par E. GRANT
Au moment où les visées impérialistes des Américains et des Anglais se précisent, et où les plans d'un nouveau traité superVersailles sont en voie d'application, l'article ci-après du camarade Grant, publié dans le numéro de Juillet 1944 du Socialist Appeal, organe central de la section anglaise de la IV Internationale, acquiert une actualité brûlante.
LES Alliés ne laissent aucun espoir aux travailleurs allemands. L'occupation de la péninsule du Cotentin a offert aux impérialistes anglo-américains une position strategique importante pour la lutte décisive contre leurs antagonistes allemands.
'Mais le trait le plus frappant de l'invasion de l'Europe a été la résistance désespérée des soldats allemands et même des soldats des pays conquis par l'Allemagne, malgré l'écrasante supériorité en matériel des Alliés.
Cinq années de guerre et trois années de massacre sur le front russe ont fait des ravages considérables dans les rangs de l'armée allemande. Même les tout jeunes soldats, dont elle se compose presque exclusivement maintenant, ont, •selon les reportages du News Chronicle, l'air harassé et hagard. Sur leurs faces haves et ridées sont écrites toutes les souflrances qu'ils ont endurées, toutes celles qu'ils endurent encore. Cependant, selon les témoignages unanimes de la presse capitaliste, ils n'en continuent pas moins à se battre farouchement en dépit de leur situation désespérée, tant parmi eux est grande la terreur que leur inspirent les suites de la défaite.
Entre temps, la presse capitaliste, et principalement cette partie de la presse capitaliste qui, comme le Daily Mail et le Sunday Dispatch, a, avec enthousiasme prêté son appui à Hitler avant la guerre. réclame maintenant à cors et à cris le châtiment exemplaire des soldats allemands qu'elle feint de tenir pour responsables des crimes des nazis. En cela, le dénommé Parti Communiste et les chefs travaillistes et syndicalistes sont là pour lui prêter main forte, tandis que Chur- chill, Staline et Roosevelt d'autre part ont proclame que des mesures draconiennes seront prises contre le peuple allemand après la défaite de Hitler. Une paix de Carthage lui sera imposée auprès de laquelle le traité de Versailles n'aura été qu'un jeu d'enfant. Ce sera sans doute une paix analogue à la « paix» monstrueuse imposée par Hitler aux peuples de Pologne, de France et des autres pays d'Europe.
Pendant la première guerre impérialiste, les classes dirigsantes des nations alliées prétendirent lutter pour le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et pour la défense des libertés démocratiques de tous les pays. Cette politique se trouve exprimée et résumée dans les 14 points du Président Wilson. De même, au début de la guerre actuelle, les Alliés proclamèrent la Charte de l'Atlantique, voulant ainsi opposer leur propre programme à l'esclavage auquel réduirait tous les pays la victoire de Hitler.
Mais, alors que durant la dernière guerre les véritables plans des Alliés demeurèrent secrets jusqu'à la défaite de l'Allemagne, actuellement Churchill a annoncé ouvertement que la Charte de l'Atlantique n'est pas applicable à l'Allemagne. Il entend par là qu'elle devra être morcelée et que chaque puissance en recevra une bonne part. Ainsi les projets des impérialistes sont dûment et cyniquement étalés au grand jour.
Que les impérialistes puissent parler aussi ouvertement, cela est dû à la politique de Staline et des chefs travaillistes. De telles déclarations émanant d'un homme d'Etat pendant la première guerre n'aurait pas manqué de provoquer une véritable tempête dans les rangs de la classe ouvrière du monde entier. Mais la dégénérescence des staliniens et des travaillistes est telle, qu'ils ont trahi non seulement les plus élémentaires libertés démocratiques des peuples, mais même cet internationalisme jadis à la base de leur programme.
Les capitalistes ont fait publiquement amende honorable de leur « générosité » envers l'Allemagne : « Nous devrons cette fois nous montrer impitoyables », proclament-ils. Cependant, un examen, même superficiel, du traité de Versailles suffit pour montrer la vraie nature de leur philantropie envers les vaincus.
En vertu de ce traité, l'Allemagne a été dépouillée de l'Alsace-Lorraine, rendue à la France, de la Sarre, soumise au contrôle français pendant 15 ans, de 'Eupen-Malmedy, donné à la Belgique et du Schleswig-Holstein, rattaché alit Danemark ; un corridor polonais fut créé dans le territoire même de l'Allemagne séparant la Prusse orientale du reste du Reich. Toutes ses colonies lui furent retirées... et la part du lion octroyée à l'Angleterre.
