du IIe Congrès mondial sur la question du stalinisme ? Dix thèses d'Ernest Germain (Ernest Mandel), 15 janvier 1951
Avant-propos
Les thèses d'orientation générale adoptées par le IXe Plénum du CEI ont fixé les perspectives générales de la, révolution et de notre mouvement dans les années à venir. Elles représentent la base sur laquelle doit se dérouler la discussion pour le IIIe Congrès mondial. Sans les comprendre, sans les assimiler, nos sections seront inévitablement déroutées et désorientées par les bouleversements successifs de la situation politique et sociale qui marqueront la préparation et le déclenchement de la troisième guerre mondiale par l'impérialisme.
Ces thèses n'ont pourtant pas la prétention de fixer l'attitude précise de notre mouvement envers toutes les questions importantes actuellement en discussion. Elles ne peuvent notamment offrir une conception d'ensemble sur la question du stalinisme. Notre internationale possède, à ce sujet, un document fondamental : les thèses du IIe Congrès mondial. Dans le cadre de la conception traditionnelle trotskyste, nous avons été amenés à apporter certaines modifications aux opinions exprimées dans ce document, spécialement dans la résolution du VIIIe Plénum sur la révolution en Extrême-Orient, dans la résolution du IXe Plénum sur la révolution yougoslave et dans les thèses d'orientation du IXe Plénum. Pour que la discussion internationale se déroule en pleine clarté, il est nécessaire de reprendre une analyse d'ensemble du stalinisme, précisant ce que nous modifions et ce que nous maintenons dans les thèses adoptées par le IIe Congrès mondial. Tel est le but de ce texte.
1. Entre le capitalisme et le communisme se situe une période de transition. Elle doit
forcément réunir en elle des traits et particularités de ces deux formes de l'économie
sociale. » Ces lignes de Lénine, extraites d'un article inachevé (« L'économie et la
politique à l'époque de la dictature du Prolétariat », Œuvres choisies, II, p. 634) restent
jusqu'à ce jour la base de laquelle il faut partir pour comprendre l'URSS. À l'époque de
Lénine, capitalisme et communisme naissant luttaient l'un contre l'autre en Russie sous
la forme de deux modes de production différents. Le mode de production capitaliste a
été vaincu ; la contradiction fondamentale de la société soviétique réside aujourd'hui
dans l'antagonisme entre le mode de production non capitaliste et les normes de
distribution bourgeoises . Cet antagonisme, qui est propre à toute société de transition,
ne diminue pourtant pas d'acuité et n'a pas tendance à disparaître en URSS avec le
développement des forces productives, mais s'accentue au contraire par suite du rôle
particulier joué par la bureaucratie. L’inégalité croissante, la gestion bureaucratique de
l'économie, la dégénérescence monstrueuse de l'État ; tous ces phénomènes expriment
en dernière analyse cette contradiction fondamentale, à savoir que malgré l'abolition du
mode de production capitaliste en Russie, l'ouvrier continue à ne toucher comme revenu
que le strict nécessaire pour reconstituer sa force de travail.
L'erreur essentielle des théories révisionnistes sur la nature de l'URSS consiste dans leur
incapacité à saisir cette contradiction. La théorie du collectivisme bureaucratique
reconnaît la nature non capitaliste du mode de production soviétique mais, niant le
caractère bourgeois des normes de distribution, elle se voit obligée d'inventer « une
nouvelle forme d'exploitation esclavagiste ». Elle ne comprend pas qu'en réalité le passé
et l'entourage capitalistes de la Russie ont freiné et déformé la nouvelle société issue de
la révolution prolétarienne. La théorie du capitalisme d'État reconnaît le caractère
bourgeois des normes de distribution soviétique et, de ce fait, l'origine capitaliste de
toute la dégénérescence de l'URSS. Mais elle transpose et généralise mécaniquement ces
faits à tous les échelons de la vie économique soviétique et construit ainsi un mode de
production « capitaliste d'État » parfaitement mystifié. Seule la théorie trotskyste
traditionnelle réunit la compréhension des deux caractères antagonistes de l'économie
soviétique et explique leur signification en dévoilant leurs origines historiques et leur
dynamisme.
Le maintien des nonnes de distribution bourgeoises, la croissance de l'inégalité,
l'absence de toute participation des masses à la gestion de l'économie et à la
planification freinent de plus en plus le développement des forces productives en URSS.
Le rythme d'accumulation diminue de plan quinquennal en plan quinquennal.
La gestion bureaucratique produit l'anarchie sur une échelle croissante dans le
développement du marché parallèle et du commerce clandestin, non seulement en
produits alimentaires et moyens de consommation comme avant 1941, mais
également en main-d’œuvre, matières premières, machines et moyens de transport.
La vitalité du système de production soviétique a été supérieure à ce qu'on avait
pensé avant la guerre, et il n'y a pas à brève échéance de stagnation des forces
productives en URSS. En même temps, la possibilité de développement des forces
centrifuges à l'intérieur de ce système dépasse également nos prévisions antérieures.
Seul ce fait peut expliquer pourquoi, après quatre plans quinquennaux, l'URSS
continue à apparaître comme une force économique retardataire et spoliatrice en
face de pays comme la Tchécoslovaquie, la Pologne, la Hongrie, sans parler de
l'Europe occidentale.
