Les événements qui se sont déroulés depuis la Conférence européenne de février 1944 ont, en général, confirmé ses perspectives. En juin 1944, les impérialismes américain et anglais sont sortis de leur expectative et ont massivement déversé leurs forces armées sur l'Europe, dans le but, tout en écrasant l'impérialisme allemand, d'endiguer la montée révolutionnaire, de la briser, de contrecarrer l'influence de l'URSS et de consolider ainsi en définitive les multiples gains que la guerre leur procure en Europe.
Le caractère réactionnaire et nettement contre-révolutionnaire de leur intervention a été par ailleurs pleinement démontré.
L'intervention impérialiste contre-révolutionnaire
En Italie, ils ont soutenu Badoglio, un des principaux piliers du régime fasciste de Mussolini, et la monarchie banqueroutière contre les aspirations démocratiques et révolutionnaires des masses italiennes. Quand Badoglio s'est vu obligé de démissionner devant le mécontentement grandissant du peuple, les impérialismes anglais et américain ont fait paraître sur la scène Bonomi et ont continué à exercer sur lui et sur l'ensemble de la vie politique en Italie leur tutelle réactionnaire.
En Belgique, ils ont soutenu Pierlot, représentant du grand capital financier belge, et ils n'ont pas hésité à protéger son pouvoir fictif et détesté par le feu de leurs tanks et de leurs canons.
En Grèce, ils ont entrepris ouvertement la défense de la bourgeoisie réactionnaire groupée autour de Papandréou et des formations fascistes qui ont martyrisé le peuple grec pendant l'occupation hitlérienne. Avec une brutalité et une sauvagerie exceptionnelle, ils ont employé massivement leurs avions, leurs tanks et le blocus de leur flotte pour arriver à bout de l'indomptable énergie révolutionnaire de ce petit peuple.
En Espagne, tout en continuant de soutenir au pouvoir le sanglant Franco, leur politique consiste à amortir le choc de sa chute inévitable et préparer la transition par un gouvernement provisoire appuyé sur l'armée et la police.
En Allemagne, enfin, au fur et à mesure que leurs armées y pénètrent, leurs mesures sont dominées par le souci constant d'éviter, et de briser, dans le cas où elle se produirait, l'explosion révolutionnaire du peuple allemand, en imposant un régime d'oppression et de terreur qui est appuyé en partie sur les éléments fascistes de l'administration hitlérienne et des formations de SS.
Si l'impérialisme anglais, plus directement intéressé à la situation européenne, plus averti, plus expérimenté traditionnellement, plus cynique, apparaît comme la force impérialiste la plus agressive, il n'y a pas de divergences réelles entre lui et l'impérialisme américain sur l'attitude à adopter envers les mouvements révolutionnaires des masses européennes.
Tous les deux, malgré l'antagonisme réel et profond qui les oppose en général, et tout en ayant parfois des intérêts différents dans les divers pays européens, sont d'accord sur la nécessité de maintenir l'ordre capitaliste réactionnaire partout en Europe et de briser dès le début l'élan révolutionnaire des masses.
La politique du stalinisme
La bureaucratie stalinienne de l'URSS s'est avérée, en définitive, comme il était prévu, quoique d'une façon plus complexe, en raison de la diversité de ses intérêts dans les différents pays européens et de la pression des masses plus ou moins forte sur les appareils des partis communistes, non moins hostile à tout développement révolutionnaire de la situation en Europe. Dans les pays occupés par l'Armée rouge — la Roumanie, la Bulgarie, la Hongrie, la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie, la Finlande —, le régime capitaliste est maintenu ; l'appareil militaire règne en maître et les généraux réactionnaires et fascistes (Mannerheim, Miklós, Radescu) qui ont participé à la guerre contre la Russie restent à la tête, soutenus par des combinaisons « front-populistes » de politiciens bourgeois et de représentants des partis communistes.
Dans tous ces pays, la bureaucratie stalinienne a, avant tout, le souci d'apparaître devant l'impérialisme mondial comme un facteur « d'ordre ».
