Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

Résolution du 9e Congrès mondial sur l'Amérique latine

avril 1969 · IXe Congrès mondial · Le IXe Congrès mondial et après (1969-1974) · 6 740 mots

In English: Intercontinental Press, vol. 7 no. 26, 14 Jul 1969 (PDF p. 51) (inventory #95; IP0726.pdf) (texte anglais publié, pas encore en ligne ici).

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1 - TENDANCES ECONOMIQUES ET EXPLOITATION IMPERIALISTE ACCRUE

1) Au-delà des spécificités nationales et régionales ou des vicissitudes conjoncturelles, les tendances économiques qui opèrent actuellement en Amérique latine restent sensiblement les mêmes que dans le passé, les facteurs les plus négatifs ayant généralement tendance à s'aggraver. Synthétiquement, dans aucun pays il n'existe une expansion économique qui corresponde aux nécessités d'un développement effectif et contrebalance le taux d'augmentation de la population; l'industrialisation, même lorsqu'elle touche des secteurs nouveaux, reste limitée et partielle ; les investissements sont insuffisants et ne sont en aucun cas susceptibles de permettre un développement plus harmonieux et de résorber le chômage et le sous-emploi ; l'endettement ne cesse de représenter une source de crise financière et de difficultés budgétaires; le drainage des profits à l'avantage de l'impérialisme (nord-américain, mais aussi, en partie, européen et japonais) continue et s'accentue, de même que l'évolution, en général, défavorable des termes de l'échange ; la production agricole se détériore, en s'avérant en tout cas de plus en plus insuffisante per rapport aux besoins d'une consommation qui s'accroit, ne fût-ce qu'à la suite de l'augmentation de la population ; le poids de secteurs économiques peu rentables ou non rentables, loin de diminuer, augmente davantage ; l'inflation reste, dans la plupart des pays, un phénomène soit chronique soit se répétant avec une périodicité très fréquente.

2) Une tendance relativement nouvelle s'est accentuée au cours des dernières années : c'est celle des investissements étrangers dans des secteurs industriels modernes et dynamiques, non liés directement à la transformation des matières premières. Cela a eu comme conséquence aussi bien la création de secteurs où, dès le début, des sociétés impérialistes se réservent exclusivement ou contrôlent l'exploitation des secteurs traditionnellement réservés à la bourgeoisie dite nationale, que l'apparition d'une menace grave et à court terme pour des branches industrielles nationales relativement développées qui sont incapables de faire face à la concurrence d'une technologie beaucoup plus puissante, d’une technique d'organisation et de gestion beaucoup plus efficace, et d'autre part qui ont besoin de capitaux qui n'existent pas sur place..Cela signifie que l'Amérique latine, tout en continuant à supporter le poids écrasant de toutes les formes traditionnelles de domination et d'exploitation économique, est maintenant menacée dans ses secteurs les plus modernes par des dangers de la même nature que ceux que connaissent des pays capitalistes européens (absorption, élimination par la concurrence nord-américaine, etc.). Le résultat ne saurait être que de nouvelles distorsions économiques et une plus grande exploitation impérialiste : ce qui impliquera l'impossibilité totale d'un développement économique tant soit peu susceptible de donner une solution aux problèmes sociaux dramatiques du continent. Cela est d'autant plus vrai que les bourgeoisies latino-américaines se sont avérées en général incapables de réaliser même des projets très modestes de « marchés communs >» régionaux, et cela au moment où il est de plus en plus clair que les dimensions des Etats nationaux actuels ne permettent pas de donner un essor véritable à une Industrie moderne.

Il - DYNAMIQUE ET ROLE DES CLASSES SOCIALES

3) Les processus économiques et sociaux surtout des quinze dernières années ont abouti à des changements importants dans la composition relative des classes dominantes. L'élément le plus marquant a consisté dans la diminution du poids économique et politique des couches traditionnelles des grands propriétaires fonciers, notamment de celles qui étaient moins directement liées à des couches bourgeoises commerciales et financières. Ce sont les couches dominantes plus proprement urbaines, liées aux nouveaux secteurs industriels, au grand commerce et au capital financier qui ont joué de plus en plus le rôle fondamental, en s'efforçant de traduire cette réalité économique et sociale dans des nouvelles formules de domination politique (par exemple l'expérience Frei au Chili, dans une moindre mesure celle de Belaunde au Pérou).

Toutefois, le renforcement relatif de la bourgeoisie industrielle n'implique aucunement l'essor d'une classe sociale vigoureuse, capable de jouer un rôle de direction efficace et d'opérer de façon indépendante. Il s'agit en effet d'une couche dont la consolidation économique, voire l'existence est liée strictement aux initiatives et aux intérêts de l'impérialisme yankee ou, dans des cas beaucoup moins nombreux, à ceux de l'impérialisme européen. Dans la meilleure des hypothèses il s'agit plus précisément d'entreprises communes (joint ventures) du capital étranger et du capital indigène, ce dernier se trouvant le plus souvent en position de subordination totale, et ne disposant d'aucune chance de faire cavalier seul. Il serait donc absolument incorrect d'envisager la perspective d'un rôle accru de la bourgeoisie nationale en tant que classe historique, susceptible de développer une lutte tant soit peu conséquente pour s'émanciper de la tutelle impérialiste (la banqueroute de l'expérience Belaunde est significative à ce sujet, le Pérou étant l'un des pays où il y a eu incontestablement un certain développement industriel).