Les thèses du Ier Congrès mondial sur la question de l'URSS avaient pour la première
fois esquissé cette dynamique de l'économie soviétique. Cette conclusion reste partie
intégrante de notre programme. Le renversement de la dictature bureaucratique en
URSS est devenu une nécessité urgente, même du point de vue purement
économique, pour que l'URSS puisse continuer à profiter de ses bases progressives et
diminuer la distance encore énorme qui la sépare des États-Unis. 2. Par son existence et sa nature, la bureaucratie reflète et résume les contradictions de la
société soviétique. La bureaucratie reste attachée au mode de production non
capitaliste de l'URSS, à l'économie planifiée et à la propriété collectivisée, et elle les
défend, à sa façon, contre leurs ennemis intérieurs et extérieurs. En même temps, par
son existence propre, son parasitisme, sa gestion arbitraire et irrationnelle, elle dégage
constamment des tendances dissolvantes de cette économie planifiée et de cette
propriété collectivisée. Ce n'est pas la tendance du bureaucrate individuel à
l'appropriation privée — facteur réel mais secondaire —, c'est la fonction objective de
la bureaucratie en tant que caste qui mine toujours davantage les bases économiques
de l'URSS. La démocratie prolétarienne devient de plus en plus une condition sine qua
non pour permettre un nouvel essor des forces productives.
La politique intérieure de Staline contient toutes les contradictions qui sont le produit
de ce rôle particulier de la bureaucratie dans la société soviétique. Elle défend et protège
les privilèges de la bureaucratie — mais seulement dans la mesure où ceux-ci ne
tendent pas à briser directement le cadre de la propriété collective et de la
planification. Elle défend et protège la base économique de l'URSS contre les « excès »
bureaucratiques, mais en resserrant constamment l'étau de la dictature contre les
masses elle reproduit ces « excès » à une échelle sans cesse grandissante. Le caractère
bonapartiste de la dictature stalinienne exprime encore le mieux la politique réelle
du Kremlin face aux forces sociales présentes en URSS.
La politique étrangère de la bureaucratie transporte au-delà des frontières de l'URSS,
les contradictions de sa propre nature sociale. Sur l'arène internationale, la
bureaucratie cherche à défendre, avec ses propres méthodes, les bases économiques
de l'URSS sans lesquelles son existence sociale est impossible. En même temps, sa
politique foncièrement contre-révolutionnaire prolonge l'existence de l'impérialisme
mondial. Par ses tentatives de subordination complète du mouvement ouvrier
international, elle affaiblit les forces anticapitalistes à l'échelle mondiale et cause
périodiquement de graves défaites conjoncturelles au prolétariat. Malgré tous les
succès apparents que la bureaucratie a obtenus, il est aujourd'hui plus vrai que jamais
que la bourgeoisie ne continue à régner sur une grande partie du globe que par suite
des crimes du Kremlin.
Avant la Seconde Guerre mondiale, la politique internationale de la bureaucratie
soviétique était basée avant tout sur un jeu de manœuvres entre les groupements
impérialistes ; le prolétariat n'étant utilisé qu'en tant qu'instrument secondaire dans le
cadre de ces manœuvres. Après la Seconde Guerre mondiale, la politique internationale
de la bureaucratie est basée avant tout sur un jeu d'équilibre entre l'impérialisme d'une
part (prolétariat, peuples coloniaux) ; l'exploitation des contradictions inter
impérialistes ne joue plus qu'un rôle secondaire. Ce changement est le produit de deux
bouleversements décisifs dans le monde. La transformation du rapport de forces entre
les grandes puissances impérialistes exclut pendant toute une époque l'alignement de
deux blocs impérialistes l'un contre l'autre. La nouvelle montée révolutionnaire
mondiale, qui commence avec les journées d'août 1942 aux Indes et avec la révolution
italienne de 1943 en Europe, exclut de même toute possibilité de traiter les forces anti-
impérialistes mondiales comme un simple pion sur l'échiquier politique. Aussi
longtemps que cette nouvelle situation mondiale ne sera pas profondément modifiée,
aucun changement de cette stratégie fondamentale du Kremlin n'est à prévoir.
Dans le cadre de cette stratégie d'ensemble, différentes étapes se sont succédé. Pendant
une première étape, le Kremlin a collaboré avec l'impérialisme contre la révolution en
Europe et en Asie. Pendant une seconde étape, le Kremlin s'appuya sur les révolutions
coloniales contre l'impérialisme. Mais il ne s'agit dans aucun cas d'une ligne stratégique
nouvelle, mais d'aspects particuliers d'une politique de bascule fondamentale. La
bureaucratie soviétique ne peut pas plus collaborer durablement avec la bourgeoisie
internationale qu'avec la révolution mondiale. Des victoires décisives de la bourgeoisie
internationale ou du prolétariat signifient toujours sa perte certaine. C'est pourquoi les
thèses du Ier Congrès mondial sur la question de l'URSS ont à juste titre souligné le
caractère fondamentalement réformiste de la bureaucratie soviétique et de sa politique
internationale. Son but n'est pas le renversement de l'impérialisme mondial, mais
l'établissement d'un modus vivendi favorable avec celui-ci. Cela ne résulte pas d'erreurs
politiques de la bureaucratie ou de sa timidité psychologique, mais de sa nature sociale :
l'incapacité dans laquelle elle se trouve de contrôler les forces libérées par le
développement international de la révolution, qui stimuleront la combativité du
prolétariat soviétique et précipiteront la bureaucratie à sa perte.
