Documents de la IVe Internationale

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La revue › nouvelle série n° 14-15

Trois conceptions de la révolution

L. Trotsky · Quatrième Internationale, nouvelle série n° 14-15 · janvier-février 1945 · p. 26-29 · 3 408 mots

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par L. Trotsky

CE document fut écrit par Léon Trotsky environ un an avant son assassinat par un agent de Staline, en Août 1940. L'intention première de Trotsky était d'en faire un chapitre de sa biographie de Lénine, à laquelle il travailla pendant son exil en Norvège, et qu'il n'a jamais achevée. Ce qui est particulièrement important, c'est que dans cel artiele Trotsky expose d'une façon définitive les points essentiels de ses accords et désaccords avec Lénine sur la théorie de la révolution permanente, et ses applications directes sur le développement de la Révolution russe.

de 1905 fut non seulement « la L répétit on générale pour 1917 » mais aussi le laboratoire d'où surgirent tous les groupements fondamentaux de la pensée politique russe et où toutes les tendances et nuances du marxisme russe s'esquissèrent, ou prirent forme. Au centre des divergences et des disputes se trouvait la question du caractère historique de la révolution russe et de ses futures voies de développement. Cette lutte de corceptions et de pronostics n'a pas en soi de rapport direct avec la biographie de Staline qui n'a pas pris une part indépendante ces débats. Les quelques art cles de propagande qu'il écrivit sur cette matière sont dépourvus du moindre intérêt théorique. Des dizaines de bolchéviks d vulguèrent, plume en main, ces mêmes idées et le frent d'une façon bien plus adéquate. Un exposé critique de la conception révolutionnaire du Bolchevisme devrait, de par la nature même des choses, avoir sa place dans une biographie de Lénine. Cependant, les théories ont un sort qui leur est propre.

Si pendant la période de la première révolution et plus tard Jusqu'en 1923, alors que les doctrines révolutionnaires etaient élaborées et appliquées, Staline n'eut pas de position indépendante, à partir de 1924 brusquement la situation change. C'est depuis ce moment que commence l'époque de la réaction bureaucratique et de la revision énergique du passé. La trame de la revolution se déroule à l'envers. Les anciennes doctrines sont soumises à des nouvelles évaluations ou à de nouvelles interprétations. D'une façon tout à fait inopinée, au premier abord, l'attention se concentre sur la conception de la a révolution permanente » en tant que source de toutes les bévues du trotskysme. Dorénavant, pour un certain nombre d'années, la critique de cette conception constitue le contenu principal de l'œuvre théorique « sit venio verbo » de Staline et de ses collaborateurs. On peut même dire que tout le stalinisme, sur le plan théorique, se developpa par la critique de la théorie de le révolution permanente telle qu'elle a été formulée en 1905. Par conséquent, l'analyse de cette théorie distincte de celles des menchéviks et des bolchéviks, ne peut manquer de faire partie de ce livre, ne fusse que sous forme d'appendice.

* Le développement de la Russie est avant tout caractérisé par son état arriéré. Cependant, un état historiquement arriéré n'implique pas une simple reproduction du développement des pays avancés avec un délai d'un ou deux siècles. Il engendre une constitution sociale « combinée » entièrement nouvelle dans laquelle les dernières conquêtes de la technique et de la stucture capitaliste s'implantent dans des relations de barbarie féodale et pré-féodales, les transformant et les dominant, créant ainsi une situation de relations réciproques de classes toute particulière. Il en est de même dans la sphère des idées. A cause précisément de son état historique attardé, la Russie se trouve être le seul pays où le marxisme, en tant que doctrine, et la social-démocratie, en tant que parti, atteignirent un développement puissant même avant la révolution hourgeoise. Il n'est que trop naturel que le problème de la corrélation entre la lutte pour la démocratie et la lutte pour le socialisme ait été soumis à une analyse théorique profonde, précisément en Russie.

