Il
LES PERSPECTIVES DE LA SITUATION EN FRANCE (Extraits)
L. — L'évolution du capitalisme français dans les dernières années s'est faite sous le signe d’une contradiction qui exigeait une solution : d'un côté, l'industne, l'agri-cuiture et méme lé réseau de distribunon commercial se modermsaient à grands pas, etlaçant insensiblement l'image traditionnelle du capitalisme français retardataire ; d'uu autre coté, la France trainait le poids d'un empire colonial vieux style, dont le mainuen l'enhsait dans les guerres incessantes handicapant l'évolution économique du pays et vouées de toute manière à la défaite.
II. — Le processus de modernisation de l'économie française faisait partie du processus plus général du capitaisme européen, et de l'intégration économique euro-pecnue qui s'incarne actuellement dans le Marché Commun. : ï
L'opuon pour cette intégration signitiait, de la part du grand capital français, la décision irrévocable de maintenir, d'accélérer et d’amplifier le cours de modernisation de l'économie au détriment des situations et des forces particulières qui dispoSaient d'un poids paralysant dans les institutions politiques du pays, à savoir la démocratie parlementaire style III‘ et IV‘ République,
Outre la force parlementaire du Parti Communiste français, l'éparpillement des forces parlementaires bourgeoises et l'influence des, différents groupes de pression, représentant souvent des intérêts économiques rétrogrades, rendaient le pouvoir politique de la bourgeoisie instable et peu propre à réaliser les buts urgents vitaux du grand capital.
Contre l'option de la modernisation accélérée de l’économie, devenue particulièrement urgente par suite de l'accélération de l'intégration européenne et des impératifs du Marché Commun, se dressait objectivement, depuis l'éclatement de la Révolution algérienne, la coalition spécifique qui s'est établie entre l’armée, les colons et l'extrême droite métropolitaine,
IT. — C'est l’armée installée avec le gros de ses forces en dehors de la métropole, dans la guerre contre la Révolution algérienne, qui a démesurément gonflé l'importance de l'extrême-droite dans l'évolution politique de ces dernières années en France, et qui a jusqu'ici effectivement contrecarré la politique coloniale « libérale » à laquelle tend, par une meilleure compréhension des conditions objectives et de ses propres intérêts à long terme, le grand capital.
L'armée, humiliée par ses défaites coloniales précédentes, transplantée dans cet état d'esprit en Algérie, et en communion avec la masse réactionnaire des colons, s'est donné des conditions exceptionnelles pour peser sur l'évolution politique du pays dans un sens ultra-réactionnaire,
IV. — Pendant toute une période, ce rôle de l'armée n'a pas été directement contesté par le grand capital français pour toute une série de raisons : lui-même tendait vers un « Etat fort » ; limpétuosité de la Révolution algérienne pre d'amener la perte effective des positions africaines considérées par le grand capital français comme étant de toute façon essentielles, et aussi parce que les moyens politiques lui manquaient pour contrôler, même s'il le voulait, les excès de l’armée. tendance vers « l'Etat ort » de la grande bourgeoisie française correspondait à la nécessité d'accélérer la modernisation en cours de l’économie et de l’Empire, entravée par les institutions parlementaires de la IV' République et leur façon de fonctionner.
D'autre part, le « libéralisme » de la politique coloniale du grand capital n'allait pas et ne peut toujours pas aller au-delà de certaines réformes politiques et concessions sans mettre en danger les intérêts économiques fondamentaux de l'impérialisme français en Afrique. Dans le cas plus concret de l'Algérie, le « libéralisme » du grand capital français ne saurait admettre que lui échappe le contrôle effectif sur le Sahara. Au contraire, son « libéralisme » dans la recherche d’une solution politique en Algérie est en réalité déterminé par le souci de sauvegarder ses intérêts au Sahara, grâce à des Ga iene politiques faites à temps devant la force et la ténacité de la Révolution algérienne.
Dans le cadre des institutions de la IV* République enfin, il manquait au grand capital français la possibilité pratique de contrôler l'armée placée dans les conditions concrètes de la guerre d'Algérie.