3. La nature contradictoire de la bureaucratie soviétique ne se reflète que partiellement
dans les partis staliniens . La double nature de ces partis est d'origine sociale différente ;
elle ne découle pas du rôle particulier d'une bureaucratie parasitaire dans un État
ouvrier, mais de la double fonction de ces partis, ouvriers par leur base dans leur propre
pays, instruments internationaux pour la bureaucratie soviétique. Dans leurs pays
respectifs, ils doivent s'efforcer de conquérir et de conserver une large base de masse
dans la classe ouvrière et la petite bourgeoisie ; cela implique la nécessité de suivre une
politique qui permette d'utiliser, au moins en partie, les aspirations de ces masses. Pour
le Kremlin, l'utilité de cette base de masse consiste exclusivement dans son aptitude à
servir ses desseins diplomatiques. Mais ces desseins impliquent périodiquement une
ligne politique diamétralement opposée aux aspirations les plus élémentaires des
masses. De là, la possibilité du débordement des PC par leur propre base de masse qui,
dans l'action, peut dépasser les objectifs fixés par le Kremlin et échapper à son contrôle.
Cette possibilité a toujours été une des perspectives fondamentales du mouvement
trotskyste. Elle ne peut se produire que dans le cas d'une véritable montée
révolutionnaire puissante des masses ; une montée limitée, dans l'absence d'un parti
révolutionnaire de masse, comme celle à laquelle nous assistions en Europe après 1943,
permet en général à la direction stalinienne de s'adapter progressivement à la
combativité des masses en maintenant son contrôle sur elles et en continuant à servir
les objectifs diplomatiques du Kremlin.
Notre mouvement avait traditionnellement conçu le débordement du stalinisme par les
masses comme entraînant de profondes ruptures à l'intérieur des PC. Les exemples
yougoslave et chinois ont montré que, placés dans certaines conditions exceptionnelles, des
partis communistes tout entiers peuvent modifier leur ligne politique et diriger la lutte des
masses jusqu'à la conquête du pouvoir, en passant outre aux objectifs du Kremlin. Ces
partis cessent, dans ces conditions, d'être des partis staliniens au sens classique du mot.
Pareille éventualité, d'ailleurs prévue par le Programme de transition, exige cependant
avant tout une véritable et profonde mobilisation des masses. Dans le cas où des PC sont
installés au pouvoir par l'action bureaucratique du Kremlin, l'opposition entre les besoins
du développement autonome de la révolution dans leur pays et les exigences du Kremlin
ne conduit qu'à des velléités impuissantes d'indépendance de dirigeants communistes
(Rajk, Kostov, Gomullœ, Patrascanu, etc.).
Le débordement des partis communistes par les masses, dans le cadre d'une véritable et
puissante montée révolutionnaire, ne débute jamais par une rupture des masses avec ces
partis. Il signifie d'abord un débordement dans l'action de la politique opportuniste
stalinienne par les couches les plus avancées, alors qu'un véritable afflux de couches plus
arriérées se produit encore vers ces partis. Ceux-ci sont alors obligés de s'adapter, du
moins partiellement, à cette nouvelle situation afin de ne pas perdre le contrôle sur les
masses. Dans la montée révolutionnaire à venir en Europe occidentale, au cours de la
période de préparation et de déclenchement de la guerre, la pression croissante des
masses est susceptible d'obliger les PC français et italien à modifier leur cours pacifiste
de « neutralisation » de la bourgeoisie. Ces partis pourraient alors, comme le disent les
thèses du IXe Plénum du CE1, « esquisser une orientation révolutionnaire » et « se voir
obligés d'entreprendre une lutte pour le pouvoir », s'ils veulent éviter que les musses
avancent directement vers la deuxième étape du débordement, qui est celle de la rupture
organisationnelle avec la direction de ces partis et la lutte directe contre celle-ci.
Une chose est l'esquisse d'une lutte pour le pouvoir, et autre chose la conquête
effective du pouvoir.
Dans les deux cas où des PC ont effectivement conquis le pouvoir par l'action des masses
(Yougoslavie et Chine), ce fait n'a pas abouti directement à une rupture avec la
méthodologie politique et organisationnelle stalinienne, ni à une rupture publique avec
la bureaucratie soviétique. C'est seulement par la suite que la nécessité de maintenir et
d'élargir leur base de masse, afin de conserver et de consolider les conquêtes de leur
révolution, pousse ces PC sur la voie d'une politique de plus en plus indépendante du
Kremlin. Ce développement dialectique s'explique par les faits suivants :
a) La Yougoslavie et la Chine sont des pays très arriérés, au prolétariat peu nombreux
et à faible tradition marxiste, passé en outre par deux décades de prostration sous
une dictature réactionnaire. Les PC, même avec leur ligne stalinienne, se trouvent
à l'extrême gauche des forces ouvrières.
b) La lutte révolutionnaire a son centre de gravité à la campagne et prend la forme
d'une centralisation militaire par les PC de soulèvements de la paysannerie pauvre.