4) À la suite des phénomènes bien connus des 15 ou 20 dernières années et notamment avec l'urbanisation croissante, des couches petites bourgeoises nouvelles se sont renforcées : les employés des différentes administrations, les employés du commerce et des services, les professions libérales, etc. C'est parmi ces couches que l'influence idéologique de l'impérialisme est la plus forte (succès relatifs de la propagande pour le modèle de la société de consommation, pour l'American way of life, etc), que la mobilisation anti-impérialiste est plus difficile et que recrutent donc leur clientèle les différents partis qui gouvernent (par exemple la partie de la clientèle de Frei au Chili, de Leoni au Vénézuela, des partis de l'ancienne coalition au Pérou). La condition de ces couches sociales est toutefois assez précaire car soit elles vivent d'entreprises économiques hasardeuses, soit elles tirent leurs ressources (en partie au moins) plus que du fonctionnement « normal >» du mécanisme économique, d'expédients multiples en marge de la loi ; elles sont à la merci de telle ou telle autre clique ou groupe de pouvoir, en étant en. tout cas les premières à faire les frais des conjonctures défavorables, des percées. inflationnistes et des changements des cliques au pouvoir, n'ayant aucune perspective de stabilité véritable et de promotion sociale substantielle pour leurs enfants (qui grossissent les rangs des étudiants « contestataires »). Cette petite bourgeoisie nouvelle peut, donc, aider temporairement les opérations politiques des classes dominantes et de l'impérialisme, mais elle ne constitue pas, en dernière analyse, un ciment du système et par contre elle pourra être bouleversée dans des situations critiques par de brusques flambées de révolte. Dans certains pays, d'ailleurs, les couches d'employés de l'Etat et de différentes administrations ont déjà joué un rôle important dans les mobilisations syndicales amples et combatives,

5) La paysannerie représente un pourcentage décroissant de la population globale et son poids économique spécifique baisse plus sensiblement et plus rapidement que son poids quantitatif. Dans certains pays notamment, la tendance à l'augmentation du prolétariat agricole s'accentue. Toutefois, en termes absolus elle n'a pas cessé de constituer la majorité et souvent l'écrasante majorité de la population, d'être la classe sociale qui subit la pire exploitation et la pire oppression et, dans le contexte économique et social existant, qui a le moins de perspectives.

Les causes du mécontentement et de la colère des paysans sont multiples manque traditionnel de terre, étouffement croissant de l'agriculture de subsistance, conflit avec l'administration étatique qui extorque les impôts et qui se présente le plus souvent comme un instrument de répression au service des exploiteurs, décep-tion à cause de la portée fictive des « réformes agraires » officielles, crainte d'une relance des propriétaires terriens (dans les pays où ces derniers ont dû renoncer à certains privilèges), difficultés Surgissant des problèmes de prix et de marchés notamment en ce qui concerne les petits propriétaires, répercussions défavorables des cours du marché mondial etc. Dans des pays comme le Pérou, le Guatémala, la Bolivie, etc., l'exploitation sociale s'exprime aussi dans des formes d'oppression .nationale frappant un pourcentage élevé de la population. La résultante va toujours dans le même sens ; la condition des paysans loin de s'améliorer, reste dramatique et même se détériore davantage ; d'où le stimulant persistant à la lutte et à la révolte. Cela d'autant plus que le paysan est de moins en moins isolé des courants politiques et idéologiques internationaux, qu'il a largement assimilé la leçon de la révolution cubaine, qu'il a beaucoup appris des expériences de la guérilla et n'est pas coupé des mouvements révolutionnaires des étudiants dont il subit l'influence par mille canaux.

pur

6) La classe ouvrière n'a pas connu d'accroissement quantitatif, malgré le

© développement de la production industrielle de certains pays. Cela est dû au fait que certains progrès industriels sont allés de pair avec une crise des secteurs traditionnels et se sont réalisés sur la base d'innovations technologiques et de rationalisations qui implique plutôt une contradiction qu'une expansion de la main d'œuvre employée. Quant au niveau de vie, en faisant abstraction de cas tout à fait exceptionnels, la tendance n'est absolument pas à l'amélioration, mais, au contraire, à la stagnation et le plus souvent à la détérioration (dans quelques cas, par exemple Uruguay, dans des proportions dramatiques). Les organisations syndicales sont de plus en plus incapables de faire face à une telle situation, d'exercer même une pression efficace dans le cadre du système aussi bien pour des raisons objectives (chômage, sous-emploi, etc.), que pour des raisons subjectives (leur subordination au gouvernement, leur bureaucratisation, leur dépendance vis-à-vis des partis communistes pro-soviétiques, etc.). Le plus souvent, c'est surtout le mécanisme inflationniste qui frappe le niveau de vie des ouvriers en annulant les conquêtes éventuelles sur le plan des salaires. En outre, du point de vue social, c'est la classe ouvrière qui subit souvent les conséquences de l'exode agricole, dans la mesure où, des salaires très modestes doivent assurer la subsistance de noyaux de parents et d'amis grossis par les nouveaux venus des campagnes (dans des cas exceptionnels, par exemple en Bolivie pendant la crise dans les mines, c'est le phénomène inverse qui se produit, à savoir un retour partiel d'ouvriers dans leurs villages d'origine). Finalement, la population prolétarienne n'a connu aucune amélioration de sa condition en ce qui concerne les logements, l'habitat, les soins médicaux, les transports, etc. et la possibilité d'assurer des études régulières à ses enfants. É