En France, afin d'arriver à la conclusion de l'alliance militaire avec ce pays ayant pour but le pillage en commun de l'Allemagne, et d'arracher la France à l'orbite américaine, le Parti communiste est à la tête de la politique d'union sacrée et sacrifie sciemment les intérêts propres de la classe ouvrière.
En Italie, le Parti communiste vise systématiquement à gagner par sa politique la confiance de la bourgeoisie et amener le Vatican à composer, afin de devenir là aussi un grand parti « national » capable d'orienter la politique extérieure du pays dans un sens pro-russe.
Le Parti communiste italien a préféré rompre son alliance avec le Parti socialiste que rompre avec Bonomi, et il est le seul parti ouvrier en Italie qui soutient la régence du prince Humbert.
En Espagne, le Parti communiste apparaît comme l'animateur du mouvement de « l'Union nationale » qui renouvelle, dans des conditions particulièrement odieuses, la politique de la « main tendue » aux catholiques, aux monarchistes et à d'autres éléments réactionnaires et confus ayant soutenu Franco pendant et après la guerre civile.
En Belgique et en Grèce, les partis communistes se sont vus obligés de se dresser momentanément contre le gouvernement de Pierlot et de Papandréou, d'une part à cause de la forte pression des masses qui risquait de déborder leurs cadres et d'autre part pour contrecarrer les plans de mainmise anglaise et américaine sur ces pays.
Mais tandis que l'insurrection des masses populaires, particulièrement en Grèce, s'amplifiait, suivant sa logique interne, et se transformait en lutte révolutionnaire contre l'ensemble de la bourgeoisie nationale et de l'impérialisme étranger, posant clairement la question du pouvoir, la direction des partis communistes, en Belgique et en Grèce, trahissait la révolution commencée en s'orientant vers un compromis sur la base d'une nouvelle combinaison gouvernementale avec les partis de la bourgeoisie, soutenus par l'impérialisme étranger.
Cependant, l'expérience grecque a démontré que les partis communistes, malgré leur ligne générale de trahison, possèdent encore de profondes racines dans les masses, et que le capital de confiance qu'ils ont acquis parmi elles, grâce à l'exploitation du prestige de la révolution d'Octobre et de l'URSS et grâce aussi à l'attitude courageuse de leurs membres et de leurs cadres moyens, est encore loin d'être épuisé.
L'expérience grecque démontre aussi que l'attitude des partis communistes, dans une situation révolutionnaire caractérisée par le soulèvement général des masses et leur volonté de combattre, n'est pas uniquement fonction des intérêts de la politique extérieure de l'URSS.
La pression des masses se fait sentir aussi bien sur l'attitude des membres et des cadres moyens des partis communistes qu'elle menace d'arracher à l'emprise bureaucratique de leur direction, que sur cette dernière, en l'obligeant à assouplir sa ligne générale de trahison, pour pouvoir endiguer finalement les forces centrifuges des masses et de sa base.
La guerre civile
Cependant,
ni
l'énergique
intervention
contre-révolutionnaire
des impérialismes anglais et américain, ni l'attitude traître de la bureaucratie stalinienne et des réformistes n'ont empêché le mûrissement révolutionnaire de la situation en Europe.
Comme le soulignaient les thèses de la Conférence européenne de février 1944 : « Avec une inexorable nécessité, la guerre impérialiste se transforme en guerre civile. »
L'un après l'autre, les pays européens entrent dans le tourbillon révolutionnaire. Tandis que la guerre impérialiste se prolonge encore dans les pays « libérés », soit par l'Armée rouge, soit par les troupes alliées, la guerre civile s'allume et s'amplifie.