La bureaucratie soviétique craint moins les luttes de ces masses que celles du
prolétariat industriel. Les objectifs de cette lutte paysanne ne se heurtent pas non
plus immédiatement aux objectifs poursuivis par le Kremlin.
c) La victoire révolutionnaire s'acquiert par la conquête militaire des villes où, pour
un ensemble de raisons historiques, ne se produit aucun soulèvement.
d) Pour toutes ces raisons, la victoire révolutionnaire peut s'obtenir sans que le PC
ait eu à rompre complètement avec une tactique opportuniste et à se délimiter
publiquement du Kremlin.
L'énumération de ces facteurs permet de préciser que pareille conquête du pouvoir par
un PC autonome pourrait à la rigueur se reproduire au Moyen-Orient et en Asie orientale
mais est extrêmement improbable dans un pays industriellement avancé d'Europe
occidentale ou d'Amérique. Dans ces pays, la révolution ne pourra jamais avancer de la
campagne à la ville, mais marchera toujours des villes aux campagnes. Une lutte
militaire d'envergure n'y pourra pas précéder mais seulement suivre la mobilisation
révolutionnaire du prolétariat industriel. Ce prolétariat, de par ses traditions, son passé,
son niveau de conscience, possède une large avant-garde qui est orientée consciemment
vers la révolution socialiste, même si elle suit encore le PC. La prise du pouvoir autonome
par les PC de ces pays n'est possible que par une véritable mobilisation révolutionnaire
des masses prolétariennes, qui exige un véritable débordement du programme, de la
politique et des formes d'organisation staliniens. De son côté, le Kremlin, pour lequel
pareil développement dans un pays avancé représenterait une menace mille fois plus
mortelle que la révolution yougoslave, ferait vraisemblablement l'impossible pour
empêcher pareil développement. Une cohabitation amicale pendant une certaine
période, de la révolution victorieuse dans un pays avancé et de bureaucratie
soviétique, est très peu probable.
Il eut donc conclu que les partis communistes ne sont pas des partis réformistes dans ce
sens qu'ils peuvent, dans certaines circonstances exceptionnelles, conquérir de façon
autonome le pouvoir. De même que des partis centristes et même certains partis
sociaux-démocrates de gauche (Autriche, Espagne en 1934), ils peuvent en outre être
obligés, sous la pression des masses, de modifier leur cours contre-révolutionnaire
habituel dans un tournant à gauche qui les amène jusqu'à esquisser une lutte pour le
pouvoir, ces cas étant moins exceptionnels que les cas précités. Les rapports exacts de
ces partis avec la bureaucratie soviétique pourraient se modifier en fonction de ces
tournants politiques, dans la mesure où ils amèneraient les PC à des positions mettant
en danger le caractère bonapartiste de la bureaucratie soviétique, qui base son pouvoir
sur un équilibre international des classes fondamentales de la société contemporaine.
4. L'arrière-fond historique sur lequel il faut voir le débordement du stalinisme par les
masses et la conquête du pouvoir par certains PC avec les propres forces du prolétariat
de son pays, c'est la décomposition toujours plus avancée du capitalisme international.
La montée révolutionnaire dans le monde continue à s'élargir et à s'approfondir, même
si entre 1948 et 1950 elle a connu incontestablement un recul temporaire en Europe ;
aujourd'hui, elle entraîne toute l'Asie dans son sillage, demain elle passera l'Atlantique
et attaquera le capital dans son dernier bastion. Le développement de cette montée est
le produit quasi automatique de la décomposition extrême du capitalisme. C'est en
l'absence d'une direction révolutionnaire suffisamment puissante que cette montée
révolutionnaire prend temporairement des formes nouvelles ou transitoires, comme
celles que nous avons vues en Yougoslavie et que nous voyons actuellement s'épanouir
en Asie. Depuis dix ans, la marche en avant de la révolution mondiale a emprunté les formes les
plus diverses et les plus inattendues, et les combinaisons les plus hardies et les plus
déroutantes. Nous avons vu un mouvement anti-impérialiste national, à large partici-
pation bourgeoise, s'avancer jusqu'à deux pas d'une insurrection générale armée
(Indes en août 1942) ; la révolution prolétarienne relever la tête sous une dictature
réactionnaire chancelante mais non encore abattue (Italie en 1943) ; des partis petits-
bourgeois proclamer la dissolution de l'armée régulière et le contrôle ouvrier sur la
production (Varsovie en 1944) ; la lutte armée des travailleurs pour le pouvoir se
cacher derrière la façade idéologique du « front national » avec la propre bourgeoisie
(France, Grèce en 1944) ; la dictature du prolétariat s'établir à la suite du départ de
ministres bourgeois d'un gouvernement (Yougoslavie en 1945) ; des masses
paysannes des plus arriérées mettre l'État soviétique à l'ordre du jour (Viêt-Nam,
Indonésie, Birmanie, 1946-1950) ; les mineurs de Bolivie s'efforcer de prendre en
mains, à plusieurs reprises, le destin de leur pays (1948-1949) ; un PC encore imbu
de l'idéologie la plus opportuniste se saisir du pouvoir en Chine (1949) ; un PS
monarchiste et ultra-réformiste appeler en fait les ouvriers aux barricades (Belgique
en 1950).
