Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

Résolution du Comité exécutif de la IVe Internationale sur les derniers développements internationaux

juillet 1966 · Comité exécutif international · Le VIIIe Congrès mondial et après (1965-1969) · 5 313 mots

In English: Documents: The Latest Developments in the International Situation — texte anglais publié à l’époque.

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(Juillet 1966)

La présente résolution n’a pas pour objet de procéder à un examen de l'ensemble de la situation mondiale, ce qui avait été fait par la résolution politique adoptée au dernier congrès mondial, mais à une mise à jour de celle-ci en fonction des événements qui se sont produits depuis la tenue du Congrès mondial et, sur cette base, d'examiner s’il y a lieu de modifier nos appréciations et nos tâches.

La question principale qui se pose est de savoir si, devant l'escalade que poursuit l'impérialisme américain au Vietnam et qui pointe dangereusement vers une extension de la guerre qu’il y mène à une guerre contre la République Populaire de Chine, et compte tenu des défaites que la révolution coloniale a subies dans les dernières années, tout récemment encore au Ghana, il y a lieu de considérer s’il s’est produit un tournant fondamental dans la situation mondiale par rapport à la situation précédente, et plus précisément si la révolution coloniale qui s’est déclenchée après la deuxième guerre mondiale, qui avait reçu une énorme impulsion de la victoire de la révolution chinoise et qui a été le moment principal de la révolution socialiste au cours des vingt dernières années, n’a pas épuisé son élan et n’est pas entrée dans une période de reflux et de déclin.

1. LA REVOLUTION COLONIALE

Le développement quasi ininterrompü de la révolution coloniale pendant plusieurs années était l'expression de la volonté des masses coloniales de mettre fin à la domination étrangère sur leurs pays, et de mettre fin à leur misère qui résulte en définitive du sous-développement économique et social des pays coloniaux et semi-coloniaux. L’affaiblissement des puissances colonialistes pendant et après la deuxième guerre mondiale, ainsi que le poids plus grand des Etats ouvriers dans le monde, ont permis presque partout la conquête de l'indépendance politique, l’impérialisme se repliant immédiatement, ou après des guerres coloniales sanglantes, vers des formes de domination indirecte qui devaient lui permettre de conserver l'essentiel de ses positions économiques.

D'autre part, les classes dominantes indigènes qui exercèrent jusqu'alors le pouvoir politique étaient incapables d’impulser un développement économique global de leurs pays, ce qui stimula en définitive le processus de révolution permanente, amena les masses à poursuivre leur pression, sinon leur action, après la conquête de l'indépendance formelle, et fit arriver au pouvoir des dirigeants nationalistes bourgeois ou petits-bourgeois qui s’efforcèrent de monnayer cette pression des masses pour obtenir des concessions économiques plus ou moins importantes de l'impérialisme.

Pendant toute cette période, la confrontation principale eut lieu entre les vieilles puissances colonialistes et la révolution coloniale. L'impérialisme américain ne fut presque nulle part (sauf dans quelque pays d'Amérique latine) directement visé par cette révolution, Il visa délibérément une alliance avec la bourgeoisie coloniale, intervint dans diverses guerres coloniales pour amener les vieilles puissances coloniales à faire des concessions à la révolution, et n’hésita même pas à se ranger ouvertement du côté de Nasser contre l'agression franco-britannique, lors de la crise de Suez. Son orientation fondamentale était celle de chercher à canaliser la révolution coloniale au profit de couches sociales et de gouvernements « progressistes », qui se maintiendraient dans le cadre du marché mondial capitaliste, avec l’aide du capital américain. Même le cours « neutraliste »y qui fut adopté à Bandoung ne détermina pas un changement fondamental de la part de Washington.

Ce changement s’est pourtant produit au cours des dernières années, sous l'effet de deux expériences.

D'une part, le développement de la révolution cubaine en révolution socialiste — tout à fait inattendu pour le gouvernement américain — lui a enseigné la logique de la révolution permanente, le danger de permettre le développement d’une révolution même sous la direction de forces libérales petites-bourgeoises qui risquent d’être débordées par les masses. La « doctrine Johnson », proclamée lors de l’intervention à Saint-Domingue, signifie en clair que l'impérialisme américain interviendra militairement non seulement dans les cas où des masses dirigées par des forces communistes s’avancent vers le pouvoir (cette résolution-là, il la prit dès le début de la guerre froide), mais même là où ces masses sont encore sous des directions « libérales » non-communistes.