Dans une série de pays à structure agricole et à fortes survivances féodales, tels que la Pologne, la Hongrie occupée par l'Armée rouge, c'est principalement l'acuité de la question agraire, aggravée par les conséquences de la guerre et par la dureté de l'occupation nazie, qui pousse les masses à l'action révolutionnaire. Dans une série de pays, parmi lesquels la Roumanie, la Bulgarie, la Grèce, l'Italie, la Belgique, c'est surtout la ruine économique, manifestée par l'inflation, le chômage massif, la pénurie de vivres, qui est à la base de la fermentation révolutionnaire. Dans toute l'Europe, cinq ans de guerre impérialiste ont complètement désorganisé la vie économique, épuisé les ressources matérielles, ruiné le système des échanges, apporté la famine et la misère. Un chaos indescriptible règne dans tous les pays « libérés », sans aucune perspective d'amélioration prochaine.
Au contraire, tandis que l'impérialisme anglais lui-même, considérablement appauvri par cette guerre, se montre incapable d'apporter une aide matérielle quelconque aux pays qu'il revendique dans sa zone d'influence (Belgique, Italie, Grèce), et que l'impérialisme américain se garde de risquer ses capitaux et ses marchandises dans une Europe en pleine inflation et secouée par les premiers assauts de la révolution, l'action révolutionnaire des masses sape les dernières possibilités pour la bourgeoisie de rétablir son économie ruinée et délabrée par la guerre.
Ce qui détermine aujourd'hui le caractère révolutionnaire de la situation, c'est le fait que la moindre revendication des masses contre la vie chère, contre la famine, contre le chômage, met en question les bases mêmes du capitalisme et conduit fatalement à une-lutte contre le régime dans son ensemble. Les mois qui viennent aggraveront cette situation déjà extrêmement tendue.
L'année qui s'est écoulée a vu les antagonismes inter-impérialistes, ainsi que l'antagonisme entre les impérialismes et l'URSS, atteindre une acuité extrême. Au fur et à mesure que les impérialismes secondaires s'écroulaient, que les armées russes, américaines et anglaises pénétraient plus profondément en Europe, et que la défaite de l'Allemagne apparaissait comme inévitable et proche, posant la question du futur statut de l'Europe et du monde, les « vainqueurs » se voyaient obligés de dévoiler leurs véritables « buts de guerre », de préciser leurs revendications et de consolider aussitôt, par la diplomatie et par la force, leurs intérêts.
L'impérialisme américain, dans le but d'affaiblir davantage la puissance britannique et d'assurer partout l'accès libre de ses marchandises et de ses capitaux, s'oppose systématiquement à la politique britannique qui vise à la création de blocs rattachés exclusivement à l'économie impériale britannique (Conférence de l'aviation civile à Chicago, déclarations de Stettinius à propos de la politique anglaise en Italie et en Grèce).
D'autre part, les divergences avec la Russie en ce qui concerne le règlement des questions allemande, polonaise et balkanique, n'ont fait que s'accroître au fur et à mesure de la pénétration de l'Armée rouge dans le centre et le sud de l'Europe.
L'Angleterre, secondée sur ce plan par les États-Unis, s'efforce de limiter la portée des succès russes par le maintien du gouvernement polonais de Londres, instrument de lutte contre une mainmise totale russe sur la Pologne, par les manœuvres du roi Pierre contre Tito en Yougoslavie, par la soumission brutale de la Grèce à son joug, et surtout par l'opposition qui se manifestera plus ouvertement aux plans russes concernant le sort de l'Allemagne après sa défaite.
La guerre, du fait de l'exaspération des antagonismes inter-impérialistes et de la résistance allemande, renforcée devant la perspective de dépeçage et de rapine qu'offre au peuple allemand la bourgeoisie impérialiste alliée et la réactionnaire bureaucratie stalinienne, se prolonge, en accumulant les ruines matérielles et financières.
Mais, même dans le cas d'une rapide défaite allemande, aucun apaisement social immédiat ne saurait être envisagé en Europe. La défaite allemande libérera douze millions d'ouvriers étrangers qui s'ajouteront aux chômeurs d'Europe.