C'est pour toutes ces raisons que la classe ouvrière n'est absolument pas et n'a pas la conscience d'être une couche ne fût-ce que relativement privilégiée — comme le prétendent les théoriciens superficiels ; exploitée et opprimée sous des formes multiples par le mécanisme du capitalisme et de l'impérialisme, elle ne cesse en réalité d'être une force explosive, une force motrice de la révolution. Les grèves puissantes qui défient les dictatures militaires (par exemple au Brésil), les mobilisations ainsi que les conflits avec les forces de répression (Uruguay, Chili, Bolivie, etc.), les jonctions de noyaux d'ouvriers et du mouvement étudiant (Mexique, Brésil), constituent d'ailleurs les symptômes significatifs d'une remontrée prolétarienne à l'étape actuelle. Si la classe ouvrière est encore immobilisée ou neutralisée dans ses couches les plus larges et si elle n'a pu jouer dans les initiatives révolutionnaires des dernières années dans certains pays un rôle substantiel, cela ne dépend aucunement d'une prétendue dégénérescence ou d'une carence intrinsèque du prolétariat en tant que force révolutionnaire, mais de facteurs concrets bien déterminés, tels que l'état de prostration momentanée consécutif à des défaites et à des répressions sévères, le rôle néfaste des bureaucraties syndicales de plus en plus intégrées au pouvoir notamment dans certains pays importants, le rôle non moins négatif des directions politiques opportunistes jouissant d'un prestige relevant parfois d'une tradition communiste internationale, la vulnérabilité plus grande face à la répression, le poids du chômage qui n'a cessé d'exister au cours des dernières années, le danger de licenciements et de représailles en cas de lutte ou de grève, danger que les ouvriers ne sont disposés à affronter que lorsqu'ils voient une perspective réelle de changement politique. à

7) À la suite de la persistance, voire de l'accentuation de l'exode agricole, les contingents des masses plébéiennes concentrées dans la banlieue des grandes villes ne cessent de grossir. Ces masses ne trouvent pas de débouchés réels dans les structures économiques de base et restent condamnées à une existence misérable et précaire (parfois un maigre salaire doit suffire pour tout un groupe, parfois on vit littéralement au jour le jour, le plus souvent on «exploite» les possibilités les plus diverses allant du micro-commerce et du service occasionnel au vol et à la prostitution). L'opération par laquelle on inclut parfois une partie de cette population déshéritée dans le secteur des services relève d'une véritable mystification statistique. Loin d'être un symptôme de progrès et de modernisation, le grossisse-ment des -< services » n'est qu'une expression supplémentaire de la décomposition économique et sociale par l'élargissement d'activités improductives et de couches au revenu le plus précaire et le plus dérisoire. C'est pourquoi les masses rassemblées autour des grandes villes ne cessent de représenter un potentiel explosif qui pourra être exploité à fond par les forces révolutionnaires dans les situations critiques et qui, d'ailleurs, s'est déjà partiellement exprimé plusieurs fois dans des mobilisations brusques et violentes au cours des dix dernières années (par exemple à Caracas, à Rio, à Santiago). Plus particulièrement, du fait de son origine essentiellement paysanne et de sa composition ouvrière, ce milieu plébéien ouvre des possibilités précieuses de liaison concrète entre prolétariat et paysannerie et permet la circulation des idées révolutionnaires.

révolutionnaires, de lutte armée à des niveaux différents contre les classes dominantes indigènes et l'impérialisme, de guerre civile prolongée à l'échelle continentale.

Il va de soi que cette conclusion n'implique aucunement l'interprétation simpliste d'un écroulement inévitable du système si les possibilités objectives ne sont pas exploitées à temps par les révolutionnaires, l'impérialisme et le capitalisme autochtone se réorganiseront, ne fut-ce que précairement, en alternant des solutions « nouvelles » et des solutions traditionnelles.

IV - CRITERES ET LIGNES D’UNE STRATEGIE REVOLUTIONNAIRE

11) La dynamique fondamentale de la révolution latino-américaine est une dynamique de révolution permanente au sens où la révolution devient nécessairement, sans étapes intermédiaires et sans solution de continuité, une révolution socialiste. Cela n'exclut pas qu'elle puisse commencer comme une révolution démocratique anti-impérialiste quant à ses objectifs et dans la conscience des masses qui y participeront. Mais cette éventualité n'affecte aucunement la logique intrinsèque du processus avec tout ce que cela implique inévitablement quant à la place et au rôle des classes sociales. Puisqu'un Etat ouvrier existe déjà en Amérique latine, dans un contexte mondial éminem-ment révolutionnaire, puisque les masses les plus larges subissent constamment des stimulants objectifs puissants qui les poussent à lutter contre le système capitaliste en tant que tel, et que sont réalisés des progrès énormes au niveau de leur conscience sociale et politique, puisque l'impérialisme, après l'expérience cubaine, a saisi sans possibilité d'équivoque la dynamique de l'affrontement qui se prépare, la perspective de la révolution permanente n'est plus seulement une tendance historique, mais une réalité de cette étape de la lutte de classes. L'ère de la révolution permanente est déjà ouverte en Amérique latine de manière directe et immédiate. Le fait que cette conclusion ait été partagée par la direction de la première révolution socialiste latino-américaine est un progrès historique. Cette direction, par ses attitudes, ses initiatives et ses généralisations, a contribué d'une façon décisive à la maturation d'une nouvelle avant-garde.