* D'autre part, l'impuissance des directions nationalistes traditionnelles au pouvoir dans les pays ayant conquis leur indépendance au cours de la période précédente à résoudre les tâches économiques et sociales de la révolution coloniale leur fit perdre progressivement l'appui des masses, et de ce fait toute utilité aux yeux de l'impérialisme. Celui-ci préfère dès lors leur substituer des agents néo-colonialistes ouverts, qui réclament moins de concessions en échange de leurs services.

Ces changements ont abouti à ceci que la confrontation directe entre la révolution coloniale et l'impérialisme qui fut, au cours des années 50, une confrontation entre les «vieilles» puissances colonialistes et cette révolution, est devenue à partir de la victoire de la révolution cubaine et de la conquête de l’indépendance par l'Algérie, de plus en plus directement une confrontation globale entre l'impérialisme américain et la révolution. La proximité d'une victoire du F.NL. au Sud-Vietnam (qui risquait de faire perdre toute l'Asie du sud-est à l'impérialisme) ; l'affaiblissement tactique du camp des Etats ouvriers par suite du transfert du conflit sino-soviétique dans la sphère étatique ; la faiblesse scandaleuse des réactions des directions bureaucratiques des Etats ouvriers devant « l'escalade » de l'agression impérialiste au Vietnam : tout cela a amené l'impérialisme américain à appliquer une politique résolument offensive, agressive, une politique d’appul à toutes les forces réactionnaires indigènes dans les pays semi-coloniaux. La succession d'échecs subis par la révolution coloniale s'explique fondamentalement par ce passage à la contre-offensive générale contre la révolution coloniale de la part de l'impérialisme américain, face à des mouvements de masse dépourvus d’une coordination internationale, sans direction efficace ayant une orientation politique correcte, sans qu’une direction de rechange se soit déjà substituée à la direction nationaliste traditionnelle de la phase précédente qui. a fait faillite.

L'initiative, pendant cette dernière période, a joué entièrement en faveur de l'impérialisme américain. Quels objectifs a-t-il atteints ? Quelles réactions ces échecs ont-ils suscitées dans les mouvements de masse ?

Dans aucun des principaux foyers de la révolution coloniale les échecs subis n'ont permis l'établissement d’un pouvoir stable, même là où les masses ont reçu les coups les plus rudes. A plus forte raison, nulle part dans les pays coloniaux ou semi-coloniaux les causes objectives qui poussent les masses à reprendre encore et toujours la voie de l’action n'ont-elles pas été éliminées.

En Amérique latine, c'est au Brésil que la résistance et la reprise des mouvements de masse s'avèrent les plus difficiles. Cependant, dans ce pays aussi, la junte militaire passe d’une crise à l’autre et ne jouit que d’une faible base d'appui dans le peuple. En Bolivie, la junte militaire n’a pas réussi à venir à bout du mouvément des masses. Au Chili, l'expérience démocrate-chrétienne de Frei se heurte à/la combativité de secteurs importants des masses (grève des mineurs). Si les guérillas au Pérou paraissent avoir essuyé de très graves coups et des pertes considérables, et si au Vénézuela aussi le mouvement a subi des pertes sérieuses, les guérillas de Colombie et du Guatémala poursuivent la lutte avec des aléas inévitables mais sans que les gouvernements de ces pays aient pu réduire sensiblement leur capacité d’action.

En Amérique latine, la politique « réformiste » de l'Alliance pour le progrès a depuis longtemps fait faillite. La politique de force, qui avait rencontré son succès le plus grand au Brésil, n’a rien stabilisé Le mouvement des masses continue à ébranler l'équilibre social instable dans de nombreux pays. Ainsi l'impérialisme américain a pu marquer des points, mais n’a pu emporter une victoire décisive et, d'ores et déjà, apparaissent des signes de regroupement et de reprise des mouvements de masse dans plusieurs pays.