Les narodniks, essentiellement idéalistes-démocrates, refusèrent de considérer la révolution en cours comme bourgeoise. Il la qualifièrent de « démocratique » cherchant, au moyen d'une formule politique neutre, de masquer son contenu social, non seulement aux autres mais à eux-mêmes. Mais dans sa lutte contre le narodnikysme, le fondateur du marxisme russe, Plékhanov, décréta, aux alentours de 1880, que la Russie n'avait aucune raison d'espérer une voie de développement privilégié, que, comme les autres nations • profanes», elle ourait à passer à travers le purgatoire du capitalisme et que, précisément, en suivani cette voie, elle allait acquérir la liberté poll- tique indispensable pour la lutte du prolétariat pour le socialisme. Plékhanov, non seulement séparait la révolution bourgeoise en tant que tâche de la révofution socialiste — qu'il renvoyait à un avenir indéfini — mais il attribuait à chacune d'elles des combinaisons de forces entièrement diférentes.

La liberté politique devait être réalisée par le prolétariat allié à la bourgeoisie libérale ; après plusieurs décades et ayant atteint un niveau plus élevé de développement capitaliste, le prolétariat, en lutte directe contre la bourgeoisie, mènerait à bien la révolution socialiste.

Lénine, de son côté, écrivait à la fin de 1904 : • Il semble foujours à l'intellectuel russe que reconnaitre notre révolution comme bourgeoise c'est la décolorer, la dégrader, l'abaisser... Pour le prolétariat, la lutte pour la liberté politique et pour la république démocratique au sein de la société bourgeoise est simplement un stade nécessalre dans sa lutte pour la révo lution socialiste.

• Les marxistes sont absolument convaincus, écrivait-il en 1905, du caractère bourgeois de la révolutlon russe Qu'est-ce que cela signiffe? Cela signi e que ces transformations démocratiques... qui sont devenues indispensables pour la Russie ne signifient pas en elles-mêmes une tentative de miner le capitalisme, de miner la révolution bourgeoise, mais, au contraire, elles ouvrent la voie, pour la premiére fois et d'une façon valabla, à un développement du capitalisme ample et rapide, européen et non asiatique Elles rendront possible, pour la première fois, la domination de la bourgeoisie en tant que classe...

« Nous ne pouvons sauter par dessus le cadre démocratique bourgeois de la révolution russe, insistaitt-il, mais nous pouv-ns élargir ce cadre dans des proportions colossales •.

C'est-à-dire, nous pouvons créer au sein de la soLenine sulie Plsthanov, Le mactare Bout ciété bourgeoise des conditions bien plus favorables révolution servait aux deux fract'ons de la social-démocratie ruese comme point de départ.

Il est tout à fait naturel que, dans ces conditions, Koba (St. line) ne dérassa pas, dins sa propagande, ces formules courantes qui constiturient la propriété commune des bolchéviks comme des menchéviks.

• L'Assemblée Constituante, écrivait-il en janvier 1905, élue à la base du sufrage universel, égal, direct, et secret, c'est ce pour quoi nous devons maintenant lutter. Seule cette Assemhlée nous apportera la répu-

SELON Marx, l'Etat ne peut pas na des classes est possible. Mais pour les petits-bourgeois plique démocratique dont nous avons un si urgent besoin dans notre lutte pour le socialisme. » La république bourgeoise, comme arène d'une lutte de classes de longue haleine pour le but socialiste, telle est la perspective.

En 1907, c'est-à-dire après d'innombrables diseussions dans la presse à Pétersbourg et à l'etranger et après une sérieuse expérimentation des prévisions théoriques dans les expériences de la première révoTution, Staline écrivait :

• Que notre révolution est bourgeoise, qu'elle doi! se terminer pour la destruction de l'ordre féodal et non de l'ordre capitaliste, qu'elle peut-être couronnée seulement par la république démocratique, sur ces points, semble-t-il, tous sont d'accord dans notre parti. »

Staline ne parlait pas de ce par quoi la révolution commence, mais de ce à quoi elle aboutit et il le limitait d'avance et, d'une façon tout-à-fait catégorique, "à la seule république démocratique ». Nous chercherions en vain dans ses écrits, ne fusse qu'une allusion de quelque perspective d'une révolution socialiste en rapport avec un renversement de la démocratie. Telle fut sa position, même au début de la révolution de Février 1917, jusqu'à l'arrivée de Lénine à Pétrograd.