LA SIGNIFICATION DU COUP DU 13 MAI 1958
V.— Le 13 mai a signifié une défaite très grave pour le mouvement ouvrier français. Pendant une période pesait sur celui-ci, outre l'apathie des masses et les effets démoralisants de la défaite sans combat, la puissance unifiée de toutes les forces ut et réactionnaires et la menace contre l'existence légale des organisations ouvrières.
La réussite unique, du point de vue du grand capital, de l'opération du 13 mai 1958 a consisté à avoir pu, ayant paralysé les masses, transmuter une crise super-nationaliste et ultra-réactionnaire en une victoire du pouvoir politique du grand capital, dans sa plus grande et plus pure concentration jamais connue dans la récente histoire du pays. Cette opération a été rendue possible grâce à l'installation du pouvoir bonapartisté de de Gaulle et de son cabinet de grands commis, experts et fonctionnaires, au service du grand capital. ; x our toute une période, après le coup du 13 mai, s’est installée une sorte de double pouvoir politique de la bourgeoisie: celui de Paris avec de Gaulle, représentant manifeste du grand capital français ; celui d'Alger, de la coalition des forces ultra-réactionnaires de l'armée, des colons et des couches bourgeoises et petites-bourgeoises économiquement rétrogrades de la métropole. 5
Profitant de son pouvoir bonapartiste, de Gaulle a évité, pendant toute une période un conflit direct avec le pouvoir d'Alger. Au contraire, fort de l'appui de ce dernier à son gouvernement « national », il a su mener toute une série de profondes réformes administratives, économiques, financières et sociales, accentuant la mainmise du grand capital industriel et financier sur la vie du pays, et tendant à balayer les obstacles L ARR et se dressent encore sur la voie de la modernisation capitaliste le ce dernier, È
Ms
TRIBME INTERNATIONALE
, C'est grâce à cette alliance de fait entre les deux pouvoirs pendant toute la première phase du régime gaulliste, avant tout contre le Parti Communiste et la démocratie arlementaire du type IV* République (le « système ») que fut imposée l'opération 'inay, c'est-à-dire un brusque et très considérable abaissement du niveau de vie des masses. L'intégration au Marché Commun imposait à la bourgeoisie la nécessité immédiate d'une telle opération. : SES
Ne pouvant pas supporter à la fois la guerre coloniale, la modernisation de l'économie et le niveau de vie donné des masses, le grand capital a décidé un premier assainissement aux frais des travailleurs (dévaluation Pinay). Pour effectuer cette opération avec un minimum de risques, il fallait affaiblir largement et paralyser les organisations ouvrières et éliminer pendant une période toute forme d'opposition parlementaire (pleins pouvoirs). ,
En même temps, subtilement, en introduisant l'équivoque, l’ambiguité, le doute, la confusion dans la politique « intégrationniste » concernant l'Algérie, de Gaulle a insensiblement miné les bases de cette politique, fractionné, isolé et paralysé les forces ultra-droitières. : 2.
Dans les conditions concrètes de la France issue du 13 mai, la manière d'agir de de Gaulle, si machiavélique et lâche qu'elle puisse paraître, n’en était pas moins déterminée par le rapport de forces entre les deux centres de pouvoir politique de la bourgeoisie, également par le souci de de Gaulle de ne pas blesser et de ne pas s'aliéner l'armée, et tout cela sur l'arrièrefond d'apathie et de prostration profondes des masses populaires. U .
… La « ruse » de de Gaulle est la voie empruntée par la grande bourgeoisie consciente afin de régler ses comptes à l'intérieur du camp des forces bourgeoises et pro-bourgeoises et d'arriver à ses buts avec le minimum de frais et de temps, sans avoir à provoquer à aucun moment l'intervention des masses.