C'est en Afrique que l'impérialisme a peut-être obtenu les retournements de situation les plus spectaculaires. En premier lieu il faut souligner le renversement de Ben Bella et celui de Nkrumah et l’étouffement temporaire de la gauche marocaine. Ensuite, le régime ségrégationniste de Smith a pu se consolider en Rhodésie, comme d'ailleurs celui de Verwoerd continue à le faire. Dans toute une partie de l'Afrique, les bouleversements politiques sont favorisés à un haut degré par la fluidité des sociétés, la décomposition rapide des vieilles structures, sans que surgissent de nouvelles ayant tant soit peu de stabilité. A cela s'ajoute la grande faiblesse des dirigeants, cadres et mouvements politiques. D'une façon générale, Yévolution s’est faite vers la droite. Cependant, les événements au Nigéria, le plus important pays d'Afrique, ont été avant tout une tentative des militaires de prévenir un mouvement des masses par une attaque contre les forces féodales. Après un succès initial, il semble que ce nouveau pouvoir se heurte rapidement à des forces populaires qui poursuivent la lutte pour leurs revendications. Dans l'Ouganda, c'est également dans l'élimination des bastions féodaux que l'évolution s’est produite. Au Congo-Brazzaville la tentative d'éliminer le régime orienté à gauche a échoué.

Le fait que les forces révolutionnaires sont loin d’avoir été écrasées se montre notamment en Algérie où le gouvernement Boumediene est contraint, moins d'un an après le coup d'Etat qui l'a porté au pouvoir, de procéder à d'importantes nationalisations. Il reste soumis à la pression populaire qui s'exprime surtout per lUGTA.

Les développements dans le Proche-Orient témoignent d’une maturation vers des épreuves décisives dans cette partie du monde. La lutte entre les forces réac-tienraires et les forces progressistes se poursuit au Yemen. Le cembat g?gne en intensité à Aden et dans nombre d'émirats dans le sud de l'Arabie. T'Irak reste dans une instabilité et la lutte du peuple kurde s’y poursuit. Enfin et surtout, en Syrie, un mouvement révolutionnaire sous la direction du Baas syrien “puré de ses élément: droitiers a porté au pouvoir une équipe dont l'activité s'exerce duns un sens ariti-impérialiste et même, dans une certaine mesure, anticapitalicte, avec cependant des vacillations et des incertitudes rappelant :e cas du pouvoir algérien au moment des décrets de mars 1963.

En Asie, le plus grand succès pour l'impérialisme a été donné par la victoire de la contre-révolution en Indonésie, Les raisons en ont été fournies dans les documents adoptés au Congrès mondial et dans la déclaration du S.U. L'’hécatombe de centsine: de milliers de communistes assure aux nouveaux dirigeants des possi-biiités politiques considérables, et ils l'ont aussitôt montré dans le domaine international en s’entendant avec les agents du néo-colonialisme qui dirigent la Grande-Malaisie et en mendiant l’aide économique et financière des impérialismes américain, japonais et cuest-allemand. Maïs si symptomatique que soit leur attitude dans ce domaine, l'affaire de la Grande Malaisie ne constitue qu’un problème secondaire par rapport aux gigantesques problèmes économiques que posent en Indonésie le chômage, l'inflation, la misère.

Par contre, la stabilité qui à régné longtemps dans la péninsule indienne a été ébranlée. Avec la mort de Nehru, les dissensions grandissent dans le Parti du Congrès, traduisant les pressions provoquées par le fait qu'aucun des grands problèmes posés à la société indienne n’a été résolu au cours de cette période et que l'agitation s’est emparée de la paysannerie pauvre. En 1966 s’est produite au Bengale la plus vaste mobilisation de masse (mouvement contre la famine) que l'Inde ait connue depuis les luttes pour l'indépendance.

Enfin, dans cette partie du monde, le combat du peuple vietnamien contre l’impérialisme américain témoigne plus que toute autre chose de la puissance de la révolution en dépit du poids considérable des forces matérielles jetées contre elle. L'impérialisme a pu par son intervention éviter la défaite qui apparaissait pour lui imminente il y a environ dix-huit mois, mais il n’a aucune perspective de victoire et c'est pourquoi la perspective d’une escalade poussée jusqu’à la guerre contre la Chine est devenue un danger effectif.