Pour Plékhanov, Axelrod et les chefs du menchévisme en général, la caractérisation sociologique de la révolution comme beurgeoise était par dessus tout politionement valable parce que, d'avance, elle interdisait de nrovoquer la bourgeoisie par le spectre du socialisme et de la « repousser » dans le camp de la réartion. e Les relatiens sociales de la Russie ont mâri uniatement pour la révolution fourgeoise », déclarait le chef de la tactinue di menchévisme, Axelrod, au Congrès d'unité. e Devant le manque absolu de droits politianes dans notre pavs, il ne saurait être question d'une lutte directe entre le prolétariat et les autres classes pour le pouvoir polifinue... le prolétariat lutte pour obt-nir des conditions de déneloppement bourgeois. Les conditions hisforinues ohjerti es font que la destinée de notre prel farint est irr missib'ement de collaborer avec la bourgeoisie dins sa Infle contre l'ennemi commun. a Le contenu de la révrlution russe était ainsi limité d'avance à ces teancformatinns comratibles avec les Intérêt. et les vres de la bourgeoisie libérale.

C'est précisément sur ce point que commence le désaccord fondamental entre les deux fractions. Le belchévisme se refusait alsolument à reconnaitre que itre ni se maintenir si la réconciliation et les philistins professeurs et journalistes, l'Etat devient un conciliateur entre les classes.

Selon Marx, l'Etat est un organe de domination de classe, un organe d'oppression d'une classe par une autre. Son but est la création de « l'ordre » qui légalise et perpétue cette oppression en apaisant la violence des conflits entre les classes.

Mais pour les politiciens petits-bourgeois, ordre signifie réconciliation des classes, et non oppression d'une classe par une autre.

N. LÉNINE (L'Etat et la Rérolution).

!!ИН ill la bourgeoisie russe fut capable de diriger jusqu'au bout sa propre révolution. Avec infiniment plus de force et de consistance que Plékhanov, Lénine considère la question agraire comme le problème central du renversement démocratique en Russie. « Le point crucial de la révolution russe, répétait-il, c'est la question agraire (de la terre). Des conclusions concernant la défaite ou la victoire doivent être basées... sur l'estimation de la condition des masses dans la lutte pour la terre ». Avec Plékhanov, Lénine considérait la paysannerie comme une classe petite-bourgeoise ; le programme agraire des paysans comme un programme de progrès bourgeois. « La Nationalisation est une mesure bourgeoise » insistait-il au Congrès d'unité. • Blle donnera une impulsion au développement du capitalisme : augmentera l'acuité de la lutte de classes ; renforcera la mobilisation de la terre ; causera un aflux de capitaux dans l'agriculture : fera baisser le prix du grain ». Malgré le caractère bourgeois indiscutable de la révolution agraire, la bourgeoisie russe restait, néanmoins, hostile à l'expropriation des grands domaines et, précisément pour cette raison, était pour un compromis avec la monarchie sur d'après le modèle prussien. A la position de Plékhanov la base d'ane constitution préconisant une alliance entre le prolétariat et la bourgeoisie, Lénine opposa l'idée d'une alliance entre le prolétariat et la paysannerie. Il proclama que la tâche de la collaboration révolutionnaire de ces deux classes était d'établir une « dictature démocratique », comme unique moyen de nettoyer radicalement la Russie de tous les débris féodaux, de créer un système de paysans libres et d'ouvrir la voie au développement du capitalisme sur le modèle américain et non prussien.

La victoire de la révolution, écrivait-il, ne peut être consacrée que par une dictature, car la réalisation de tranformations, dont le prolétariat et la paysannerie ont un besoin urgent et immédiat, provoquera la résistance désespérée des propriétaires terriens, des gros capitalistes et du tzarisme. Il sera impossible, sans dictature, de briser cette résistance et de repousser les tentatives contre-révolutionnaires. Mais ce sera, bien entendu, non pas une dictature socialiste mais démocratique. Elle ne pourra pas toucher (sans toute série de stades transitoires du développement révolutionnaire), aux bases du capitalisme. Il sera possible, dans le meilleur des cas, que de réaliser un repartage radical de la propriété foncière en faveur de la paysannerie; d'introduire un régime démocratique consistant et total allant jusqu'à Institution de la république; d'extirper tous les caractères asiatiques et féodaux non seulement de la vie quotidienne du village, mais aussi de l'usine ; d'inaugurer de sérieuses améliorations de la situation des travailleurs en élevant leur standard de vie, et, par dessus tout, de mener à bien la conflagration révolutionnaire en Europe.