LE TOURNANT DU 16 SEPTEMBRE 1959
VI. — La nouvelle politique algérienne de de Gaulle annoncée dans le discours du 16 septembre correspond aux vues du grand capital français en cette matière. Elle reflète d'autre part le renforcement du pouvoir politique de celui-ci face au deuxième uvoir d'Alger. Devant la force et la ténacité de la Révolution algérienne ; devant
‘échec et la vanité de la « pacification » militaire ; devant la détérioration que représente la poursuite de la LS d'Algérie pour tout l'Empire africain réformé et pour les intérêts économiques de l'impérialisme français dans le Maghreb ; devant enfin lé ve handicap économique et financier que constitue cette guerre pour les projets le modernisation et d'intégration européenne du capitalisme français, ce dernier s’em-presse de mettre actuellement en avant sa solution « libérale » pour l'Algérie.
Cette solution — quelle qe soit — ne saurait sacrifier les intérêts économiques du capitalisme français au Sahara. D'autre part, elle ne saurait, dans les conditions concrètes qui règnent encore en Algérie, ignorer les réactions des colons et d'une bonne partie de l'appareil de l'armée, avec les répercussions éventuelles dans les milieux de la droite en France même. Il faut d'autre per tenir compte de la difficulté lus grande que jamais de trouver dans l'état actuel d'esprit qui caractérise la base
Êe la République algérienne, aguerrie, mûrie dans une expérience sanglante, renforcée dans son moral par les succès militaires et diplomatiques récents de la révolution,
Le nue baodaïste, bourguibiste, qui se prête à une solution de trahison de la olution.
Dans ces conditions, l'arrêt effectif des hostilités impliquerait des concessions à la Révolution algérienne que de Gaulle est encore loin d'avoir formulées et qui apparaissent encore comme inacceptables non seulement pour les colons, mais pour une bonne partie de l'appareil de l'armée.
D'où la perspective de pourparlers difficiles, longs, s'étendant éventuellement même sur quelques années encore, débouchant sur une solution encore incertaine, au milieu de la lutte armée qui dure, et de crises violentes à l’intérieur du camp des forces bourgeoises en France.
VII. — C'est à travers ces crises qu'il sera possible de surmonter au moins en partie, l'apathie actuelle des masses métropolitaines et de les dresser dans une certaine mesure contre les forces les plus réactionnaires, maïs sans minimiser dans ce cas le danger d'un nouveau PrOIrRERenE de la popularité de de Gaulle et de son régime.
L'évolution économique aidant, qui se fait dans le sens d’un dépassement de la récession et d'une nouvelle reprise sur le plan du capitalisme européen et mondial, la popularité du régime gaulliste se renforcerait certainement dans le cas où il s'avèrerait avoir réussi à résoudre la question algérienne. Ê
Par contre, dans le cas où la (e se prolongerait, faute de concessions suffisantes à la Révolution algérienne par la résistance de de Gaulle lui-même, ou de l'armée à laquelle il cèderait, la réactivisation des masses, orientée contre ces résistances et pour la paix immédiate en Algérie, pourrait, au contraire, dans certaines conditions, faire apparaître la solution algérienne comme une victoire des masses elle-même contre de Gaulle. SAS Al .
Dans ce cas, les divisions à l'intérieur du camp bourgeois et les coups que lui porterait la Révolution algérienne pourraient modifier les rapports de forces à nouveau quelque peu en faveur des forces ouvrières, sans que cette modification permette de surmonter rapidement les efforts de la défaite du 13 mai et d'ouvrir des perspectives révoiutionnaires en France même.
Ce serait naturellement là la perspective qu'il faut œuvrer à réaliser en redoublant la campagne poutique de masse pour l'ouverture de négociations immédiates avec le GP.K.A. en vue d'une solution rapide garantissant la libre autodétermination des masses algériennes et de leur droit à l'indépendance. Dans cette campagne, tâche poutique numéro 1 à l'é.ape actueile de l'avant-garde prolétarienne française, notre orgamsation doit jouer un rôle de pionnier sur le plan de l'animation et la coordination de 1à campagne.