IL LES ETATS OUVRIERS

Le 23° congrès du PCUS et les congrès d’autres PC dans les Etats ouvriers d'Europe Orientale ont confirmé et illustré plusieurs des points relevés dans la résolution du Congrès Mondial de notre Internationale,

— ïily a eu partout un ralentissement de la croissance de l’économie depuis quelques années ;

— les bureaucraties dirigeantes recherchent des solutions dans des « réformes » du type Liberman, c’est-à-dire dans des réformes qui comportent, outre des rajustements d'ordre administratif, des mesures favorables à la bureaucratie au niveau des entreprises ;

— en même temps se renforcent des tendances dans divers Etats à agir indépendamment de l'ensemble des Etats ouvriers aussi bien par rapport au monde capitaliste que par rapport à la Chine (Roumanie) ;

— non seulement l’on n'a assisté à aucun nouveau progrès de la « libéralisation », mais le 23° congrès a confirmé la volonté des cercles dirigeants soviétiques de réprimer les manifestations même minimes des milieux de l’intelligentsia et de la jeunesse universitaire en faveur de libertés démocratiques.

La fin de la période Khrouchtchey s'accompagne plus ou moins exactement de la fin d'une période dans laquelle la « déstalinisation » avait soulevé de nombreux espoirs réformistes, aussi bien concernant le bien-être matériel que concernant la démocratisation de la société soviétique. Les successeurs de Khrouchtchey s’efforcent de redresser la situation sur le plan économique, mais en même temps veulent resserrer les rouages sociaux. Ils se heurtent et se heurteront de plus en plus à des mouvements revendicatifs chez les travailleurs, ainsi qu’à des courants d'opposition plus politisés chez les étudiants et les intellectuels.

Le différend sino-soviétique n'a pas pris de formes spectaculaires au cours des derniers mois. Il s’est développé plutôt favorablement pour la direction soviétique (attaque de Fidel Castro contre les Chinois ; crise au sein de la direction chinoise). Mais dans ce différend, l’aspect « conflit idéologique entre partis » (qui favorisait la décomposition du stalinisme) a tendance à passer au second plan, alors que c’est l'aspect « conflit entre Etats » qui passe au premier plan, entraînant des conséquences graves sur le plan international : il à affaibli la défense de la révolution vietnamienne et encourage l'impérialisme américain à se montrer plus agressif envers la Chine.

A Cuba, de graves problèmes économiques, ainsi que des divergences au sein de l’équipe dirigeante ont fait apparaître certains phénomènes de bureaucratisation, dont le départ de « Che » Guevara et l'attaque violente de Fidel Castro contre la IV* Internationale à la conférence tricontinentale ont été au moins partiellement l'expression objective. Cependant, aussi bien dans les décisions de cette conférence que dans le comportement consécutif des dirigeants fidélistes (discours d’Armando Hart au 23° congrès du PCUS ; discours de Fidel Castro contre Frei ; discours du premier mai de Fidel Castro) il est apparu clairement que le courant fidéliste maintient ses positions en faveur de la voie révolutionnaire et de la nature socialiste de la révolution latino-américaine. En pratique, dans presque tous les pays d'Amérique latine, les partisans de ce courant se différencient de celui des PC officiels néo-réformistes.

En Chine, un grave processus d'épuration et d’étouffement des divergences est apparu, qui a successivement frappé les cadres de l’armée, les milieux littéraires et scientifiques, les organisations de Jeunesse et le Parti ; il à jusqu'ici culminé dans l'élimination d’un noyau de dirigeants autour du membre du Bureau politique, Peng Tchen. Il s’agit évidemment d’un conflit intrabureaucratique mais, comme tous les conflits au sein de la bureaucratie dans des Etats ouvriers sans démocratie ouvrière, ceux-là reflètent nécessairement des tensions sociales réelles dans le pays. Bien qu’on manque d’information sur la nature réelle des divergences, il est probable que celles-ci n’impliquent pas seulement des problèmes intérieurs (degré de liberté de critique accordée aux masses ; politique agricole, etc.), mais encore des problèmes internationaux (attitude tactique à adopter à l'égard du gouvernement soviétique ; attitude à adopter à l'égard de la révolution coloniale).