12) La première implication de cette analyse est le rejet de toute perspective de collaboration avec la bourgeoisie « nationale >» ou avec certains de ses secteurs soi-disant progressistes. Parallèlement, toute conception ou formule équivoque sur la nature de la révolution du type « démocratie nationale », « démocratie populaire >, « révolution anti-féodale et anti-impérialiste », «bloc de quatre classes », dont les expériences révolutionnaires fondamentales, aussi bien positives que négatives, ont fait irréversiblement justice, doit être rejetée. Sur ce terrain aussi, ce qui était en général vrai dans le passé acquiert une portée plus concrète et plus immédiate au moment où la bourgeoisie dans son ensemble, face à l'Etat ouvrier cubain, ne peut que s'aligner aux côtés de l'impérialisme (indépendamment d'éventuelles manœuvres diplomatiques temporaires) et s'avère absolument incapable de mener à bien une politique de réformes démocratiques même très modeste. Les tendances nouvelles ou relativement nouvelles dans le développement industriel (voir paragraphes 2 et 3) ne justifient aucun changement dans l'appréciation fondamentale ; les couches de la bourgeoisie nationale liées à l'industrie moderne naissent ou se renforcent en s'imbriquant totalement dans les structures impérialistes, dans la dépendance la plus stricte par rapport à elles et sont intrinsèquement incapables d'opérer d'une façon tant soit peu autonome sur le terrain aussi bien économique que politique. :

13) Dans une révolution qui a une logique de révolution permanente et dans le contexte mondial et continental donné, qui détermine nécessairement dès le début un clivage entre les classes fondamentales, le rôle dirigeant, même dans la réalisation d'objectifs démocratiques révolutionnaires, appartient à la classe ouvrière, qui par sa place dans le processus de production est, par rapport non seulement à l'impérialisme mais même au capitalisme autochtone, la force antagonique fondamentale. Cela n'implique aucune sous-estimation du rôle de la paysannerie, notamment des couches paysannes les plus pauvres, et de couches petites bourgeoises radicalisées., En effet, dans la plupart des pays, la Variante la plus probable c'est que pour une période assez longue ce sont les paysans qui devront supporter le poids principal de la lutte et c'est en grande partie la petite bourgeoisie révolutionnaire qui fournira les cadres du mouvement. Cela signifie que le rôle dirigeant du prolétariat peut s'exercer sous des formes diverses : soit directement par la participation à la tête des luttes révolutionnaires de salariés (industriels, miniers ou agricoles), ce qui ne sera sans doute le cas que dans une minorité de pays latino-américains : soit indirectement, la direction de ces luttes étant entre les mains d'organisations, de tendances ou de cadres issus du mouvement ouvrier; soit au sens historique du terme par la médiation du programme et des théories issus du marxisme. Le parachèvement de la révolution en révolution socialiste est en tout cas inconcevable sans une mobilisation et une participation très large du prolétariat.

14) Le problème qui se pose actueHement en Amérique latine n'est pas de déterminer dans des termes généraux les forces motrices de la révolution, problème qui pour les marxistes révolutionnaires est résolu sur le plan théorique. La classe ouvrière, qui ne cesse de représenter dans la plupart des pays un pourcentage réduit de la population, n'est pas de toute évidence en mesure de jouer son rôle sans l'apport fondamental et irremplaçable de la paysannerie. Les événements de l'année 1968 ont d'ailleurs clarifié davantage le rôle que pourront jouer des couches petites bourgeoisies radicalisées et les masses de jeunes étudiants (qui peuvent, entre autres, assurer une osmose concrète entre les villes et la campagne, entre les avant-gardes urbaines et les avant-gardes qui se forment dans les villages). Des forces gigantesques composées de millions d'hommes et de femmes existent effectivement et sont susceptibles d'être mobilisées dans la lutte révolutionnaire dès maintenant ou lors de le prochaine étape. Le véritable problème est de fixer et d'appliquer une stratégie, fondée sur des prémisses de base d'une portée générale et articulée en même temps en fonction de nécessités spécifiques et conjoncturelles, qui puisse exploiter tout le potentiel existant, coordonner les différents secteurs, frapper efficacement l'adversaire sans que sa réaction implique le danger d'un écrasement du mouvement. Dans l'immédiat, les avant-gardes révolutionnaires doivent être conscientes du danger grave inhérent à la situation actuelle, caractérisée, dans plusieurs pays notamment, par une contradiction criante entre, d'une part, lés potentialités objectives et la volonté de lutte subjective de larges couches et, d'autre part, la faiblesse persistante des avant-gardes organisées, y compris celles qui ont joué un rôle effectif dans les épisodes importants des dernières années. Le danger consiste plus précisément dans les possibilités soit d'explosions spontanées sans direction et sans perspective claire soit d'initiatives prématurées et aventuristes de noyaux de militants courageux, dont la conséquence serait, dans les deux cas, le déclenchement d'une répression rapide et meurtrière qui décimerait l'avant-garde et signifierait un recul du mouvement.

