Il y a cent ans, du 18 mars au 30 mai 1871, les travailleurs de Paris prirent le pouvoir. En cette période où le mouvement ouvrier faisait ses premiers pas en Europe comme mouvement de masse, la Commune de Paris fut avant tout le produit d’un soulèvement élémentaire des travailleurs de Paris, nullement prévu et préparé par aucune des tendances socialistes de l'époque. La solidarité des travailleurs des villes de province resta limitée à quelques-unes d'entre elles. La solidarité internationale demandée par la lère Internationale, sous l'impulsion de Karl Marx lui-même, fut également limitée. Par contre, les gouvernants de France et d'Allemagne qui avaient quelques semaines auparavant par un armistice interrompu la guerre qu'ils se faisaient depuis l'été 1870, s'entendirent aussitôt et le pouvoir de Thiers, replié à Versailles, disposa rapidement des forces de répression pour écraser la Commune de Paris dans un carnage sans précédent dans l'histoire. Ainsi bourgeois et hobereaux de France et d'Allemagne réunis montraient à leur façon qu'ils avaient compris la signification profonde du soulèvement des travailleurs de Paris ; ils y voyaient à juste titre l'annonce — le péril pour eux — de puissants mouvements ouvriers qui renverseraient le régime du Capital et créeraient une société socialiste universelle.
Les travailleurs de Paris ne gardèrent le pouvoir dans leur ville que pendant 71 jours. Ce temps si court leur fut cependant suffisant pour prendre toute une série de mesures qui, répondant à leurs besoins d'opprimés et à leurs aspirations socialistes, constituent un tableau impressionnant même un siècle plus tard: l'abolition de l'armée permanente et son remplacement par le peuple en armes, la gratuité de tout l'enseignement, la séparation de l'Eglise et de l'Etat, l'élection et la révocabilité de tous les fonctionnaires publics, l'abolition du travail de nuit dans les boulangeries, les « étrangers » disposant des mêmes droits que les français, la suppression des bureaux de placement privés, etc.
Que de mesures de la Commune de Paris qui n'ont pas encore été prises aujourd'hui, alors que les techniques ont connu ‘un développement foudroyant, même dans un pays où la démocratie bourgeoise est la plus développée ! Combien de ces mesures dont l'application est aujourd hui menacée dès que la bourgeoisie s'oriente sur une voie réactionnaire !
Internationaliste, la Commune proclama que son drapeau est « celui de la République universelle ». F
La Commune de Paris ne fut pas sans faiblesse. Elle ôta le pouvoir politique à la bourgeoisie, elle prit de nombreuses mesures qui limitaient l'exploitation capitaliste et donnaient aux travailleurs des possibilités accrues d'émancipation, mais elle ne porta pas du tout atteinte au pouvoir économique du Capital : l'exemple le plu: ustratif est le respect qu'elle montra envers la Banque de France, le cœur financier du pays, l'institution du capital par excellence. Mais ces faiblesses que Marx et les marxistes révolutionnaires depuis lors ont étudiées sont, compte tenu de la jeunesse et de l’inexpérience de la classe ouvrière en cette période, bie: signifiantes par rapport à tout ce que la Commune de Paris a apporté au mouvement ouvrier international. Aussi est-il normal que, tout au cours du siècle écoulé, les travailleurs du monde entier ont effectivement réalisé ce que Marx écrivait au moment même où les pelotons d'exécution des Versaillais fonctionnaient sans désemparer :
« Le Paris ouvrier, avec sa Commune, sera célébré à jamais comme le glorieux fourrier d’une société nouvelle. Le souvenir de ses martyrs est conservé pieusement dans le grand cœur de la classe ouvrière. Ses exterminateurs, l'histoire les a déjà cloués à un pilori éternel, et toutes les prières de leurs prêtres n'arriveront pas à les en libérer ».
Le rayonnement de la Commune de Paris est si grand que, de toutes parts, les descendants des Ponce Pilate et même des Versaillais de l'époque, s'efforcent de s'approprier cette ébauche de pouvoir ouvrier d'une façon ou d'une autre. Les réformistes de tout acabit, sociaux-démocrates et staliniens, mettent l'accent sur ce qui hier fut faiblesse de la Commune pour justifier ce qui constitue aujourd’hui leurs trahisons et leurs crimes envers le mouvement ouvrier. Que de bourgeois dont les dents ont grincé en Mai 1968 prétendent ne voir dans la Commune de Paris qu’une immense « fête » du peuple de Paris, passant sous silence les 40 000 travailleurs qui furent tués au cours de cet affrontement de classe.