Mais surtout, elle intensifiera automatiquement la lutte révolutionnaire sur l'ensemble du continent, en entraînant dans le combat les masses qui, grâce à l'action traître des partis communistes et socialistes, subordonnent encore à la conduite de la guerre la lutte pour leurs propres revendications.
Toutes les mesures de la bourgeoisie pour enrayer la course à la vie chère, pour abaisser les prix, pour endiguer l'inflation sont vouées à un échec certain. Aucune mesure administrative ne peut redonner à la monnaie une valeur réelle sans accroissement de la production ni rétablissement des échanges internationaux. Aucune mesure administrative ne peut faire disparaître le marché noir tant que l'industrie n'est pas capable de fournir aux paysans des produits abondants et à bon marché. Aucune mesure administrative enfin ne peut redonner aux ouvriers leur force et leur volonté de travail pour accroître la production sans leur fournir en même temps une nourriture plus abondante, une rémunération plus satisfaisante, un niveau de vie plus convenable.
Le caractère du mouvement révolutionnaire
La montée révolutionnaire se produit en Europe dans le cadre général de la guerre impérialiste qui continue et de l'occupation des différents pays par les armées alliées ou allemandes. C'est ce fait qui comprime encore l'énergie révolutionnaire des masses, qui défigure son vrai caractère de classe, qui la fractionne et qui conditionne les défaites relatives des premières vagues de la révolution.
En Belgique, en Italie, en Grèce, les masses ont combattu et combattent dans un climat généralement encore défavorable, dominé par la guerre impérialiste, la présence des armées occupantes et la pression hostile à tout mouvement autonome de classe qui résulte de la politique d'union sacrée pratiquée par les partis ouvriers traîtres.
Aux côtés de la classe ouvrière, et parfois en avant, le mouvement révolutionnaire embrasse de larges couches de la paysannerie pauvre et de la petite bourgeoisie citadine, ruinées soit par l'inflation soit par les mesures anti-inflationnistes. La fermentation révolutionnaire de la petite bourgeoisie est un des facteurs principaux de l'instabilité politique qui gagne actuellement tous les pays européens, aggravant la crise de la bourgeoisie, accélérant et amplifiant le mouvement propre de la classe ouvrière.
Si cependant le prolétariat se montre incapable de donner une issue victorieuse et relativement rapide à la lutte contre la bourgeoisie, la masse des éléments petits-bourgeois impatients se tournera fatalement, comme par le passé, vers les solutions réactionnaires et fascistes.
L'expérience faite, tant dans les pays « libérés » par l'Armée rouge que dans ceux « libérés » par les armées alliées, démontre déjà que la bourgeoisie, ruinée, incapable d'accorder les moindres concessions aux masses, et directement menacée par leur agitation grandissante, recourt dès le début aux solutions « fortes », aux dictatures policières et militaires, appuyées sur les troupes d'occupation et sur les éléments fascistes nationaux déjà utilisés pendant l'occupation nazie pour briser le mouvement des masses.
Une ère « démocratique » intermédiaire relativement longue, jusqu'au triomphe décisif, soit de la révolution socialiste, soit à nouveau du fascisme, s'avère impossible. Des manœuvres « démocratiques » ne sont cependant pas exclues dans chaque cas où la bourgeoisie, grâce à l'aide active de l'impérialisme étranger, et après s'être efforcée tout d'abord de repousser brutalement les premiers assauts révolutionnaires des masses, arrivera à reconstruire son propre appareil de coercition (armée, police), à désarmer et à dissoudre les organisations autonomes des masses du genre des milices, partisans, etc., créées pendant l'occupation nazie, et à reprendre confiance en elle-même. Il se peut que, dans ce cas, la bourgeoisie, placée à nouveau devant la menace d'une nouvelle et violente offensive révolutionnaire des masses, dispose d'une certaine marge de manœuvre « démocratique » dont elle ferait usage. Mais jamais ces possibilités ne dépasseront les cadres d'une solution factice et pour un temps extrêmement limité.