La grave défaite subie par celle-ci en Indonésie ne peut pas ne pas soulever des débats au sein d'un Parti dont la direction partage dans une large mesure les responsabilités des chefs du PKI dans ce désastre. Le refus sectaire aveugle d'accepter un front unique avec le gouvernement soviétique pour la défense de la révolution vietnamienne a considérablement affaibli les positions du PC chinois en Asie, alors que la diplomatie chinoise a subi d'importants revers en Amérique latine (rupture publique de Fidel Castro avec elle) et en Afrique. Tout se passe comme si les dirigeants de la bureaucratie chinoise avaient voulu prendre les devants pour écraser une opposition, avant que celle-ci ait pu joindre aux arguments tirés des échecs de la politique internationale de Mao des arguments tirés d'échecs de la politique intérieure qui risquent de se produire dans un avenir prochain.

La tentative de maintenir une image monolithique devant le peuple, en étouffant par la violence de style stalinien et par un culte effréné de Mao la libre discussion des divergences réelles et des problèmes difficiles avec lesquels la révolution chinoise est confrontée à l'étape actuelle, ne peut que porter un grave préjudice à la défense de cette révolution.

Cependant, la propagande des dirigeants chinois pour entraver la formation de privilèges matériels tels que les connaît l’Union Soviétique, au même moment où se produit ce processus d'épuration, témoigne qu’il ne s’agit nullement, en dépit du culte de Mao et de lapologie de Staline, de la reproduction pure et simple de la dictature stalinienne que l’U.R.SS. a connue. La situation objective de la Chine dans le monde, les préparatifs d'agression de l'impérialisme américain contre elle, vont dans le même sens. En s’abstenant de toute déclaration publique de solidarité avec la Chine, face à ces menaces impérialistes, les dirigeants de la bureaucratie soviétique favorisent objectivement à la fois cette agression, l’ultra-gauchisme des dirigeants chinois sur la question du front unique avec le Kremlin, et leur tentative de militariser toute la vie sociale en Chine, qui est leur tentative bureaucratique d'assurer une défense de la révolution devant les menaces du Pentagone,

IIL LES ETATS IMPERIALISTES

La situation économique n’a guère évolué fondamentalement au cours des derniers mois. La guerre du Vietnam continue à assurer la poursuite du « boom » de l'économie américaine, tout en jouant dans le sens d’une aggravation des difficultés monétaires, à commencer par le dollar et la livre sterling. Elle a permis aussi de surmonter la récession au Japon. C’est maintenant en Allemagne occidentale que se manifestent les signes les plus nets d'essoufflement du «boom ».

Aux Etats-Unis, la poursuite de « l'escalade » au Vietnam continue à provoquer des divergences au sein de la bourgeoisie qui touchent d’ailleurs les deux grands partis politiques capitalistes. Des secteurs importants de la bourgeoisie américaine sont conscients du fait que dans l'absence d’une modification fondamentale des rapports de force à l'échelle mondiale, cette « escalade » implique des dangers croissants pour l'Amérique yankee. Certes, ces divergences sont seulement tactiques. Mais elles rendent difficile l'emploi par le gouvernement d’une campagne maccarthyste contre l'opposition — du moins à l'échelle des années 50 — et elle favorise incontestablement l’amplification de l'opposition populaire contre la guerre au Vietnam.

Dans cette même période, l'élément principal nouveau est constitué par la crise de l'OTAN, rendue publique par la décision de de Gaulle de retirer les troupes francaises d'un commandement « intégré ». Cette décision vient à un moment où la situation au sein du monde capitaliste au lendemain de la guerre a été modifiée d’une part par suite du rétablissement économique de l'Europe capitaliste, d'autre part par l'atténuation considérable des risques d’une guerre à court terme en Europe. La crise de l'OTAN peut aboutir à une certaine réorganisation des formes de l'alliance du monde capitaliste, adaptant les rapports de force politico-militaires aux rapports de force économique changés, mais elle ne pourra, contrairement à ce qu'espèrent toutes les bureaucraties des Etats ouvriers, entraîner une dislocation de cette alliance ef moins encore la création d’une Europe « neutraliste ». Les sentiments « anti-américains » peuvent être exploités pour certaines opérations politiques au sein des différents Etats européens, mais aucune bourgeoisie d'Europe ne peut se permettre de faire cavalier seul, ni l’ensemble des capitalistes européens de se séparer de la protection militaire des U.S.A. Il suffit de mesurer exactement la politique de de Gaulle pour voir que, même lui, se garde d'aller au delà de certaines limites (maintien de la CEE, maintien des troupes françaises en Allemagne).