Ne pas comprendre ce développement concret de la révolution mondiale et se
retrancher derrière des schémas d'une révolution mondiale « idéale », c'est tourner le
dos au mouvement réel au nom d'une chimère, c'est rétrograder le communisme du
rang d'une science à celui d'une utopie.
5. L'expansionnisme soviétique trouve son origine dans le fait que la bureaucratie
stalinienne, obligée de défendre l'URSS à sa façon pour maintenir et accroître « son
pouvoir, ses privilèges et son prestige » (L. Trotsky), est confrontée avec un degré de
décomposition du régime capitaliste dans des pays limitrophes qui lui permet
d'étendre sa zone d'influence sans risquer d'être débordée par la révolution
prolétarienne internationale. Cette situation est, en dernière analyse, le résultat de la
modification des rapports des forces mondiaux entre les classes et ne prouve
nullement l'existence d'« aspirations expansionnistes » de la bureaucratie. Elle ne
correspond nullement à une « logique profonde » de la société soviétique, ou à un
besoin inhérent à son économie.
Historiquement, la bureaucratie ne peut consolider son pouvoir sur les pays de sa zone
d'influence qu'en les assimilant structurellement à l'URSS. Mais cela est seulement vrai
d'un point de vue historique. L'expérience a déjà prouvé que la bureaucratie régnante
d'un État ouvrier dégénéré peut, sous certaines conditions, manier temporairement à
son profit les rapports de propriété bourgeoise. Le Kremlin l'a fait, dans le cas du chemin
de fer de l'Est chinois, pendant de longues années. II possède depuis cinq ans ses sociétés
mixtes dans des pays purement capitalistes comme la Finlande, l'Autriche et l'Iran. Il a
exploité pendant des années, à son profit, l'économie basée sur la propriété privée des
moyens de production en Roumanie, Bulgarie et Hongrie. La compréhension de cette
possibilité, inscrite dans les thèses de IIe Congrès mondial sur la question de l'URSS, fait
dorénavant partie de notre programme. Si les thèses du IIe Congrès mondial n'envisageaient pas comme certaine la destruction
complète de la bourgeoisie dans tous les pays du « glacis », ce n'est pas parce que notre
mouvement avait oublié l'enseignement de Trotsky, suivant lequel la bureaucratie ne
désire pas partager ses privilèges avec la bourgeoisie. Nous, avons affirmé, dès le début
et sans arrêt, que la bureaucratie a la tendance à assimiler son « glacis » à l'URSS. Ce qui
était mis en question, ce n'était pas le désir de la bureaucratie mais sa capacité. L'erreur
commise n'était pas non plus une surestimation de la capacité de résistance de la
bourgeoisie du « glacis », dont la faiblesse extrême, sinon l'inexistence par suite des
événements de la guerre, apparut nettement dès le début. La thèse erronée était autre :
c'était celle selon laquelle la bureaucratie ne pouvait pas s'appuyer sur les masses pour
éliminer les restes de la bourgeoisie dans l'ensemble du « glacis » sans risquer d'être
débordée par ces masses. Cette thèse s'est réalisée dans un seul cas sous une forme
imprévue : en Yougoslavie, le seul pays où la bourgeoisie fut écrasée par l'action des
masses dès la première étape, le Kremlin perdit effectivement le contrôle sur les
événements. Mais de par le caractère extrêmement limité de la mobilisation des masses
dans les autres pays du « glacis », de par la passivité et même l'apathie grandissante des
travailleurs de ces pays, imprévus par notre mouvement, pareil développement ne s'est
pas répété et le Kremlin a pu éliminer étape par étape les restes de la bourgeoisie, tout en
maintenant un strict contrôle sur les masses. La bureaucratie soviétique a effectivement
subordonné l'assimilation structurelle de son « glacis » à la destruction des possibilités
de développement autonome du mouvement ouvrier, mais ces possibilités ont pu, par
suite des conséquences même de l'expansionnisme soviétique, être réduites à l'extrême.
C'est pourquoi, du point de vue de la révolution internationale, l'assimilation structurelle
achevée de tel ou tel pays est infiniment moins importante que la destruction du
mouvement ouvrier vivant qui l'a précédé (Pologne).
C'est donc de deux erreurs que notre mouvement doit se garder : de l'erreur de sous-
estimer l'importance du mouvement de masse en se laissant aveugler par sa direction
temporaire stalinienne (erreur commise dans le cas du Viêt-Nam, de la Grèce, de la Chine,
etc., par certaines sections), et de l'erreur de surestimer l'ampleur de ce mouvement en
le considérant capable de déborder à priori et nécessairement le contrôle
bureaucratique (erreur commise dans le cas du « glacis »). C'est la distinction entre un
développement limité, utilisable et contrôlable par le Kremlin, et un essor puissant et
général du mouvement et de la conscience des masses, qui explique en dernière analyse
ces deux variantes.