La répression versaillaise devait, selon Thiers, cet arriviste sans scrupule, qui reste encore dans les manuels d'histoire de France le grand homme qui « libéra » le territoire, écarter le spectre du socialisme pour toujours. Mais à l'époque même où il s'exprimait ainsi, le mouvement ouvrier et socialiste avait pris son essor dans la plupart des pays d'Europe occidentale ; en France même la répression ne l’enraya que pendant quelques années. A la fin du 19ème siècle le mouvement ialiste était plus fort que jamais. Et malgré l'effroyable défaite que constitua en août e de la Deuxième Internationale, c'est moins de 50 ans après la Commune de Paris que les ouvriers et les paysans de l'empire tsariste balayaient un régime archaïque, écartaient du pouvoir le capitalisme et engageaient sur la voie de la construction d'une société socialiste un des plus grands pays du monde.
Dans la cinquantaine d'années qui sépare la révolution d'Octobre 1917 du centenaire de la Commune de Paris, la crise mondiale du système capitaliste n’a cessé de sévir. A présent un tiers du globe et un tiers de la population humaine ont déjà été arrachés à son exploitation. Certes, au cours de ces années, les masses travailleuses ont également connu de lourdes défaites, comme la victoire du nazisme en Allemagne, l'expansion du fascisme sur une partie de l'Europe, une deuxième guerre mondiale, des saignées considérables dépassant de beaucoup la répression versaillaise dans bien des pays (indonésie, Brésil, etc.).
Toutes les conquêtes et tous les progrès effectués aux dépens du capitalisme n’ont pas fait de la période de transition qui aboutira à la victoire du socialisme dans le monde entier une période d'évolution pacifique, dans laquelle la prise du pouvoir se fera désormais par des voies pacifiques ou parlement: s, comme le laissent entendre les vieux réformistes sociaux-démocrates et les néo-réformistes staliniens. Au contraire, le capitalisme — et plus particulièrement l'impérialisme yankee, son élément le plus puissant — est résolu à maintenir sa domination par tous les moyens à sa disposition, y compris le cas échéant par des moyens qui pourraient mettre en danger l'existence même de l'humanité, et il défend avec acharnement chaque pouce de terrain sur l’un quelconque des continents.
La bataille qui fait rage depuis plusieurs années entre la révolution vietnamienne et les forces militaires rassemblées par Washington au service du capital s'étend maintenant à toute la péninsule indochinoise. Des luttes armées se poursuivent dans plusieurs pays d'Amérique Latine, d'Asie, d'Afrique. Le régime d'Allende au Chili ne doit engendrer aucune illusion, il n'établira pas un Chili socialiste ; comme chaque fois que fut établi un gouvernement de coalition entre des partis se revendiquant de la classe ouvrière et des partis bourgeois, il n'y a là qu'un intermède préparant un affrontement les armes à la main entre les forces de la bourgeoisie et celles des masses travailleuses. Dans les pays à structure de type colonial la conquête de l'indépendance politique s’est montrée et se montrera insuffisante pour les dégager de l'emprise impérialiste et leur permettre de sortir de la misère ; ne parviendront à le faire que ceux où la lutte révolutionnaire sera poursuivie non seulement contre le capitalisme étranger mais aussi contre le capitalisme indigène, jusqu'à son renversement et à l'instauration d'un gouvernement des masses travailleuses des villes et des campagnes et de rapports de propriété collectifs et planifiés.
Pendant vingt ans après la fin de la deuxième guerre mondiale, le capitalisme pensait être débarrassé du spectre de la révolution socialiste dans les pays économiquement développés, avant tout d'Europe, d'Amérique du Nord et du Japon. Le « néo-capitalisme », et les quelques améliorations matérielles apportées par la « société de consommation » n'avaient-ils pas apaisé de larges couches de la classe ouvrière ? Les syndicats et les vieux partis ouvriers (les partis communistes inclus) étaient pratiquement entrés dans le système ; ils ne revendiquaient que des améliorations limitées, ils ne cherchaient qu'une représentation parlementaire accrue. De cette situation, des « théoriciens » en avaient déduit que Marx était « dépassé » ou, tout au plus, que le marxisme tiré au 19ème siècle de l'analyse du capitalisme le plus moderne de l'époque était peut-être bon pour les pays sous-développés ! Soudainement, dans l'euphorie bourgeoise, à la plus grande surprise des capitalistes ainsi que des sociaux-démocrates et des staliniens, c'est à Paris, dans le Paris de la Commune, qu'en Mai 68 des barricades étaient à nouveau dressées. Sous cette impulsion, le prolétariat de France et avec lui de larges secteurs des nouvelles classes moyennes allaient, pendant plus de trois semaines, paralyser toute l’activité économique et mettre en péril le régime politique, le fameux « Etat fort » de de Gaulle, par une grève générale comme jamais le monde n'en avait vu de pareille.