15) Les riches expériences de la lutte de guérilla — avec ses succès, son rôle essentiel en tant que facteurs de déséquilibre politique et même ses échecs graves — ainsi que les expériences des grands mouvements de masses notamment en 1968 qui ont revalorisé, en dépit des généralisations de théoriciens superficiels, le rôle des luttes urbaines, mais ont confirmé en même temps leurs limites et leurs impasses — permettent désormais d'esquisser plus nettement une stratégie d'ensemble qui évite l'opposition stérile des conceptions basées sur la primauté absolue du travail de masses, dont la guérilla ne serait qu'un appoint tout à fait secondaire, et des conceptions simplistes selon lesquelles la guérilla à elle seule serait susceptible de déclencher infailliblement un processus révolutionnaire et d'en assurer le développement victorieux.

Or, il n'y a aucune formule générale dont l'application permette de surmonter des difficultés et des contradictions qui ont des racines objectives réelles ; même l'adoption de critères de base corrects n'implique aucune garantie automatique contre les erreurs d'application. En d'autres termes, aucune généralisation ne suffira à résoudre les problèmes qui se posent au mouvement révolutionnaire si elle n'est pas constamment vérifiée et enrichie par des analyses concrètes. L'échec de certaines expériences de guérilla (au Pérou, par exemple) a plus été dans une large mesure le résultat d'erreurs d'appréciation de la situation, des tendances et des rapports de forces dans les masses que d'erreurs de conception.

En Amérique latine la polémique entre les partisans de la Voie «démocratique » et - pacifique » et les partisans de la Voie révolutionnaire est absolument dépassée ; la première variante n'a pas la moindre justification objective et ne pourrait être défendue que par des utopistes naïfs et impénitents ou par des bureaucrates ossifiés qui ont perdu toute perspective et toute inspiration révolutionnaire et se préoccupent uniquement de couvrir par une mystification théorique leur pratique conservatrice routinière. Le problème qui se pose est celui des formes concrètes de la voie révolutionnaire ; il faut se garder des schématisations simplistes d'une part, mais d'autre part ne faire aucune concession aux idées selon lesquelles l'affrontement armé, conçu comme le couronnement d'une montée et d'un élargissement progressifs du mouvement des masses, pourrait en principe être réduit au maximum.

La perspective fondamentale, la seule réaliste pour l'Amérique latine est celle d'une lutte armée susceptible de durer de longues années. C'est pourquoi la préparation technique ne saurait être conçue tout simplement comme l'un des aspects du travail révolutionnaire, mais comme l'aspect fondamental à l'échelle continentale, et l'un des aspects fondamentaux dans les pays où les conditions minima ne sont pas encore réunies. || ne faut pas oublier toutefois que le succès dans une lutte armée n'est, en dernière analyse, possible que par une orientation politique correcte, ni ignorer que l'application d'une telle stratégie révolutionnaire implique le rassemblement préalable d'un minimum de forces organisées et politiquement homogènes.

16) Les grandes mobilisations de masse de l'année 1968 sont extraordinairement importantes, car elles expriment la profondeur et le caractère explosif des contradictions de la société latino-américaine et de ses structures, car elles balaient d'un seul coup toutes les «théorisations » sur la corruption inhérente au milieu urbain et a fortiori toutes les élucubrations sur l'incapacité des masses ouvrières et urbaines en général de jouer un rôle révolutionnaire dynamique, car elles ont stimulé puissam-ment la maturation de milliers de nouveaux cadres qui contribueront à l'issue victorieuse des luttes révolutionnaires qui se préparent. Toutefois, les marxistes révolutionnaires ne peuvent pas en conclure à une revalorisation de la variante < classique » d'une montée et d'un élargissement progressifs du mouvement de masses, de son articulation et de son renforcement par des formes organisationnelles traditionnelles, avant de déboucher sur la lutte armée. Dans le contexte international et notamment latino-américain actuel, après toutes les expériences de la dernière décennie et face aux tendances répressives de plus en plus brutales de la part des classes dominantes autochtones et de l'impérialisme, une telle variante n'est pas la plus probable. En réalité l'adversaire n'est aucunement prêt à tolérer que le mouvement révolutionnaire des masses s'organise plus ou moins légalement ou normalement non seulement parce que dans les conditions économiques et sociales actuelles, une mobilisation d'ensemble même pour des objectifs économiques risquerait d'avoir des conséquences désastreuses pour le système, mais aussi et surtout parce que les gens au pouvoir ne sous-estiment plus la dynamique du mouvement de masse, même lorsqu'il commence avec des objectifs limités. L'expérience de la Bolivie, où toute forme d'activité organisationnelle normale est constamment étouffée, ainsi que l'expérience du Pérou, où la répression n'a cessé de sévir, depuis 1962, notamment dans les campagnes, sont absolument claires. || en est de même au Mexique, où la classe dirigeante n'a pas hésité à organiser un véritable massacre des étudiants, en retrouvant ses traditions les plus barbares (la riposte officielle et «officieuse » du régime brésilien relève de la même logique).

La variante exceptionnelle d'une crise explosive qui comporte une décomposition ou une paralysie de l'appareil étatique et une mobilisation de masses si impétueuse qu'elle empêche ou neutralise le recours à la répression comme moyen décisif, ne saurait être exclue catégoriquement, mais une stratégle à l'échelle continentale ne peut pas se baser sur des phénomènes exceptionnels, et dans ce cas il se produirait en outre très probablement une intervention militaire de l'impérialisme (ce qui s'est déjà passé dans le cas de Saint-Domingue).