Notre perspective et, par conséquent, la définition de nos tâches, dans l'avenir immédiat, doivent être basées non pas sur les circonstances exceptionnelles qui peuvent permettre à certains pays de connaître, sous la pression menaçante des masses, et pendant un temps limité, une période « démocratique », mais sur la ligne générale de la bourgeoisie, telle qu'elle se dégage de l'expérience récente dans tous les pays européens, et particulièrement dans les pays caractérisés par une situation objectivement révolutionnaire. Nous basant particulièrement sur les expériences belge, et surtout grecque, nous devons souligner les dangers de voir certains pays, à l'exemple de la Hongrie (régime Horthy) et de la Pologne (Pilsudski) après l'autre guerre, entrer directement après la première défaite de la révolution dans un régime dictatorial d'où ils ne sortiront que grâce à l'appui direct du prolétariat européen et mondial.
D'autre part, l'ingérence agressive et brutale des impérialismes étrangers, et en premier lieu des impérialismes anglais et américain, dans une série de pays européens (Belgique, Hollande, Italie, Grèce) où ils n'hésitent pas à employer les pires méthodes de violence et de massacre appliquées aux pays coloniaux, démontre à quel point l'impérialisme est conscient du danger qui pèse sur le régime capitaliste des pays européens, et décidé à lutter avec la dernière énergie pour endiguer la vague révolutionnaire avant qu'elle ne déferle sur le continent entier, et de là, sur les autres parties du monde.
Les bourgeoisies européennes, devant la menace directe des masses, et malgré les dangers que comporte pour leur indépendance économique et politique l'intervention active de l'impérialisme étranger, n'hésitent pas à faire appel aux forces des impérialismes anglais et américain, et à s'appuyer principalement sur elles pour reconstruire entre-temps leur propre appareil de coercition, policier et militaire.
Dans une série de pays, la crise révolutionnaire a comme point de départ apparent le conflit entre les forces armées populaires, amalgamées dans les organisations de résistance contre l'occupation nazie et l'État bourgeois, décidé à restaurer sur elles son autorité. En réalité, le conflit est entre les masses populaires qui n'acceptent pas de se soumettre à nouveau à l'ancien ordre capitaliste, qui aspirent à une solution révolutionnaire, et les équipes gouvernementales de la bourgeoisie réactionnaire, appuyées par l'impérialisme étranger.
Malgré les préjugés, les illusions, la confusion, les ténèbres qui obscurcissent et troublent encore la conscience des masses, malgré le fait que les partis communistes corrompus et pourris par la politique de collaboration de classes, dépourvus de toute audace, de tout programme et de toute perspective révolutionnaires, sont portés encore par la pression des masses à la tête de leurs luttes, les récents événements de Belgique et de Grèce constituent la première phase de la révolution qui a effectivement commencé dans ces pays. C'est à travers ces combats et les combats inévitables de demain que les masses rejetteront tout ce qui a fait son temps, et acquerront l'expérience nécessaire pour mener leur lutte jusqu'à son dénouement nécessaire, la prise du pouvoir.
Nos tâches à l'étape actuelle
Si l'Europe entière est entrée dans une période révolutionnaire, l'ampleur et le rythme de la crise révolutionnaire restent différents d'un pays à l'autre. Dans une série de pays, parmi lesquels principalement la France, l'Espagne, l'Italie, l'histoire nous accorde un temps encore limité pour que nos sections activent leur préparation idéologique et organisationnelle -en vue des grands combats prochains. Dans une autre série de pays, tels que la Belgique et la Grèce, nos sections ont déjà eu l'occasion d'affronter la première vague de la révolution commencée. Mais, là non plus, il ne s'agit pas encore d'une évolution rectiligne jusqu'à la solution décisive, révolutionnaire ou réactionnaire. Des pauses plus ou moins longues sont inévitables en raison de la situation générale de l'Europe. A une exception près, toutes les conditions historiques nécessaires au triomphe de la révolution socialiste en Europe sont non seulement objectivement mûres mais même en train de pourrir.