6. Pour résoudre le problème des perspectives d'avenir du stalinisme, il faut distinguer
deux phénomènes qui, jusqu'à maintenant, s'excluaient réciproquement :
l'expansionnisme soviétique (l'occupation militaire de certains pays par l'année
soviétique) et la conquête du pouvoir par des PC avec leurs moyens propres, c'est-à-
dire poussés en avant par une puissante montée révolutionnaire. Là où l'occupation
soviétique s'est produite, en règle générale la montée révolutionnaire a été arrêtée et
brisée ; le Kremlin n'a pas perdu mais accru son contrôle sur les PC ; ces PC se sont
coupés toujours davantage des masses ; ils ont de plus en plus été transformés, à
travers une série de crises, en simples appareils commandés par la bureaucratie
soviétique. Celle-ci ne se trouve pas affaiblie mais renforcée par ce processus. Là où
par contre des PC ont été poussés au pouvoir par le mouvement des masses, le
stalinisme s'est effectivement trouvé affaibli. Mais cela ne s'est pas produit à la suite
de son « expansion », mais de la profondeur du mouvement révolutionnaire des
masses. C'est là une thèse fondamentale du trotskysme qui s'est trouvée confirmée :
le stalinisme est un phénomène du recul ouvrier et ne peut s'épanouir que dans ces
conditions. Et là où, aux confins de la zone d'influence de la bureaucratie, de puissants
mouvements révolutionnaires éclataient, la bureaucratie a essayé par tous les moyens
de provoquer leur recul, soit en abandonnant ces foyers à la répression impérialiste
(Grèce), soit en y contribuant elle-même activement (Pologne). C'est seulement en
Yougoslavie que la même tactique de la bureaucratie (accords Eden-Molotov) a
échoué grâce à la profondeur du mouvement des masses et à l'assimilation empirique
de certaines expériences de luttes révolutionnaires par la direction du PC yougoslave.
En opposant mécaniquement expansionnisme soviétique et montée révolutionnaire, le
problème est évidemment simplifié à l'extrême. La réalité a produit des variantes plus
nombreuses. Nous avons vu des cas où l'approche de l'armée soviétique stimule
l'activité révolutionnaire des masses. Les effets de l'occupation n'ont alors guère tardé
à provoquer le recul du mouvement des masses. D'autre part, l'occupation par l'armée
russe a ses effets réactionnaires du point de vue de ce mouvement, surtout dans les pays
où leur niveau de vie et de culture est supérieur à celui de l'URSS. L'occupation
temporaire de pays qui se trouvent à un niveau inférieur (Mongolie intérieure, Corée du
Nord, nord de l'Iran, etc.) peut avoir des effets opposés parce que, dans ces pays, la
bureaucratie n'apparaît pas comme une force spoliatrice et que le bas niveau de
conscience politique des masses permet l'établissement d'un contrôle sur elles avec des
méthodes qui paraissent à leurs yeux comme progressives en comparaison de
l'oppression qu'elles subissaient auparavant. Le front unique de fait qui existe
aujourd'hui entre les révolutions coloniales en Asie et la bureaucratie soviétique, et dont
la menace commune par l'impérialisme est l'origine objective, est rendu subjectivement
possible par cette différence entre les rapports de la bureaucratie et les masses en Asie
et celles qui existent en Europe. À la longue, l'antagonisme entre la révolution
internationale et la bureaucratie soviétique se révélera également en Asie, mais en
premier lieu sur le plan politique.
En Europe, par contre, cet antagonisme doit apparaître beaucoup plus tôt sur le plan
politique comme sur le plan économique. Ce n'est pas par hasard que la bureaucratie
a conçu sa théorie selon laquelle le socialisme ne peut plus vaincre en Europe sans
l'occupation par l'armée soviétique. Il paraît certain que la bureaucratie ne peut, sous
peine d'autodestruction, favoriser une large mobilisation révolutionnaire des masses
en Europe occidentale. Dans ces conditions, elle tendra à y limiter l'activité
insurrectionnelle des PC en cas d'éclatement de la guerre, et essaiera de leur imposer
un cours de neutralisation de la bourgeoisie de ces pays, ainsi que de collaboration
avec certaines fractions bourgeoises. Plus encore qu'en Europe orientale, elle devra
s'efforcer d'y briser le libre développement du mouvement ouvrier. Mais
contrairement à l'Europe orientale, une éventuelle occupation soviétique des pays
avancés d'Europe occidentale se produirait en face de masses se trouvant en plein
essor révolutionnaire.
La capacité de la bureaucratie soviétique de manipuler le mouvement des masses à sa
guise, ou d'intervenir brutalement contre lui, sera donc beaucoup plus restreinte et
déterminée par les rapports de forces entre le prolétariat et la bureaucratie. Plus la
montée révolutionnaire sera large, plus elle accentuera la crise du stalinisme en
obligeant les PC à s'adapter partiellement aux aspirations révolutionnaires des masses,
plus une direction nouvelle, autonome de celles-ci, se renforcera en utilisant
adroitement les tournants des PC, et plus deviendra restreinte non la volonté, mais la
capacité d'action contre-révolutionnaire du Kremlin. Le renversement du régime
capitaliste dans plusieurs pays importants du continent avant une occupation
soviétique éventuelle éliminerait vraisemblablement tout danger pour le prolétariat de
passer à travers cette nouvelle expérience amère. Dans le cas où, notamment par suite
du manque d'une direction efficace, la montée révolutionnaire ne renverserait pas à
temps le règne vermoulu de la bourgeoisie, elle ne serait pas détruite par une
éventuelle occupation soviétique, mais seulement obligée, après une période
intermédiaire, de modifier sa forme en mouvement de résistance des masses
laborieuses pour la démocratie prolétarienne, contre le régime d'occupation que la
bureaucratie stalinienne leur ferait subir.