17) Même dans le cas de pays où peuvent se produire préalablement de grandes mobilisations et des conflits de classes dans les villes, la guerre civile prendra des formes de lutte armée multiples, dont l'axe principal sera pour toute une période la guérilla rurale: cette spécification ayant surtout une signification géographique et militaire et n'impliquant pas nécessairement une composition exclusivement paysanne des détachements de combattants (la composition paysanne pourrait même à la rigueur ne pas être prépondérante). En ce sens la lutte armée en Amérique latine signifie fondamentalement la lutte de guérillas.

Le choix rigoureux de cet axe d'orientation central doit être complété par la compréhension très précise qu'il y aura inévitablement toute une gamme de variantes et que les différents facteurs qui opèrent se combineront de manière différente selon les pays et les situations conjoncturelles. Les deux possibilités extrêmes pourraient être indiquées presque symboliquement en prenant, d'une part, le cas d'un pays comme l'Uruguay, où la lutte armée sera fondamentalement urbaine et où le renversement du régime aurait été déjà possible sur la base d'un mouvement puissant des masses urbaines, si ce mouvement avait été politiquement et techniquement armé dans une telle perspective, et, d'autre part, en prenant le cas de pays à composition paysanne écrasante, sans concentrations urbaines importantes, où la guérilla sera presque exclusivement rurale et paysanne jusqu'à la veille même de la défaite finale de l'ennemi. Une variante qui mérite d'être étudiée particulièrement est celle des pays très étendus, où la lutte armée pourrait aboutir à l'occupation de régions entières, géographiquement et socialement favorables, pendant des périodes prolongées sans que cela implique la décomposition du pouvoir central. Dans de pareils cas la conception de la colonne mobile ne serait pas nécessairement contradictoire à la conception de zones libérées.

18) Dans la perspective d'une guerre civile prolongée dont la guérilla rurale est l'axe principal, et même pendant les phases les plus difficiles de répression sévère et de prostration temporaire, le problème des liaisons de la guérilla avec les masses est un problème vital.

Dans une situation le crise pré-révolutionnaire comme celle que connait actuellement à l'échelle continentale l'Amérique latine, la guérilla peut effectivement stimuler une dynamique révolutionnaire, même si l'initiative apparaît au début comme venant de l'extérieur ou unilatérale (ce fut le cas de la guérilla bolivienne du Che). Mais il faut se rendre compte en tout cas que, sans la sympathie active, la protection, la solidarité de certains secteurs des masses, les possibilités de consolidation et de renforcement de noyaux de guérilla s'amenuisent à l'extrême et les répercussions politiques que l'action armée s'efforce de provoquer diminuent. Deuxièmement il y a un problème majeur qu'aucune direction révolutionnaire clairvoyante ne saurait esquiver : c'est celui de l'utilisation de tout ce potentiel social explosif (qui, pour des raisons structurelles, ne peut pas être canalisé dans le cadre d'actions et d'initiatives propres à des minorités de révolutionnaires) pendant toute la lutte et pas seulement au moment culminant du renversement du système.

D'où la nécessité :

a) d'exploiter toutes les possibilités susceptibles de multiplier les foyers de guérilla rurale, et de stimuler des formes de lutte armée particulièrement adaptées à certaines zones et d'entreprendre dans les grandes villes des actions visant aussi bien à frapper ces centres névralgiques d'un point de vue économique (réseau des transports, etc.), qu'à chêtier les bourreaux du régime, à remporter des succès sur le terrain psychologique-propagandiste (l'expérience de la résistance européenne contre le nazisme serait utile en la matière) ; b) d'avancer un programme non seulement de revendications économiques et politiques immédiates, mais aussi de revendications de transition susceptibles de stimuler la mobilisation et la maturation politique des masses ouvrières, petites bourgeoises et plébéiennes aussi bien que les masses estudiantines et de créer donc des tensions croissantes, dangereuses pour le régime (il serait aussi plus difficile pour les gouvernements de concentrer leurs forces de répression exclusivement dans les zones de luttes armées). Une orientation et une mobilisation sur la base d'un programme de transition conçu selon la logique d'une lutte anti-capitaliste, aideront, d'ailleurs, certaines organisations révolutionnaires à surmonter les difficultés découlant du fait que, tout en étant nées pour le combat révolutionnaire et pour la lutte armée, conjoncturellement elles ne peuvent pas traduire en pratique leurs conceptions. Elles risquent ainsi de combiner en fait une propagande révolutionnaire abstraite et une mobilisation pour des objectifs immédiats, qui n'impliquent pas de dynamique révolutionnaire, même lorsqu'on les poursuit par des méthodes extra-parlementaires et extra-légales. La détermination des thèmes d'un programme de transition à chaque étape donnée est évidemment la tâche des révolutionnaires des différents pays.

19) Une telle conception de la stratégie révolutionnaire dela lutte armée et de la guérilla est une réfutation non seulement des conceptions < guérilleristes » simplistes (qui reflètent un manque de patience à l'égard de l'action organisée et l'espoir de remplacer par des initiatives improvisées tout le travail, parfois pénible, de préparation et de structuration), mais aussi des thèses spontanéistes qui contestent le rôle du parti (le plus souvent sur la base d'une interprétation et d'une généralisation arbitraires de la révolution cubaine). Le spontanéisme remplaçant l'analyse historique concrète par des notions abstraites tire de la critique absolument nécessaire de partis déterminés (qui portent la responsabilité très lourde d'échecs multiples et d'une prostration prolongée du mouvement ouvrier) la conclusion qu'il faut rejeter le parti en général comme instrument de la lutte révolutionnaire. Par cela même de telles conceptions sont incapables de donner une réponse au problème essentiel des liaisons entre la guérilla, la lutte armée et le mouvement de masses, et à celui de la maturation politique de ce dernier. Des expériences douloureuses ont été, en dernière analyse, déterminées ou facilitées soit par des solutions erronées ou illusoires de ce problème soit par une confiance mythique dans l'automatisme de certains processus.

