Le SE a été constitué aux environs du mois d'août 1943 avec la participation des représentants français, belges, grecs, espagnols et allemands. Il a pris tout d'abord le nom de Secrétariat européen provisoire et a fixé comme principal but la préparation d'une Conférence des sections européennes de la IVe Internationale. Il a commencé la publication d'un organe théorique, Quatrième Internationale, qui, après deux numéros ronéotypés, paraît depuis janvier 1944 imprimé.
D'août 1943 à février 1944, date à laquelle fut convoquée la Conférence européenne, l'activité du SE provisoire consistait en la préparation du rapport politique de la Conférence européenne, la publication de Quatrième Internationale, la constitution d'un groupe allemand en France et l'édition de son journal Arbeiter und Soldat, le contrôle du travail du groupe espagnol, de la section française et de la section belge. Au mois de février 1944 s'est tenue la Conférence européenne à laquelle assistaient des représentants français, belges, espagnols, allemands et grecs. Ses travaux ont duré six jours et ses principaux résultats furent les suivants :
a) l'élaboration des thèses et autres documents parus dans la revue Quatrième
Internationale ;
b) la décision des deux organisations françaises, le FOI et le CCI, de s'unifier
dans une seule section de la IVe Internationale ;
c) l'élection d'un Comité exécutif européen et d'un Secrétariat européen qui
abandonnait son titre de « provisoire ».
Critique des thèses de la Conférence européenne de février 1944
Quelle autocritique devons-nous faire aujourd'hui des thèses de la Conférence européenne de février 1944 ? À mon avis, cette autocritique doit porter sur trois points :
a) la perspective de la révolution allemande ;
b) les rythmes de l'évolution de la situation en Europe ;
c) l'utilisation de l'armée rouge.
Il est vrai que nous avons misé sur l'inéluctabilité de la révolution allemande comme conséquence inévitable de la défaite militaire certaine du nazisme. Cette perspective était une perspective commune de l'Internationale et était, à mon avis, une perspective juste, c'est-à-dire la perspective la plus probable si on partait de l'analyse de l'ensemble des facteurs qui caractérisaient à cette époque la situation en Europe. Nous pensions en effet que même dans le cas où la terreur du régime nazi arriverait à éviter jusqu'à la défaite militaire l'explosion révolutionnaire en Allemagne, la défaite une fois consommée ouvrirait une période de crise révolutionnaire dans ce pays. Mais en élaborant cette perspective, nous n'avions pas envisagé quelles pouvaient être les conséquences réelles de la guerre et de l'occupation militaire combinée de l'Allemagne par les armées « alliées » et l'Armée rouge, c'est-à-dire que nous avons sous-estimé les effets que pouvait avoir
sur
l'Allemagne
l'action
coordonnée,
consciemment
contre-révolutionnaire, des impérialistes et de la bureaucratie soviétique. L'Allemagne était bien la plaque tournante en Europe, le danger de la révolution était bien réel dans ce pays et ceci a été démontré négativement si vous voulez par l'acharnement dont ont fait preuve les impérialistes et la bureaucratie soviétique à détruire en grande partie les prémices matérielles et humaines de toute action d'envergure des masses et à submerger le pays avec le flot de leurs armées qui ont maintenu et aggravé la paralysie de l'Allemagne.
Nous sommes résolument contre toutes les assertions que le nazisme a altéré la conscience de classe du prolétariat allemand. L'absence de la révolution allemande a conditionné d'autre part la lenteur du rythme de l'évolution révolutionnaire en Europe. La Conférence européenne a eu parfaitement raison d'insister sur le caractère mondial, cette fois, de la crise révolutionnaire et d'indiquer ses trois foyers principaux : l'Europe décadente, le monde colonial, l'Amérique. C'est seulement le rythme escompté du mûrissement révolutionnaire dans le premier de ces foyers qui n'a pas encore été réalisé. La révolution européenne, momentanément privée de l'appui du prolétariat allemand, n'a envoyé jusqu'à maintenant en avant que ses premières vagues, plus faibles qu'on ne l'avait espéré.
Le troisième point d'autocritique des thèses de la conférence européenne est celui concernant le rôle de l'Armée rouge. L'ensemble de notre analyse de l'URSS de la bureaucratie soviétique, du rôle du stalinisme était juste, mais en misant toujours sur la révolution en Allemagne, et sur ses conséquences pour toute l'Europe, nous avons considéré comme peu probable l'occupation étendue de l'Europe par l'Armée rouge et surtout l'occupation de l'Allemagne révolutionnaire.
Nous devons reconnaître tout ceci franchement et clairement. Nous l'avons déjà fait en partie, mais ceci ne doit pas nous amener à réviser notre perspective sur le caractère fondamental de la période dans laquelle nous entrons, les tâches qui en découlent, la manière d'attaquer la construction du parti. Au cours du rapport politique, nous aurons largement l'occasion de parler de tous ces problèmes.
La Conférence européenne a marqué incontestablement un pas très important en avant dans la voie de la réorganisation de l'Internationale en Europe et a permis aux organismes directeurs qu'elle a élus (le CEE et le SE) une activité plus cohérente, plus large et plus efficace.