Notre optimisme révolutionnaire est basé sur la prédiction de notre Programme de
transition que les conditions objectives du capitalisme pourrissant briseront à la
longue tous les obstacles bureaucratiques sur la route de la révolution. La montée
révolutionnaire au début de laquelle nous nous trouvons réalisera pleinement cette
prédiction. Elle sonnera le glas de la bureaucratie soviétique et du stalinisme,
produits d'une étape de réaction mondiale irrémédiablement révolue.
7. Le rôle de la bureaucratie soviétique dans la troisième guerre mondiale est déterminé par
le caractère spécifique, entièrement nouveau, qu'aura cette guerre, pour la première fois
précisée par les thèses d'orientation du IXe Plénum. Elle sera foncièrement différente de
la Seconde Guerre mondiale, et ce pour deux raisons : elle n'éclatera pas au terme d'une
longue étape de défaites et de reculs du prolétariat, dont elle était l'aboutissement logique
et final (1923-1939) ; elle se produira au contraire dans une époque profondément
révolutionnaire, au cours de laquelle la bourgeoisie internationale aura été incapable de
mater les forces prolétariennes en Asie et en Europe occidentale, incapacité dont elle
constitue à nouveau l'aboutissement ultime ; elle n'éclatera pas entre deux blocs
impérialistes, mais entre le front unique impérialiste d'une part, et l'URSS, le « glacis » et
les révolutions coloniales, de l'autre. C'est précisément parce qu'à la veille de la Seconde
Guerre mondiale la révolution mondiale avait atteint le point le plus bas du reflux que
cette guerre eut en premier lieu le caractère d'une guerre inter impérialiste, son caractère
contre-révolutionnaire n'apparaissant comme décisif que dans la période de sa
liquidation. C'est précisément parce que, à la veille de la troisième guerre mondiale, la
révolution mondiale a atteint une montée plus menaçante et universelle que jamais, que
cette guerre sera en premier lieu une guerre contre-révolutionnaire. L'impérialisme
américain ne déclenchera pas la guerre pour punir les crimes de Staline ou pour
combattre les privilèges de la bureaucratie ; il la déclenchera, économiquement, pour
faire rentrer l'URSS, le « glacis », la Chine, la Yougoslavie dans son orbite en y détruisant
la propriété collectivisée, politiquement pour tenter, en un ultime effort désespéré, de
noyer dans le sang la révolution qui progressera sur les cinq continents. C'est ce caractère
particulier de la troisième guerre mondiale qui déterminera à la fois notre position, sans
équivoque, de défense de l'URSS, du « glacis », de la Chine, de la révolution coloniale
et de la Yougoslavie contre la guerre de l'impérialisme, et notre certitude que la
bureaucratie soviétique périra ensemble avec la bourgeoisie internationale.
Dans la période de liquidation de la Seconde Guerre mondiale, la décomposition du
système impérialiste et l'apparition d'une nouvelle montée révolutionnaire étaient
suffisamment avancées pour sauver l'URSS de la destruction, mais la montée
révolutionnaire fut insuffisante pour briser l'emprise stalinienne sur le mouvement
ouvrier des pays dans les centres de la révolution. Deux développements nouveaux,
produits de la période d'après-guerre, modifient radicalement cette capacité de la
bureaucratie soviétique de se maintenir et de survivre. La décomposition infiniment
plus avancée du capitalisme libère déjà et libérera encore davantage de telles forces
révolutionnaires qu'elles détruisent définitivement l'équilibre mondial entre les
classes et préparent un nouvel essor révolutionnaire du prolétariat soviétique,
renversant la caste bureaucratique réactionnaire de l'URSS. L'extension universelle de
la montée révolutionnaire a déjà créé, dans de nombreux futurs centres de la
révolution (USA, Grande-Bretagne, Allemagne, Amérique latine, peut-être même Indes
et Japon) une situation nouvelle du mouvement ouvrier qui ne permettra plus au
stalinisme d'y jouer un rôle contre-révolutionnaire décisif. C'est d'ailleurs parce
qu'elle a clairement conscience de cette situation que la bureaucratie soviétique fera
tout son possible pour éviter l'éclatement de la guerre. Mais c'est précisément parce
qu'elle perd de plus sa capacité de contrôler — et de trahir — la révolution
internationale qu'elle ne pourra plus, en définitive, arrêter par ces concessions
propres la marche de l'impérialisme américain vers cette guerre.
L'existence de la bureaucratie soviétique trouve ses origines objectives dans le recul du
prolétariat soviétique et international, ainsi que dans le bas niveau des forces
productives de la Russie après Octobre. Le développement mondial de la révolution qui
est devant nous détruira radicalement ces fondements de la domination du Kremlin.
Celle-ci succombera sous les coups du prolétariat russe aidé et secouru par le prolétariat
des pays avancés où la révolution triomphera, en premier lieu les USA, la Grande-
Bretagne et l'Allemagne. Il n'est pas exclu que les grandes dévastations produites par
une troisième guerre mondiale très longue provoquent dans des grandes parties du
monde de vastes affaissements dans l'appareil de production favorisant ainsi des
déformations bureaucratiques initiales de nouvelles révolutions victorieuses. Ces
déformations ne seront cependant pas comparables à la bureaucratisation
monstrueuse de l'URSS, produit de vingt-cinq années d'évolution historique
particulière. L'expérience des révolutions yougoslave et chinoise — malgré toutes
leurs faiblesses —confirme pleinement la prédiction de Marx que chaque révolution
prolétarienne victorieuse surmontera en grande partie les faiblesses et reculs de la
révolution précédente. Notre conviction de la victoire de la révolution américaine,
dotant le monde socialiste d'une prodigieuse capacité productive même après une
guerre de dévastation, nous permet d'envisager avec confiance les perspectives de la
démocratie prolétarienne après la troisième guerre mondiale.