S'il faut repousser la conception schématique et paralysante d'après laquelle tout dépend de l'existence préalable d'un véritable parti avec toutes ses structures traditionnelles (et l'expérience cubaine a incontestablement démontré qu'il est possible, sous certaines conditions, que l'organisation politique se développe et se renforce au fur et à mesure que se développe la lutte armée), il ne faut toutefois jamais perdre de vue les deux données fondamentales suivantes :

a) l'existence et le fonctionnement du parti révolutionnaire, loin d'être le produit d'un schéma désuet propre à des marxistes dépassés, correspondent à des exigences concrètes inéluctables du développement de la lutte armée elle-même (c'est, entre autre, la leçon de l'expérience péruvienne de Hugo Blanco) :

b) les révolutionnaires doivent lutter pour la variante la plus favorable : faire en sorte que, lorsque la lutte armée commence, il existe déjà sinon un véritable parti entièrement structuré avec une large influence de masse (perspective très peu réaliste dans là quasi-totalité des pays latino-américains), du moins des noyaux solides d'organisation politique, coordonnés à l'échelle nationale. Cela implique, plus particulièrement dans les pays où la lutte armée n'est pas à l'ordre du jour à ce moment, de ne pas choisir le chemin des tentations spontanéistes ou putschistes vouées inexorablement à l'échec, mais d'exploiter le répit dont on dispose.

V _- SITUATION DU MOUVEMENT OUVRIER ET REVOLUTIONNAIRE L GENERALES D'ORIENTATION ET, PR

20) La révolution cubaine, les conflits dans le mouvement communiste international et notamment la polémique chinoise, les expériences de lutte des dernières années ont déterminé dans le mouvement ouvrier et révolutionnaire latino-américain des bouleversements profonds, des rapports de forces nouveaux, des ruptures et des réaligne-ments multiples. Le tableau d'ensemble est schématiquement le suivant :

a) la révolution cubaine continue à représenter un pôle d'attraction fondamental et le courant castriste au niveau de l'influence politique et idéologique reste de loin le plus fort. Toutefois, il n’a pas atteint un degré de structuration organisationnelle important et en fait l'OLAS n'a pas réussi non plus à trouver une solution au problème de la cristallisation et de la consolidation des nouvelles avant-gardes organisées.

b) les organisations ouvrières traditionnelles ont subi une usure irréversible et ne cessent d'être ébranlées par des crises graves. Dans certains partis socialistes (Chili, Uruguay), l'influence castriste est très forte, ce qui est vrai aussi pour la plupart des partis communistes, notamment ceux qui n'ont pas encore subi des scissions sur leur gauche et qui sont obligés de s'adonner à des manœuvres centristes dans le but de capitaliser à leur profit, ne fut-ce que partiellement, le prestige de la révolution cubaine (Le ph du courant représenté par Arismendi et certaines attitudes même du chilien). s c) les mouvements nationalistes révolutionnaires qui ont joué un rôle de premier plan pendant toute une période se sont définitivement épuisés et, là où ils gardent une influence (APRA au Pérou, AD au Venezuela), c'est en fonction d'une politique carré-ment réactionnaire, Cela n'exclut pas que des tendances ou des groupes issus de ces mouvements puissent subsister et jouer encore un certain rôle, mais cela à condition qu'ils rompent complètement avec les vieilles structures organisationnelles et qu'ils s'intègrent dans la gauche révolutionnaire sur la base, en premier lieu, de la défense de la révolution cubaine (cette éventualité existe, par exemple pour des noyaux péronistes de gauche, des courants nationalistes de gauche brésiliens et des groupes du PRIN et même du MNR de gauche en Bolivie). Le problème des rapports des organisations révolutionnaires avec de tels groupes est d'ailleurs un aspect du problème plus général des rapports entre les avant-gardes révolutionnaires et des secteurs petits bourgeois Pérapibies d'être entrainés dans la lutte contre l'impérialisme et le capitalisme national.

d) le phénomène de la révolte des avant-gardes catholiques, a acquis désormais une ampleur considérable (Camille Torres est devenu le symbole d'un courant continental) et s'accentuera davantage aux prochaines étapes de la lutte. Son importance réside fondamentalement dans le fait qu'il est une expression supplémentaire des ruptures que l'approfondissement de la crise sociale et politique provoque dans le tissu idéologique du système, en poussant vers le pôle révolutionnaire des couches populaires et petites bourgeoises dont la subordination s'effectuait essentiellement par le biais de l'idéologie.