Les développements nouveaux dans la situation interne des pays impérialistes ont été multiples et contradictoires. D'une facon générale, on assiste à une politisation de couches jeunes en direction de solutions radicales opposées au réformisme des partis traditionnels, aussi bien aux Etats-Unis qu'en Europe occidentale. S'il ne s’agit encore que d’un phénomène dont les effets objectifs restent limités, il est d’une grande mportance pour notre mouvement dont il assure la croissance à Jétape présente, C’est surtout aux Etats-Unis (et dans une certaine mesure au Canada et en Australie) que cette politisation a pris une ampleur spectaculaire, avec le développement d'une opposition de masse contre le guerre au Vietnam, opposition qui est appelée à s’amplifier et qui commence à influencer des courants de masse et des forces essentielles de la société américaine (mouvement anti ségrégationniste et frange « libérale » du mouvement syndical).

Il faut souligner l’importance du mouvement contre la guerre aux Etats-Unis, qui constitue aujourd’hui un des principaux centres de lutte anti-impérialiste dans le monde dont la force est allée en s’amplifiant au cours de la dernière période. L'interaction entre la révolution coloniale et le réveil de forces anti-impérialistes de masse aux Etats-Unis s'est ainsi vérifiée. Le mouvement contre la guerre aux Etats-Unis peut stimuler à son tour des actions anti-impérialistes dans d’autres parties du monde, et en radicalisant le mouvement d'émancipation des Noirs américains menacer toute la stabilité de la société bourgeoise aux Etats-Unis.

Dans les partis communistes d'Europe la tendance à des évolutions droitières s’est accentuée. En Italie, au congrès du PC le centre a pratiquement fait siennes les positions politiques de la droite. En France, depuis la candidature Mitterrand, la direction du PCF accentue l'évolution ainsi commencée bien qu’elle se heurte à l'attitude des « alliés » escomptés tant sur le plan de la politique internationale (motion de censure contre la politique de de Gaulle sur l'OTAN) que sur celui de la politique intérieure (refus effectif d'élaboration en commun d’un programme pour les élections de 1967). L'événement nouveau le plus spectaculaire dans ce sens est la participation du PC finlandais au gouvernement bourgeois, ce qui ne s'était plus vu en Europe depuis le « coup de Prague » il y a dix-huit ans.

L'évolution de la situation en Europe a eu des effets contradictoires sur les PS. Tandis que le Labour Party britannique porté au pouvoir avec une majorité largement accrue se lance dans une politique de rénovation du capitalisme britannique aux dépens de la classe ouvrière qui commence à offrir une résistance à une telle politique (grève des marins), les élections en Autriche permettent à la social-démocratie dans ce pays de faire, pour la première fois depuis la restauration de l'Autriche à la fin de la guerre, une « cure d'opposition » qui ne pourra d’ailleurs pas ne pas entrainer, en dépit des désirs de la direction du PS autrichien, des conséquences quart à la lutte des travailleurs sur des plans extraparlementaires.

En Allemagne, la social-démocratie, après la faillite de l'orientation donnée à Bad Godesberg, selon laquelle l'accession au pouvoir viendrait d’une identification politique aux partis bourgeois, cherche à présent à se différencier de nouveau de ceux-ci, ce qui ne peut manquer de créer des conditions un peu plus favorables pour Jactivité des courants de gauche. qui avaient été écrasés au cours des années précédentes. Cependant il y a un risque réel de la voir amener la bureaucratie syndicale à s’incliner finalement sans combat devant les «lois sur l'état d'urgence » (Nodstands-Gesetze), ce qui porterait un coup grave au mouvement ouvrier.

IV. BILAN DE L'EVOLUTION MONDIALE RECENTE

Le bilan qui résulte de ce tableau est que la révolution coloniale, en dépit des lourds échecs qu’elle a subis dans la dernière période, n’est nullement épuisée et reste ce qu'elle a été depuis près de vingt ans, c’est-à-dire le principal secteur de la révolution mondiale. Les défaites n'ont pas été le résultat d'un affaiblissement de la combativité des masses ou d’une modification des conditions objectives, mais celui de l'absence de directions révolutionnaires qualifiées au moment où l'impérialisme américain, après des hésitations et des recherches, a établi une ligne d’autant plus agressive qu'il se trouvait en face de la désunion des deux grands Etats ouvriers, l'URSS et la Chine. Le danger de guerre grandissant ne provient pas d'un retournement des rapports de force à l'échelle internationale, mais de la limite des succès que le capitalisme a pu remporter aux dépens de la révolution. C'est cette limite (et notamment la résistance victorieuse de la révolution vietnamienne) qui pousse l'impérialisme sur la voie d'une « escalade » qui, malheureusement, n’a pas rencontré de riposte ferme et unie jusqu’à ce jour.