En juin 1944 survint le débarquement des forces « alliées » en Europe et les nouvelles conditions créées depuis ont permis peu à peu le rétablissement des liaisons avec d'autres sections européennes et surtout avec les sections extra-européennes de l'Internationale et en premier lieu avec les sections canadienne (le SWP) et anglaise. C'est surtout au cours de l'année 1945 que l'activité du CEE et du SE a connu une ampleur considérable.
Le CEE a tenu durant l'année écoulée quatre séances plénières et s'est élargi progressivement à huit sections européennes, plus à une section coloniale, celle des Indochinois : les sections anglaise, française, belge, espagnole, allemande, suisse, grecque et hollandaise. Le SE était, d'autre part, en liaison avec les sections italienne, irlandaise et danoise.
Les principales résolutions politiques durant cette période furent celles de la session du CEE de janvier 1945 et de la session du CEE de juin 1945 publiées dans la Quatrième Internationale. La nécessité de la convocation d'une conférence internationale s'était fait sentir de bonne heure et des dispositions avaient déjà été prises lors de la session de juin 1945 pour sa préparation.
Il est apparu d'autre part qu'il était quasi impossible, dans l'état actuel des relations et des communications entre les différents pays, d'organiser dans de brefs délais une véritable discussion internationale et d'obtenir une représentation très large des sections de l'Internationale. Nous avons pour ces raisons adopté une solution intermédiaire. Une première conférence devait être convoquée dans des délais les plus brefs possible et avec la plus grande représentation possible de l'Internationale.
Son but devait être double :
a) sur le plan politique, définir une première orientation politique générale
de l'Internationale et se délimiter des tendances révisionnistes ou
opportunistes qui se sont manifestées ou qui sont en train de se manifester
dans ses rangs ;
b) sur le plan organisationnel, élire une nouvelle direction représentative de
l'Internationale et décider son transfert en Europe.
Cette nouvelle direction serait chargée de poursuivre la discussion dans l'Internationale sur toutes les questions où un accord s'avérerait impossible ou difficile lors de la conférence, et de préparer, dès que les conditions le permettraient et si possible vers la fin de cette année même, un congrès mondial représentatif de l'ensemble de l'Internationale.
Nous croyons, quant à nous, que la nécessité d'une direction représentative, centralisée et efficace de l'Internationale est maintenant tout à fait pressante. Nous discuterons les détails de la composition et de l'élection des nouveaux organismes directeurs de l'Internationale d'ici trois jours, quand cette question viendra à l'ordre du jour. Mais, d'ores et déjà, nous voulons insister sur la nécessité de placer dès le début cette conférence sous le signe d'une volonté bien déterminée d'affirmer l'existence de l'Internationale comme parti mondial dotée d'une direction centralisée et de mener à bien cette tâche.
La jeunesse de notre Internationale et les conditions de la guerre ont déterminé un fonctionnement lâche et souvent inefficace de nos organismes directeurs. Nous ne savons pas dans quelles conditions a travaillé par exemple le SI, mais nous connaissons par contre très bien les conditions dans lesquelles nous avons travaillé dans le SE. Voici quelques détails qui dépeindront la situation.
Un seul camarade reste de l'équipe qui a formé en 1943 le SE. Depuis 1943, le SE a été à plusieurs reprises réorganisé sans jamais arriver à atteindre pleinement une composition lui permettant de remplir efficacement son rôle de direction. Cela tient à plusieurs raisons, entre autres au nombre restreint de cadres dont nous disposons à l'échelle internationale et au désir de chaque section de les garder plutôt pour le travail national que de les « sacrifier » en quelque sorte pour la direction de l'Internationale.
Et cependant, si on part du point de vue de l'Internationale, en tant que parti mondial, avec une direction capable et centralisée, et non pas d'une internationale qui est la simple fédération des sections nationales, il faut faire les sacrifices nécessaires pour satisfaire en premier lieu les besoins de l'Internationale en tant que parti mondial. Cela veut dire qu'il faut avant tout envoyer à la direction de l'Internationale non pas des observateurs, non pas des assistants plus ou moins passifs, mais des camarades énergiques et capables, parmi les plus énergiques et les plus capables, dont nous disposons à l'échelle internationale.
Cela veut dire aussi qu'il faut aider matériellement la direction de l'Internationale par tous les moyens dont nous disposons. Je reviens sur cette question, sur l'exemple du SE. Il vous serait très difficile de comprendre dans quelles conditions matérielles nous étions obligés de travailler durant la guerre et même après. Nos ressources étaient et restent extrêmement limitées étant donné que très peu de sections ont pris l'habitude de payer régulièrement leurs cotisations, de les augmenter et de nous suggérer d'autres moyens d'accroître nos ressources.
La direction de l'Internationale a besoin de s'affirmer sur tous les plans. Il est temps d'en finir avec la situation actuelle, qui peut amener, si elle se prolonge, le renforcement de tendances centrifuges désagrégeant notre Internationale et la création d'un climat favorisant le développement d'idées et de courants hostiles à notre programme.
Nous montrerons que nous avons une compréhension profonde de cette nécessité en dotant l'Internationale d'une direction composée des camarades politiques parmi les plus capables dont nous disposons à l'échelle internationale et en lui fournissant toute l'aide nécessaire pour remplir efficacement son rôle.