e) la gauche révolutionnaire traverse une phase fiévreuse de ruptures et de restructuration avec une gamme variée de résultats allant des progrès importants réalisés dans le regroupement des avant-gardes au Brésil (notamment par la formation du POC) à la situation toujours très difficile des organisations révolutionnaires péruviennes (où Vanguardia revolucionaria s'est renforcée relativement pendant un certain temps, car elle a été beaucoup moins frappée par la répression que le FIR, le MIR et l'ELN), d'expériences nouvelles sur une base centriste ou centriste de gauche (par exemple l'organisation estudiantine argentine issue d'une scission du PC) à d'autres expériences caractérisées plus nettement par une direction révolutionnaire (le MIR chilien notamment). La naissance et la maturation de groupes et d'organisations révolutionnaires sont stimulées par l'exemple de la révolution cubaine, la situation pré-révolutionnaire au niveau du continent, le développement de la lutte anti-impérialiste en Asie et plus particulièrement au Vietnam et, récemment, par les répercussions de la vague internationale de révolte des étudiants. Les difficultés conjoncturelles, l'inexpérience, les échecs inévitables, les impulsions contradictoires qui proviennent du mouvement ouvrier international provoquent une fragmentation qui reproduit en partie les subdivisions historiques du mouvement ouvrier, et aboutit à des variantes et à des combinaisons nouvelles, qui dans certains cas représentent un nouveau palier de la réorganisation du mouvement révolutionnaire (voir les expériences du POC et du PCR au Brésil, des mouvements castristes et prochinois à Saint-Domingue, du front unifié de la guérilla guatémaltèque).

Si la gauche révolutionnaire part d'une acceptation commune de la conception générale de la lutte armée, une première division fondamentale ne cesse de se produire par rapport à la caractérisation de la révolution latino-américaine, dont certaines tendances contestent toujours la nature carrément anti-capitaliste, en avançant les vieilles formules de la révolution anti-impérialiste, anti-féodale, populaire, etc., et en laissant par conséquent ouverte la perspective d'une collaboration avec des couches de la bourgeoisie « nationale » (voir à ce sujet notamment les thèses des organisations pro-chinoises orthodoxes). Un deuxième clivage s'opère autour des conceptions avancées sous une forme opposée de la guerre populaire (calquée le plus souvent sur les expériences asiatiques). Finalement, les divergences surgissent constamment sur le terrain de l'analyse et l'appréciation des acquis et des échecs aussi bien que sur celui de la détermination des rythmes et des formes d'action qui se préparent.

Le problème du regroupement des forces révolutionnaires et de la structuration de nouvelles. avant-gardes, en conclusion, est loin d'être résolu malgré les stimulants objectifs puissants, les progrès énormes dans la maturation révolutionnaire subjective et l'irruption massive des jeunes générations. Les solutions qui s'imposent ne pourront être conçues, en dernière analyse, que dans une perspective continentale mais sans faire abstraction des spécificités multiples et sans se bercer d'illusions telles que l'automatisme des processus ou bien la possibilité que des initiatives subjectives audacieuses soient par elles-mêmes suffisantes (des expériences répétées ont démontré que même la formation d'un noyau de guérilla ne représente pas une solution automatiquement positive et, d'autre part, les vicissitudes douloureuses de la guérilla venezuelienne prouvent combien de difficultés surgissent au cours de la lutte armée).

21) L'activité des marxistes révolutionnaires pour le regroupement et l'organisation de l'avant-garde doit s'inspirer des critères très généraux suivants :

a) intégration dans le courant révolutionnaire historique représenté par la révolution cubaine et l'OLAS, ce qui implique, au-delà des formes, intégration dans le front révolutionnaire continental que l'OLAS constitue ; È b) refus de toute exclusive a priori envers n'importe quelle tendance révolutionnaire ce qui, tout en n'excluant pas la critique et la polémique, implique la possibilité de fronts révolutionnaires communs susceptibles de permettre un regroupement des forces et une collaboration aussi bien dans la lutte anti-impérialiste et anti-capitaliste que dans la lutte contre les tendances conservatrices et bureaucratiques du mouvement ouvriers et paysan ; c) élaboration d'une stratégie révolutionnaire qui, en partant des données de l'expérience continentale et des généralisations esquissées ailleurs dans ce texte, corresponde aux nécessités et aux potentialités concrètes de chaque pays ou groupe de pays à une étape donnée. Cela implique aussi la nécessité d'un programme politique qui permette la mobilisation de larges couches sociales dans le but d'approfondir constamment les contradictions des régimes existants à tous les niveaux, en d'autres termes un programme: qui, sans ignorer les revendications économiques et politiques immédiates (dont l'importance a été confirmée, par exemple par les événements de l'été 1968 au Mexique), mette l'accent sur des objectifs et des mots d'ordre de transition, susceptibles de mobiliser les masses en partant de leur niveau de conscience, dans une lutte dont la dynamique se heurtera nécessairement au système dans son ensemble.

Il appartient aux différentes organisations marxistes révolutionnaires nationales de traduire dans des formules et des indications précises cette orientation générale. Elles devront, en tout cas, être conscientes qu'elles ne pourront être à la hauteur de leurs tâches à l'étape dramatique qui s'ouvre, si elles s'avèrent incapables de se donner des structures organisationnelles plus solides sur la base d'une homogénéité politique substantielle, d'adopter des méthodes de travail correspondant aux nécessités d'une lutte menée dans des conditions de répression et de clandestinité stricte, de combiner les analyses empiriques minutieuses et la souplesse tactique à la fermeté dans les critères et les conceptions générales (condition pour éviter tout impressionnisme et toute généralisation précipitée), d'assurer beaucoup plus que dans les années passées leur coordination internationale et continentale, par une intégration plus réelle dans l'Internationale, y compris au niveau des centres de direction et d'élaboration.

Source : Quatrième Internationale, n°37, mai 1969 · scan (Radar, 16-014-00118).

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