La révolution coloniale reste la pointe la plus avancée de la révolution dans le monde. Toutefois, après une dizaine d'années de stabilisation relative dans les Etats ouvriers, on discerne les premiers indices d’un renouveau politique, la « déstalinisation », c’est-à-dire la politique d’autodéfense de la bureaucratie par des réformes venant à bout de souffle. Enfin, dans les Etats impérialistes, bien que le niveau économique et la stabilité sociale n'aient connu aucune atteinte fondamentale, on y discerne aussi des signes de renouveau politique prometteurs pour un avenir plus lointain.

L'effet cumulatif des défaites subies par la révolution coloniale au cours de la dernière période n’est pas tel à neutraliser l'influence prépondérante de l'instabilité économique et sociale sur le mouvement de masse. C’est encore dans ce secteur qu’il y a la probabilité la plus grande que se produisent des tensions et des conflits sociaux et politiques hautement explosifs,

Cependant, la clé de la situation mondiale reste actuellement au Vietnam. C’est la résistance héroïque du peuple vietnamien contre l'agression impérialiste qui neutralise largement, aux yeux des masses coloniales, les effets démoralisants des échecs subis par la révolution sur d’autres fronts. C’est l’enlisement d'une bonne partie des forces mobiles de l’armée américaine au Vietnam qui rend son intervention à grande échelle sur d’autres fronts difficile pour l'impérialisme yankee.

Jusqu'ici, les échecs subis par la révolution coloniale n’ont nullement conduit à une modification des rapports de forces dans le monde. Mais une défaite de la révolution vietnamienne devant l'impérialicme pourrait entraîner les conséquences les plus graves. C’est pourquoi le devoir numéro 1 du prolétariat mondial est aujourd'hui l’aide à la révolution vietnamienne,

Par rapport aux années précédentes, où la révolution coloniale plus particulièrement avait connu des progrès spectaculaires, c’est le problème de la direction et celui de l’Internationale qui apparaît de plus en plus comme une exigence impérieuse. La guerre du Vietnam notamment met de plus en plus en lumière le fait que, face à une direction unique de l'impérialisme, contestée il est vrai mais seulement dans certaines limites, les mouvements de masse révolutionnaires ne disposent pas d’une telle direction et souffrent autant de l'existence de directions étatiques rivales comme celles de l'URSS et de la Chine, que de l'orientation politique erronée des organisations traditionnelles, y compris les PC de masse sous direction pro-Mao. d,

L'impérieuse nécessité de pallier cette carence ressentie à des degrés divers par les mouvements de masse des pays sous-développés et même par divers courants centristes, est à l'origine de la conférence tricontinentale de La Havane (janvier 1966), dont l'objectif était de trouver les moyens pour coordonner les efforts et les luttes des peuples qui sont à présent directement aux prises avec l'impérialisme,

La conférence de La Havane a révélé les difficultés qui se posent sur la voie d’une coordination des luttes à l'échelle internationale en mettant en lumière le poids des appareils d'Etat des Etats ouvriers et des forces petites-bourgeoises qui dirigent encore le mouvement anti-impérialiste dans la plupart des pays semi-coloniaux et coloniaux. Elle à confirmé une fois de plus combien est illusoire l'espoir de voir ces bureaucraties d'Etat et ces forces petites-bourgeoïses s’aligner sur des positions politiques justes « sous la pression des masses et des conditions objectives ». Elle à confirmé que des victoires de la révolution arrachées par surprise à l'ennemi grâce à des conditions objectives tellement favorables que ces victoires puissent même être remportées sans direction marxiste-révolutionnaire, sont l'exception et non la règle et que la construction d’une nouvelle direction révolutionnaire reste la tâche la plus brûlante de notre époque.