Mai 68 n'était pas un « accident » de l'histoire de la France. Depuis lors, les manifestations, les grèves, les batailles de rue se sont multipliées dans tous les Etats capitalistes. Îl ne s'agissait pas de la révolte de couches marginales qui n’ont pas été touchées par les « bienfaits » de la « société de consommation ». Au contraire ce sont en premier lieu les jeunes — étudiants, lycéens, ouvriers — qui n’ont pas connu la misère, le chômage, le fascisme des années de l'entre deux guerres, qui se soulèvent, mettant en relief avec une force extraordinaire les tares les plus profondes du capitalisme, son exploitation éhontée de la plus grande partie de l'humanité, la soumission à sa loi de toutes les activités humaines, son absence de valeurs morales et culturelles, tout étant régi par sa recherche du profit. Ce sont avant tout les jeunes, qui montrent une précocité intellectuelle, une ardeur politique, une abnégation dans le combat, qui effraient le monde bourgeois et aussi les vieilles directions dégénérées du mouvement ouvrier. Les générations ouvrières plus âgées, stimulées par cette combativité commencent à se réanimer et à envisager des luttes plus larges, plus résolues.
Depuis Mai 68, il n'y a plus de pays capitaliste, développé ou non, où la lutte de classe serait en sommeil ; de larges couches (minorités nationales, femmes, …) mettent en cause les principes les plus consacrés de l'exploitation de l’homme par l'homme.
Un siècle après la Commune de Paris, la perspective de la victoire du socialisme est plus concrète que jamais, mais elle ne trouvera sa réalisation qu'au travers de combats qui seront extrêmement acharnés et qui exigeront non seulement de lourds sacrifices mais aussi une qualification et une organisation extrémement élevées de l'avant-garde internationale pour mener les combats décisifs contre le capitalisme.
Mais, dans son extension à la planète au cours du siècle écoulé, le mouvement ouvrier et socialiste a appris aussi qu'il recélait en son sein des forces de freinage et de trahison beaucoup plus grandes qu'on n'avait pu l’imaginer à l'origine de la pensée socialiste. Ce furent d'abord les sociaux-démocrates réformistes et patriotes qui asservirent le mouvement ouvrier de chaque pays à sa bourgeoisie respective. Puis, c'est surtout la dégénérescence de la révolution russe qui a montré les dangers qui pouvaient exister même après la prise du pouvoir et du fait de celle-ci.
Dès ses origines, le mouvement ouvrier avait bien eu prescience des dangers bureaucratiques. La Commune de Paris, avec ce puissant instinct de classe dont firent preuve les travailleurs de cette ville, prit des mesures qui étaient l'application effective d'un programme anti-bureaucratique : les élus étaies étaient responsables et révocables à tout moment, les fonctions publiques étaient assurées pour un salaire d’ouvrier.
Marx souligna le fait dans « La guerre civile en France ». A la veille d'Octobre 1917, Lénine, citant les enseignements de Marx sur l'Etat, reprenait ce programme dans « L'Etat et la Révolution ». Dans les « Thèses d'avril » qui contribuèrent tant au réarmément du Parti Bolchevik, on trouve :
vo: Non pas une république parlementaire — y retourner après les Soviets des députés ouvriers, ce serait un pas en arrière — mais une république des Soviets des députés ouvriers, salariés agricoles et paysans dans le pays entier, de la base au sommet.
Suppression de la police, de l’armée (1) et du corps des fonctionnaires.
Eligibilité et révocabilité à tout moment de tous les fonctionnaires ; leurs traitements ne doivent pas être supérieurs au salaire moyen d’un bon ouvrier ».
Par suite d’une combinaison de facteurs nationaux et internationaux, quelques années après Octobre 1917 en Union soviétique s'est imposée au pouvoir une bureaucratie qui, tout en se maintenant sur la base des nouveaux rapports de production, est parvenue à étouffer toute existence de démocratie ouvrière. et socialiste dans ce pays. Elle a asservi les partis communistes dans le monde pour en faire des instruments de sa politique de « coexistence pacifique » avec les Etats capitalistes. Elle utilise autant que faire se peut les luttes des masses comme monnaie d'échange dans ses rapports avec le monde capitaliste. Elle a recouru à la force en Hongrie en 1956 et en Tchécoslovaquie en 1968 lorsque, dans ces pays où le capitalisme avait été aboli, les masses ouvrières entrèrent en lutte pour établir un régime de démocratie ouvrière. Le vieux parti bolchevik fut exterminé par Staline. Les successeurs de celui-ci répriment tous ceux qui comme Grigorenko en U.R.S.S., Modzelevsky et Kuron en Pologne, Petr Uhl en
-Tchécoslovaquie, combattent pour rendre au socialisme le contenu qu'il avait dans les heures héroïques de la Révolution russe, quand elle était dirigée par Lénine et Trotsky.
