies appartenant aux impérialismes vaincus (Italie, Japon), ce qui permettra en réalité leur vassalisation à l'impérialisme yankee.

L'immixion, plus ou moins camouflée de ce dernier dans les mouvements nationaux qui secouent actuellement l'Indochine, les Indes Néerlandaises et les pays arabes du Proche Orient, est certaine et tente d'empêcher la réinstallation dans ces pays de la domination des impérialismes concurrents.

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La dégénérescence opportuniste et chauvine des Partis Socialistes et Communistes se manifeste entre autres, par leur position actuelle envers les mouvements nationaux émancipateurs des pays coloniaux.

Les Partis Socialistes européens, agents d'une bourgeoisie extrêmement appauvrie, pour laquelle la perte des colonies signifierait l'abandon de tout espoir de redressement, ne reconnaissent plus, même en paroles, le droit d'égalité des nations et le droit des peuples coloniaux à disposer immédiatement d'eux-mêmes. C'est le gouvernement travailliste anglais qui a été chargé de briser les mouvements émancipateurs en Indochine et aux Indes Néerlandaises.

C'est le ministre « socialiste » Tixier, en France, qui a ordonné les sauvages représailles en Afrique du Nord contre les populations musulmanes en révolte. C'est le « Populaire », organe du Parti Socialiste Français qui passe sous silence les violations des droits des nationaux indochinois et nord-africains en France et qui calomnie cyniquement la lutte émanci-

IV INTERNATIONALE patrice du peuple indochinois en la présentant comme l'œuvre de l'impérialisme japonais.

Les Partis Communistes ont réalisé dernièrement un tournant de leur politique coloniale chauvine qu'ils ont préconisée pendant toute la durée de la guerre. Pour faire échec à l'orientation antisoviétique de la bourgeoisie européenne et à l'expansion américaine dans le Pacifique, ils reconnaissent maintepant, en paroles, le droit des peuples coloniaux à l'indépendance, mais lui substituent en pratique une activité purement verbale, confuse, et opportumiste. L'exemple vient d'ailleurs de haut, notamment de la position de la bureaucratie soviétique, telle qu'elle fut définie à la récente conférence de Londres à propos des colonies italiennes.

C'est Molotov lui-même qui a déclaré « qu'il y avait, en effet, un grain de vérité » dans les bruits concernant les visées de tutelle de PU.R.S.S. sur la Tripolitaine et autres colonies italiennes.

On cherchera en vain dans la pratique des Partis Communistes, le « concours actif », « l'obligation de soutenir activement » les mouvements émancipateurs nationaux que recommandait jadis l'Internationale de Lénine à ses sections.

La lutte émancipatrice du peuple indochinois est déjà engagée depuis plusieurs semaines, mais le Parti Communiste Français n'a pas dépassé jusqu'à maintenant le stade des protestations hypocrites par la presse, se dispensant de recourir à toute activité concrète des travailleurs français. Seule la IV• Internationale exerce une activité conforme aux exigences primordiales de l'internationalisme prolétarien, à savoir: « la subordination des intérêts de la lutte prolétarienne dans un pays à l'intérêt de cette lutte dans le monde entier. » (Thèses coloniales du 2° Congrès de II.C.).

La IV° Internationale reconnaît le droit de tout peuple colonial à disposer immédiatement de lui-même, et lutte activement contre l'impérialisme oppresseur.

La IV° Internationale, tout en combattant dans les colonies le mouvement bourgeois et démocratique, tout en s'efforçant de confier la direction du mouvement national et démocratique au prolétariat et à son parti révolutionnaire, mobilise les masses travailleuses métropolitaines des Etats-Unis de l'Angleterre, de la France, de la Hollande, de la Belgique pour la défense active des mouvements émancipateurs nationaux, même dans le cas où leur direction ne se trouve pas encore aux mains du prolétariat.

Elle reste fidèle aux traditions internationalistes de l'Internationale Communiste de Lénine et de Trotsky et manifeste pratiquement l'intérêt énorme qu'elle attache à la lutte des peuples coloniaux destinés à jouer un rôl décisif dans l'avenir de l'humanité.

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