Ainsi, la leçon principale qui se dégage des dernières péripéties de la révolution mondiale confirme le message que la IV Internationale n’a cessé d'adresser à l'avant-garde révolutionnaire depuis sa création : il n'y a pas de victoire durable et définitive possible contre le capital à l’échelle internationale, sans la construction d'une nouvelle direction révolutionnaire, de nouveaux partis révolutionnaires de masse, d’une nouvelle internationale marxiste-révolutionnaire.

NOS TACHES

La conclusion de l'analyse est manifeste : les marxistes révolutionnaires doivent concentrer leurs efforts, à l'étape actuelle, sur la défense de la révolution vietnamienne et sur l'organisation du maximum d'aide effective à cette révolution. Assurer la victoire de la révolution vietnamienne ; mettre en échec l'agression de l’impérialisme américain, c'est le moyen le plus sûr de décourager les forces les plus agressives de cet impérialisme qui rêvent d’une attaque préventive contre les centres nucléaires de la Chine. C’est aussi le moyen le plus sûr de donner à de nouveaux développements révolutionnaires, ailleurs dans le monde, Ja possibilité de se consolider sans devoir faire face immédiatement à la certitude d’une intervention militaire de l'impérialisme yankee.

Cette concentration des efforts implique notamment :

1. — La poursuite des efforts des marxistes révolutionnaires pour entraîner dans la lutte contre la guerre d'agression de l'impérialisme au Vietnam les forces les plus larges du mouvement ouvrier et anti-impérialiste, sur la base d'un front unique sans exclusive aucune, et avec le droit pour toutes les organisations participantes de maintenir leur liberté d'appréciation et de critique.

2, — La tentative de créer, partout où elles n’existent pas déjà, des organisations aû hoc de lutte contre la guerre d'agression de l'impérialisme américain et de défense de la révolution vietnamienne, organisations capables de mobiliser des secteurs d'avant-garde pour riposter immédiatement, ne füût-ce que par des manifestations, à de nouvelles étapes de l’ « escalade » comme lors des récents bombardements de Hanoï et de Haïphong.

3. — La tentative d'entraîner progressivement dans la lutte contre la guerre d'agression les forces organisées du mouvement ouvrier, des syndicats, des organisations ouvrières de plus en plus nombreuses, toujours sur une base de front unique qui n'implique aucune confusion de programme avec des réformistes ou des néo-réformistes, des khrouchtchéviens, des maoïstes, des syndicalistes, etc., mais qui permet de concentrer les efforts de toutes les forces militantes sur la lutte contre l'agression impérialiste.

4. — La tentative d’internationaliser la lutte contre la guerre d'agression impérialiste, à commencer par les pays ou les mouvements qui, par la similitude des conditions objectives, permettent une telle internationalisation efficace (surtout les étudiants à l'échelle mondiale, et les organisations de jeunesse à l'échelle européenne).

5. — De dénoncer vigoureusement le rôle scandaleux joué dans la guerre du Vietnam par les bureaucraties ouvrières :

a) Avant tout la bureaucratie réformiste qui, en Grande-Bretagne par exemple, agit comme une agence honteuse de l'impérialisme américain ; b) Egalement la bureaucratie soviétique qui n’'accorde toujours qu’une aide au compte-gouttes à la révolution vietnamienne, qui n’a même pas réagi devant «l'escalade » de l'agression américaine de la même manière que son ancien chef Khrouchtchev le fit jadis et qui est seule en mesure de donner aux héroïques combattants vietnamiens les moyens techniques efficaces pour contrer l'agression

€) De même la bureaucratie chinoise, dont le refus de front unique avec l'URSS pour la défense de la révolution vietnamienne, facilite hautement la tâche du Kremlin et accentue le caractère purement verbal de ses dénonciations du « complot américano-soviétique » contre la révolution coloniale.

FRONT UNIQUE A L’'ECHELLE MONDIALE DE TOUTES LES FORCES SE RECLAMANT DU MOUVEMENT OUVRIER ET DU MOUVEMENT ANTI-IMPERIALISTE, CONTRE L'AGRESSION AMERICAINE AU VIETNAM, POUR LA DEFENSE DE LA REVOLUTION VIETNAMIENNE, POUR LE MAXIMUM D'AIDE A CETTE REVOLUTION : tel est aujourd’hui le mot d'ordre numéro 1 de la

Juillet 1966

Source : Quatrième Internationale, n°29, novembre 1966 (4e trimestre) · scan (Radar, 16-014-00109).

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