Il ne manque que l'existence, dans les principaux pays de l'Europe, de vrais partis révolutionnaires. Si nous avons, dans chaque pays européen, des noyaux solides de révolutionnaires dévoués, il est un fait indéniable qu'aucune section européenne de la IVe Internationale n'a réussi encore à devenir une organisation dont le fonctionnement intérieur et le rendement de travail soient dignes d'un véritable parti bolchevique. Bien que le temps presse et qu'il ne faille en rien négliger les tâches que les événements imminents vont nous poser, la tâche la plus importante pour chaque section est celle de déraciner impitoyablement toute trace des méthodes organisationnelles petites-bourgeoises, vestiges de l'époque des groupes de discussion, et de les remplacer par un fonctionnement et un rendement du travail vraiment bolcheviques.
Nos sections devront utiliser les intermèdes entre deux phases de la révolution pour assimiler l'expérience acquise, améliorer leurs positions, se préparer mieux pour la phase suivante. En général, toutes nos sections européennes doivent considérer la période immédiate comme une période de préparation politique et organisationnelle poussée à l'extrême, en vue des prochaines luttes, infiniment plus amples et plus aiguës, dans toute l'Europe.
Dans chaque pays, le Parti de la IV* Internationale doit faire maintenant le maximum pour armer politiquement ses militants, pour renforcer ses moyens techniques et matériels, pour multiplier ses moyens d'expression, principalement les journaux légaux, et pour acquérir quelques positions solides dans toutes les organisations syndicales et politiques.
Il doit, en même temps, en partant des conditions réelles dans chaque pays, élaborer un plan d'action précis, dans lequel les mots d'ordre fondamentaux du Programme de transition trouveront une expression vivante et concrète.
Les principales questions politiques qui se posent à l'étape actuelle dans les différents pays européens, et auxquelles doit répondre notre programme d'action, sont les suivantes :
a) la ruine de l'économie par la guerre et ses conséquences : chômage, vie chère,
famine ;
b) la crise politique de la bourgeoisie se traduisant par l'instabilité des
gouvernements bourgeois ;
c) le sort des formations populaires, politiques et militaires, sorties de la
résistance à l'occupation nazie et les menaces néo-fascistes ;
d) l'ingérence agressive de l'impérialisme étranger ;
e) la continuation de la guerre impérialiste et les projets de « paix »
impérialistes.
Le programme d'action de chacune de nos sections européennes doit s'axer autour de ces problèmes, en les posant concrètement selon les données propres à chaque pays et en y apportant les solutions concrètes, guidées par les considérations générales suivantes :
La remise en marche de l'économie ne peut être que l'œuvre de la classe ouvrière, qui élaborera, par ses organisations (comités d'entreprise, syndicats), un plan tenant compte des besoins civils populaires, et qui sera appliqué sous le contrôle de ses organisations.
L'idée du plan implique celle du contrôle de l'économie par la classe ouvrière, ainsi que l'organisation adéquate de cette dernière et des masses populaires.
Dans tous les pays « libérés », la bourgeoisie se montre incapable de ranimer la vie économique et d'améliorer le sort des masses populaires.
Dans certains pays, la crise politique de la bourgeoisie s'est manifestée par l'instabilité gouvernementale.
En face de cette situation générale qui reflète au fond la crise sociale du régime capitaliste, nos sections européennes mettront en avant le mot d'ordre de gouvernement ouvrier, ou ouvrier et paysan, selon le caractère des pays. Mais ce mot d'ordre, parfaitement justifié dans la période actuelle, n'aura aucun écho dans les masses s'il ne se concrétise pas dans chaque pays en s'adaptant aux conditions particulières. Gouvernement ouvrier signifie non pas immédiatement dictature du prolétariat, que seul le Parti bolchevique peut réaliser dans chaque pays en s'appuyant sur les soviets ouvriers et paysans, mais gouvernement des partis qui se réclament de la classe ouvrière, qui ont, pour le moment, la confiance des masses et se déclarent prêts à réaliser un programme minimum de mesures anticapitalistes. Tels sont actuellement les partis communistes et socialistes. Par conséquent, le mot d'ordre de gouvernement ouvrier, lancé par nos sections, n'a pas aujourd'hui d'autre signification que celle-ci. Nous disons aux partis ouvriers : rompez la coalition réactionnaire avec les partis de la bourgeoisie, prenez le pouvoir et réalisez votre programme.