La période nouvelle dans laquelle le régime bonapartiste de de Gaulle est obligé, pour parvenir à une solution sur la question algérienne, de s'opposer sur cette question meme à l'aile réactionnaire qui l'a porté au pouvoir le 13 mai, offre de ce. fait de meuleures possibilités objectives pour la lutte des travailleurs tant sur le plan économique que sur les probiémes politiques (à commencer par la question algérienne). . Le danger réside avant tout dans le « gaullisme de gauche » des directions traditionnelles, qu'il soit ouvertement affiché comme celui de Guy Mollet, ou qu'il le devienne de facto, comme c'est le cas pour la direction Thorez depuis que se précisent les perspectives de la Conférence au sommet et que Khrouchtchev a appuyé les propositions du 16 septembre, Ce « gaullisme de gauche » vise simplement à appuyer de Gaulle en vue de parvenir à une solution « libérale » sur l'Algérie, indépendamment de toute lutte contre le régime et, en fait, contre toute lutte visant ce régime.
Si, sur le plan de la lutte contre la guerre d'Algérie, cette attitude traître des directions traditionnelles sera plus difficilement sensible aux grandes masses et aux militants, par contre les conséquences de cette politique de collaboration indirecte avec le pouvoir seront beaucoup plus perceptibles sur le plan des luttes économiques, surtout par les militants syndicaux.
LA PERSPECTIVE A PLUS LONG TERME
VIII. — Quant à la perspective à plus long terme, au lendemain de la solution algérienne que l'impérialisme français sera forcé de trouver, ce dernier atteindra alors un degré de stabilité relative plus grande que par le passé, dans le contexte de la stabilité relative que connaît depuis quelques années le capitalisme européen en général.
La solution algérienne permettra à l'impérialisme français d'atténuer les tensions dans son empire africain, d'accroître l'élasticité de la réforme en cours de ce dernier, de lui ouvrir les perspectives d'une exploitation avec les pays du Maghreb des richesses du Sahara, de lui faire récupérer les forces économiques ét financières gaspillées par la guerre d'Algérie, de lui faciliter le processus de modernisation de son économie intégrée dans celle du Marché Commun.
Dans le cas cependant où la révolution algérienne ne s'arrêtera pas pour longtemps dans une phase quasi bourguibiste, mais se poursuivra avec élan en tant que révolution permanente s'étendant sur tout le Maghreb, ceci affaiblirait dès le début et très considérablement les positions coloniales africaines de l'impérialisme français. C'est d'ailleurs entre autre la crainte de cette éventualité qui pousse de Gaulle à chercher à temps une solution de compromis.
De toute manière, dans le cas où le compromis sur l'Algérie ne signifie pas une capitulation de fait de la révolution algérienne — cette dernière éventualité paraissant extrêmement improbable — l'importante victoire pour cette révolution que représentera en tout cas ce compromis stimulera la révolution dans toute l'Afrique Noire.
Les problèmes du capitalisme français au lendemain de la solution du problème algérien, sans qu'ils soient parfaitement identiques à ceux des autres pays capitalistes européens avancés, auront tendance à devenir similaires. L'image traditionnelle d'un capitalisme français de beaucoup retardataire en comparaison avec celui des pays comme l'Allemagne, l'Angleterre, la Belgique, la Hollande, l'Italie du Nord ne sera plus valable. La France à son tour, surtout maintenant à travers le régime gaulliste, est en train d'atteindre le niveau du capitalisme européen avancé, avec même quelques pointes, quelques branches et quelques secteurs parmi les plus modernisés.
Par suite de la politique ultra-opportuniste et de collaboration de classes des directions réformiste et stalinienne, les crises révolutionnaires que le capitalisme français a connues immédiatement après la guerre et lors des guerres coloniales au Vietnam et ensuite en Algérie, n'ont pas pu être exploitées à fond par le prolétariat afin de promouvoir sa solution sous la forme d'un gouvernement ouvrier, de coalition des partis ouvriers, appliquant un programme radical de transition.
Le capitalisme français modernisé s'achemine actuellement, à travers le régime aulliste et la solution recherchée en Algérie, vers une plus grande stabilité que dans es années écoulées depuis la guerre, qui connaîtra dans les années à venir les mêmes péripéties que, tout le capitalisme européen.