LA CRITIQUE

DES CONCEPTIONS DE LÉNINE La conception de Lénine constituait un énorme pas en avant dans la mesure où elle préconisait, non des réformes constitutionnelles, mais la réforme agraire comme tâche principale de la révolution, et indiquait la seule combinaison réaliste de forces sociales pour sa réalisation. Cependant, le point faible de la conception de Lénine était la contradiction interne que portait en elle l'idée de « la dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie ». Lénine, lui-même, restreignait les limites fondamentales de cette « dictature » quand il la qualifiait ouvertement de « bourgeoise ». Il voulait dire par là que pour sauvegarder son alliance avec la paysannerie, le prolétariat serait obligé, cours de la révolution à venir, de renoncer à entreprendre, d'une façon directe, les tâches socialistes. Mais cela signifierait que le prolétariat renoncerait à sa propre dictature. Par conséquent, la situation impliquerait la dictature de la paysannerie, même si elle était réalisée avec la participation des ouvriers.

C'était justement ce que disait Lénine en certain cas. Par exemple, à la Conférence de Stockholm en réfutant les arguments de Plékhanov qui s'était élevé contre « l'utopie » de la prise du pouvoir. Lénine déclarait : discuter le programme agraires noi assemera la * Quel programme sommes-nous

Qui assumera la prise du pouvoir selon ce programme ? La paysannerie révolutionnaire ».

• Est-ce Lénine mélange le pouvoir du prolétariat avec cette paysannerie ? Non répond-t-il en se référant à ses propres mots d'ordre. Lénine différencie complètement le pouvoir socialiste du prolétariat, du pouvoir démocratique bourgeois de la paysannerie. " Mais voyons, s'exclame-t-il encore, est-ce qu'une révolution paysanne est possible sans la prise du pouvoir par la paysannerie révolutionnaire ». Dans cette formule de polémique, Lénine révèle avec une clarté spéciale la vulnérabilité de sa position.

La paysannerie est dispersée sur la surface d'un immense pays dont les points de ralliement sont les villes. La paysannerie elle-même est incapable de formuler ses propres intérêts car, dans chaque district, ses intérêts ont un aspect diférent. Le lien économique entre les provinces est créé par le marché et les chemins de fer, mais l'un et les autres sont entre les mains des villes. En cherchant à s'affranchir des limitations du village et à généraliser ses propres intérêts, la paysannerie tombe inéluctablement sous la dépendance de la ville. Enfin, la paysannerie est également hétérogène dans ses relations sociales: la couche des kulaks cherche naturellement à l'entraîner vers une alliance avec la bourgeoisie des villes, tandis que les couches des paysans pauvres sont portées vers les travailleurs urbains. Sous ces conditions, la paysannerie comme telle est complètement incapable de conquérir le pouvoir.

Il est vrai que dans l'ancienne Chine des révolutions portèrent la paysannerie au pouvoir, ou, pour être plus précis, octroyèrent le pouvoir aux chefs militaires des soulèvements paysans. Ceci conduisit chaque fois à un nouveau partage de la terre et à l'instauration d'une nouvelle dynastie « paysanne; à ce point, l'histoire recommençait par le commencement. La nouvelle concentration de la terre, la nouvelle aristocratie, le nouveau système d'usure provoquaient un nouveau soulèvement. Aussi longtemps que la révolution serve son caractère purement paysan, la société est incapable de sortir de ce cercle vicieux et sans issue.

C'estlà la base de l'histoire ancienne de l'Asie, y compris l'histoire ancienne russe. En Burope, dés le début du déclin du Moyen Age, chaque soulèvement paysan victorieux portait au pouvoir, non pas un gouvernement paysan, mais un parti urbain de gauche. Un soulèvement paysan était victorieux exactement dans la mesure où il réussissait à renforcer la position de la section révolutionnaire de la population urbaine. Dans la Russie bourgeoise du 20° siècle, il ne saurait pas même être question de la prise du pouvoir par la paysannerie révolutionnaire.

L'OPINION DE LÉNINE SUR LE LIBÉRALISME * L'attitude vis-à-vis de la bourgeoisie libérale était, comme il a été dit plus haut, la pierre de touche de la différenciation entre les révolutionnaires et les opportunistes dans les rangs de la social-démocratie.

Quel serait le caractère du futur Gouvernement Provisoire révolutionnaire ? En face de quelles tâches serait-il placé ? Dans quel ordre ?