Les mouvements qui se sont produits dans plusieurs Etats ouvriers, et tout récemment encore :
en Pologne, montrent sans contestation possible que les mesures anti-bureaucratiques prises par la Commune de Paris gardent toute leur validité pour ces Etats. Il faut toutefois y ajouter la revendication du droit à la pluralité des partis partisans des nouveaux rapports de production : ni Marx ni Lénine n'avaient envisagé des conditions telles que celles du stalinisme qui rendent toute élection une farce et qui poussèrent à l'extrême les différenciations de revenus et de statuts dans une société se revendiquant du socialisme. Ces revendications sont les éléments. essentiels du programme de la révolution politique anti-bureaucratique qui s'annonce dans tous ces pays et qui, seule, pourra y établir la démocratie soci:
CT EI
Révolution prolétarienne dans les pays capitalistes développés, révolu: poursuivant le combat contre l'impérialisme en un combat contre la bourgeoisie nationale, révolution politique anti-bureaucratique dans les Etats ouvriers, toutes trois liées et combinées, c'est la Commune qui n'a cessé de combattre, de s'étendre et qui se poursuivra jusqu'à ce que disparaissent toute exploitation et toute oppression dans le monde entier.
Célébrer la Commune de Paris à l’occasion de son centenaire, ce n'est pas seulement rappeler aujourd’hui les 71 journées pendant lesquelles les travailleurs armés de cette ville assurèrent eux-mêmes leur sort, c'est aussi participer aux luttes qui se mènent contre les Versaillais d'aujourd'hui pour faire triompher universellement la Commune. C'est :
— soutenir les peuples vietnamiens et indochinois, lutter pour le retrait de toutes les troupes américaines et pour la victoire de la révolution dans la péninsule indochinoise ;
— soutenir les fedayins palestiniens contre les attaques combinées de l'impérialisme, de l'Etat sioniste et des dirigeants bourgeois et petits-bourgeois des Etats arabes ;
— soutenir les luttes révolutionnaires à Ceylan, au Pakistan oriental, en Colombie, en Argentine, etc. ;
— soutenir les revendications et les luttes de toutes les minorités nationales et de toutes les catégories opprimées ;
— soutenir les luttes ouvrières, contribuer à les généraliser sur un programme de revendications transitoires qui met à l'ordre du jour la question du pouvoir ;
— appuyer la lutte pour la démocratie ouvrière dans les Etats ouvriers, pour le pouvoir dans l'économie et dans l'Etat exercé par des conseils ouvriers, exiger la libération des militants emprisonnés ;
— arracher la libération de tous ceux qui sont en prison ou dans des camps pour leur action en faveur de l'émancipation de leur peuple ou de leur classe.
Plus lesluttes s’exaspèrent à l'échelle mondiale, plus se manifeste le rôle contre-révolutionnaire dirigeant de l'impérialisme américain et plus se fait sentir la nécessité d'une organisation internationale de l'avant-garde marxiste révolutionnaire. Cette tâche centrale, la IVème Internationale l'a poursuivie inlassablement depuis que l’Internationale Communiste asservie au stalinisme a cessé d'être le centre de la révolution socialiste mondiale. Ses militants participèrent toujours aux combats de leur pays. Longtemps minorité réduite à la seule propagande du marxisme révolutionnaire, elle reçoit depuis quelques années l'appui et l’adhésion de milliers de jeunes révolutionnaires sur tous les continents, et commence à être en état de mener des luttes dans quelques secteurs et ainsi de montrer dans les faits la supériorité du marxisme révolutionnaire sur toutes les idéologies qui foisonnent dans la décomposition du stalinisme et de la social-démocratie. Ce n'est qu’un début. Mais il a suffi pour que la progression des luttes révolutionnaires dans le monde soit déjà souvent attribuée par tous le tenants du capital et par les dirigeants faillis et traîtres de la social-démocratie et du stalinisme au trotskysme. La IVème Internationale est aujourd'hui dénoncée, calomniée et persécutée, comme le furent la lère Internationale au lendemain de la Commune de Paris, la Illème Internationale après Octobre.
Célébrer la Commune de Paris, c’est également renforcer l'avant-garde mondiale, c'est rejoindre la IVème Internationale et ses sections, pour assurer les victoires de demain.
Vive la Commune de Paris ! K Vive la révolution socialiste internationale ! Vive la Commune mondiale !
Le Secrétariat Unifié de la Quatrième internationale .
Mars-Mai 1971.