Ces changements territoriaux saignèrent l'Allemagne à blanc. L'AlsaceLorraine et la Sarre étaient parmi ses principaux centres de production de fer et de houille. Leur perte a eu pour elle des conséquences irrémédiables. Mais non contents, les Alliés exigèrent davantage. La marine marchande de l'Allemagne fut confisquée. Sa marine de guerre, plutôt que de se rendre aux Alliés. se saborda. Les réparations exigées étaient tellement exhorbitantes que, selon les capitalistes eux-mêmes, l'Allemagne se i trouvait dans l'impossibilité de payer, car elles dépassaient de beaucoup ses capacités économiques. En plus de tout cela, l'Allemagne fut astreinte à un désarmement unilatéral. La Rhénanie fut démilitarisée par force. Et pour compléter le tableau de la «générosité» des vainqueurs, il convient de noter que le blocus de l'Allemagne fut continué longtempsaprès la déclaration de l'armistice, à la suite de quoi 1 million d'enfants y moururent faute de lait. Le traité de Versailles fut pour le peuple allemand synonyme de famine, de misère et de dégradation. Et ce n'est pas tout. En 1923, comme l'Allemagne se trouvait dans l'impossibilité de payer les réparations, l'Angleterre et la France occupèrent la Rhur. La conséquence en fut une inflation terrible qui ruina les travailleurs et les classes moyennes. Le mark tomba à
12.000.000.000.000 la f. C'était la faim, la misère, le désespoir pour l'écrasante majorité du peuple allemand.
Cependant, en raison de l'accroissement sur une échelle mondiale des contradictions capitalistes, les intentions des Alliés dans la présente guerre rendent ce sauvage traité semblable à un acte de haute philantropie. Au lieu d'un corridor polonais séparant la Prusse orientale du reste de l'Allemagne, le probième sera « résolu » en livrant la Prusse orientale à la Pologne. Et il en sera ainsi des revendications de tous les pays occupés par Hitler. A la place des réparations exhorbitantes imposées par les Alliés aprés la dernière guerre, on exigera de nouvelles sommes qui dépassent tout ce que l'imagination peut concevoir.
La Russie à elle seule réclame dix à vingt fois les sommes de Versailles. Lénine qui, se référant au traité de Versailles, le considérait comme un traité de brigands, destiné à semer les germes de la nouvelle guerre mondiale, que dirait-il de ce super-Versailles, mille fois plus odieux que le premier ?
Et maintenant, ce sont ces mêmes fauteurs de guerre qui ont l'audace d'imputer au peuple allemand leurs propres crimes.
La guerre et ses destructions formidables ainsi que l'admirable résistance de l'Armée Rouge ont créé un nouvel état d'esprit parmi les ouvriers avancés allemands. Si Staline offrait la possibilité d'une solution socialiste internationale du conflit, s'il tendait une main de coopération fraternelle aux travailleurs et aux soldats allemands, le drapeau rouge flotterait déjà sur toute l'Europe. Mais même en dépit de toutes les trahisons, il est impossible de détourner le cours de l'Histoire. Malgré l'aide prêtée à Hitler par la politiqne de Staline et de Churchill, les ouvriers allemands commencent à se mettre en mouvement. Il est douteux que Hitler puisse survivre à 1944. La situation a atteint son point culminant et prend la voie de la révolution de 1918. Les travailleurs d'Allemagne se préparent à tirer des crimes d'Hitler et des nazis une vengeance éclatante.
Et voici deux rapports reçus par la Fédération Internationale des ouvriers des transports:
« Un ouvrier du Syndicat qui parle couramment l'allemand et est revenu en
Avril dernier après un séjour de 2 ans à
Berlin en qualité de travailleur étranger, séjour qu'il fit afin d'étudier la situation en Allemagne, signale que dans l'usine où il travaillait, sur 40 ouvriers allemands, il y avait 2 nazis, 2 communistes et 3 social-démocrates. Les autres ou-• vriers étaient hostiles aux nazis, mais ne voulaient pas entendre parler des anciens partis. Le rapport continue en relatant que maintenant les ouvriers eapriment ouvertement leurs opinions et sont pour le sabotage, mais pas encore disposés à risquer une grève.
.... Des rapports qui sont parvenus indépendamment les uns des autres de quatre régions différentes de l'Allemagne confirment ces renseignements.
« Des comités de soldats auraient été formés dans les bataillons de réserve.
Ils ont même commencé à entrer en action.
Ils ont débuté par protester avec succès contre la suppression des repas chauds :
c'est ainsi que commença en 1918 la révolte de la Flotte.
«Les rapports démontrent clairement que ces comités de soldats poursuivent des buts politiques comme ceur qui se sont formés il y a déjà longtemps en
Norvège. »
Tous les Alliés connaissent cet état d'esprit des travailleurs allemands et c'est pourquoi ils font de gros efforts pour empoisonner l'opinion en Angleterre, en Amérique et dans I'U.R.S.S, et exciter l'indignation des masses contre tous les Allemands au lieu de faire la distinction entre les nazis et leurs maitres capitalistes et les travailleurs allemands.
Mais ils ne réussiront pas! Les travailleurs de l'Allemagne et de l'Europe trouveront leur voie vers le programme de la IV° Internationale.
Ils lutteront pour une Allemagne socialiste dans les Etats-Unis Socialistes de l'Europe et du Monde.