Ces très importantes questions ne pouvaient être correctement posées que sur la base du caractère fondamental de la politique du prolétariat, et le caractère de cette politique était à son tour déterminé tout d'abord par l'attitude envers la bourgeoisie libérale.

De toute évidence, Plekhanov fermait obstinément les yeux devant la conclusion fondamentale de l'histoire politique du XIX* siècle : Chaque fois que le prolétariat va de l'avant comme une force indépendante, la bourgeoisie se réfugie dans le camp de la contre-révolution. Et plus les masses déploient d'audace dans leur lutte, plus rapide devient la dégénérescence réactionnaire du libéralisme. Nul n'est encore parvenu à inventer un moyen propre à paralyser les effets de la loi de la lutte des classes.

«Nous devons rechercher le soutien des partis non-prolétariens, répétait Plekhanov pendant les années de la première révolution, et non pas les repousser par des actes dépourvus de tact ».

Par des prédications monotones de ce genre, le philosophe du marxisme montrait que le dynamisme vivant de la société lui était inaccessible.

Les « manques de tact » peuvent repousser un intellectuel susceptible en tant qu'individu. Les classes et les partis sont repoussés par les intérêts sociaux.

« On peut dire avec certitude, répondait Lénine à Plekhanov, que les libéraux et les propriétaires terriens vous pardonneront des millions de « manques de tact », mais ne vous pardonneront pas une tentative de leur prendre la terre ».

Et pas seulement les propriétaires terriens. Les sommets de la bourgeoisie sont liés aux propriétaires par l'unité des intérêts de propriété, et plus étroitement par le système des banques. Les sommets de la petitebourgeoisie et de l'intelligentsia dépendent matériellement et moralement des gros et moyens propriétaires. Elles craignent le mouvement indépendant des masses.

Cependant, pour renverser le tsarisme, il était nécessaire de mener plusieurs dizaines de millions d'opprimés à un assaut révolutionnaire héroïque, plein d'abnégation, et qui ne s'arrêterait devant rien. Les masses peuvent être soulevées en vue de l'insurrection, uniquement sous la bannière de leurs propres intérêts, et par conséquent, dans un esprit d'hostilité irréconciliable envers les elasses exploiteuses, en commençant par les propriétaires terriens. La « répulsion» de la bourgeoisie oppositionnelle à l'égard des ouvriers et des paysans révolutionnaires était donc une loi immanente à la révolution elle-même, et ne pouvait être évitée par des moyens de diplomatie et de «tact ».

Chaque nouveau mois confirmait l'appréciation léniniste du libéralisme. Contrairement aux espérances des menchéviks. les cadets, non seulement n'étaient pas prêts à prendre leur place à la tête de la révolution « bourgeoise », mais au contraire, découvraient de plus en plus leur mission historique dans leur luttte contre elle.

Apres l'écrasement du soulèvement de Décembre, les libéraux, qui occupaient l'avant-scène politique à l'éphémère Douma, cherchèrent, de toute leur force. à se justifier aux yeux de la monarchie et à se disculper du manque de fermeté de leur conduite contre-révolutonnaire pendant l'automne 1905, alors que le danger menaçait les soutiens les plus sacrés de la « culture ».

Le chef des libéraux, Milioukov, qui menait les négociations secrètes avec le Palais d'Hiver, prouva très correctement dans la presse qu'à la fin de 1905, les cadets ne pouvaient même pas se montrer devant les masses. « Ceux qui maintenant blâment le parti (des cadets), écrivait-il, parce qu'il n'a pas protesté, dans le temps, en organisant des meetings contre les illusions révolutionnaires du trotskysme... ne comprennent simplement pas ou ne se souviennent plus de l'atmosphère qui régnait dans le temps, dans les réunions démocratiques publiques durant les meetings ».

Par les « illusions du trotskysme », le chef libéral entendait la politique indépendante du prolétariat qui attira vers les soviets les sympathies des plus basses couches des villes, des soldats, des paysans, et de tous les opprimés, et qui, pour cette raison, provoquaient la répulsion de la « société cultivée ».

L'évolution des menchéviks se déroula sur des lignes parallèles. Ils avaient de plus en plus fréquemment à se justifier devant les libéraax d'avoir formé un bloc avec Trotsky en 1905. Les explications de Martov, la publicité talentueuse des menchéviks se résumait en ceci : qu'il était nécessaire de faire des concessions aux « illusions révolutionnaires » des masses.

(A SUIVRE)

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