Les directions de nos sections nationales doivent chaque fois saisir toute aggravation de la crise politique pour mettre concrètement en avant ce mot d'ordre.
Un tel gouvernement doit s'appuyer sur l'organisation de la classe ouvrière, des masses laborieuses en général, sur les milices, les comités d'usines, les comités de ménagères, les syndicats. Mais, là aussi, nos sections doivent être capables de discerner, dans les organisations existantes (telles que les milices patriotiques, les FFI en France, les partisans grecs, etc.), malgré leurs titres et leur orientation réactionnaire, leur contenu social progressiste, et de les soutenir, les orienter et les amplifier.
Les attaques acharnées de la bourgeoisie et de l'impérialisme étranger contre les milices populaires et les formations armées de partisans issues de la résistance à l'occupation nazie montrent que le critère de notre ennemi de classe était plus juste que l'intuition politique des ultra-gauchistes en dehors ou dans nos rangs en ce qui concerne ces formations.
Au lieu de les ignorer ou de les condamner en bloc, les partisans de la IVe Internationale doivent s'efforcer de développer leur contenu social progressiste et les orienter vers une existence politique autonome, au service des masses laborieuses et contre la bourgeoisie.
L'immixtion active de l'impérialisme étranger, et, en premier lieu, de l'impérialisme anglais en Belgique, en Italie et en Grèce, pose avec acuité, d'une part la nécessité d'une intense propagande de fraternisation parmi les soldats des troupes occupantes et, d'autre part, l'intensification de la lutte de notre section anglaise contre l'impérialisme britannique.
Le Comité exécutif invite les sections européennes intéressées à sortir le plus vite possible du matériel en langue anglaise, destiné aux soldats, et à employer tout moyen capable de renforcer le courant de fraternisation avec les masses laborieuses des pays occupés, avec les soldats et les masses allemandes.
Il faut enfin tenir compte du fait que la guerre impérialiste se prolonge et que de nouveaux sacrifices, plus lourds que jamais, seront demandés aux masses.
Les sections de la IVe Internationale doivent lutter avec la dernière énergie contre le courant d'union sacrée et saisir toute occasion pour démontrer aux masses que les impérialistes sont incapables d'amener rapidement la fin de la guerre et la consolidation d'une paix démocratique et durable.
La guerre ne peut prendre fin, la paix ne peut avoir un caractère réel que par l'action coordonnée des travailleurs de tous les pays abattant le capitalisme et instaurant à sa place les États-Unis socialistes d'Europe et du monde. Les sections de la IVe Internationale doivent dénoncer impitoyablement les monstrueux plans de pillage et de rapine concernant le sort des pays vaincus, et en premier lieu de l'Allemagne, élaborés par les diplomates de la bourgeoisie impérialiste « alliée » et de la bureaucratie stalinienne.
Le Comité exécutif européen souligne la nécessité urgente pour toutes nos sections nationales de sortir d'une propagande théoriquement pure, mais abstraite et indifférente aux masses, et de passer immédiatement à l'élaboration d'un plan concret d'action, tenant compte de la situation réelle dans chaque pays et s'appuyant sur chaque levier capable de mouvoir les masses et d'accélérer leur mûrissement révolutionnaire.
Une situation révolutionnaire sans précédent est en train de se créer dans toute l'Europe.
Il dépend de nos capacités politiques et organisationnelles de devenir, dans les événements grandioses de cette période, une force politique réelle, qui conduise définitivement les masses vers la prise du pouvoir.
Le Comité exécutif européen de la IVe Internationale
Janvier 1945
in Quatrième Internationale,
n° 14-15, janvier-février 1945