8. La défense de ce qui subsiste des conquêtes d'Octobre, en tant que tâche stratégique
de notre mouvement, a été précisée correctement par les thèses du IIe Congrès mondial
sur la question de l'URSS à la suite de nouveaux développements qui se sont produits
depuis l'éclatement de la Seconde Guerre mondiale. Depuis lors, nous avons été
amenés, pour la première fois dans l'histoire de notre mouvement, à soulever comme
une possibilité concrète immédiate la conduite de la part de la bureaucratie soviétique
d'une guerre historiquement réactionnaire contre un État ouvrier, contre la révolution
prolétarienne victorieuse en Yougoslavie, au cours de laquelle le défaitisme
révolutionnaire aurait été la tâche des révolutionnaires soviétiques. Cet exemple, joint
à l'expérience de l'intervention contre-révolutionnaire de l'armée soviétique dans le
« glacis », exige de maintenir la mise au point qui précise la signification tactique de
notre stratégie de défense de ce qui subsiste des conquêtes d'Octobre dans différentes
situations concrètes.
Nous défendons ce qui subsiste des conquêtes d'Octobre contre les tentatives
restaurationnistes de l'impérialisme. Mais les masses prolétariennes ne sont pas et ne
peuvent pas être restaurationnistes ; c'est pourquoi la défense de l'URSS ne peut
impliquer en aucune façon la défense, la justification ou l'appui critique d'actions
militaires de la bureaucratie, ni contre des États ouvriers comme la Yougoslavie, ni
contre des mouvements insurrectionnels populaires dans le « glacis ». Même en temps
de guerre, et indépendamment des incidences qu'il pourrait avoir sur le développement
immédiat des hostilités, nous soutiendrons toujours inconditionnellement tout
mouvement insurrectionnel des masses contre la bureaucratie soviétique, si ce
mouvement correspond aux aspirations réelles de celles-ci, parce qu'un développement
autonome de la révolution dans le monde représente un coup mille fois plus mortel
contre l'impérialisme que telle ou telle avance de l'armée soviétique. Notre position n'est
pas celle de défense d'un « bloc diplomatique » contre un autre. Nous n'acceptons pas de
situer nitre politique en fonction de l'existence de « deux blocs ». Notre politique est une
politique de classe. Nous défendons l'URSS contre l'impérialisme, et en même temps la
révolution mondiale contre la bureaucratie soviétique. Nous n'identifions pas la
révolution avec ses usurpateurs bureaucratiques. Si l'impérialisme ne combat pas
seulement la bureaucratie, mais encore l'URSS et la révolution, la bureaucratie ne défend
pas seulement à sa façon l'URSS contre l'impérialisme, mais aussi ses privilèges et son
pouvoir contre les masses et contre d'autres révolutions victorieuses. Notre politique
tient compte des deux aspects de la question.
L'exemple stratégique de la Commune de Varsovie doit être une leçon assimilée par les
révolutionnaires de tous les pays. Le développement de mouvements insurrectionnels
anti-impérialistes derrière les lignes de front, dont la justification doit être déterminée
par les rapports des forces entre les classes et non par les besoins militaires de l'armée
soviétique, ne doit en aucune éventualité aboutir à une coordination de ces formes avec
les états-majors bureaucratisés de l'armée soviétique, ou une subordination à celle-ci.
L'expérience tragique de la dernière guerre a montré que la bureaucratie préférera de
beaucoup un recul ou un affaiblissement militaire temporaire au renforcement de forces
armées autonomes de la révolution prolétarienne. Elle n'hésiterait pas, au besoin, à
tenter d'écraser pareilles forces en pleine guerre mondiale. Se lier militairement aux
états-majors de la bureaucratie au nom de la défense de l'URSS signifierait creuser la
tombe du mouvement révolutionnaire des masses.
Ainsi, à l'exception de l'URSS même, où la défense de ce qui subsiste des conquêtes
d'Octobre impose aux révolutionnaires des tâches militaires spécifiques, dans le reste du
monde cette tâche stratégique se confond complètement avec la tâche de poursuivre la
victoire de la révolution socialiste dans les différents pays eux-mêmes, ou d'y défendre et
parachever les conquêtes révolutionnaires déjà acquises (Yougoslavie, Chine, « glacis »).
En temps de paix comme en temps de guerre, toute politique qui diminue la cohésion des
forces prolétariennes, abaisse leur niveau de conscience et leur confiance dans leurs
propres forces, les détourne de leurs objectifs révolutionnaires ou les utilise pour des buts
qui ne sont pas ceux de leur classe, sera impitoyablement combattue par la IVe
Internationale, quel que soit le semblant de justification « militaire » qu'on puisse y
apporter dans telle ou telle situation concrète.
9. La méthode au moyen de laquelle notre mouvement a résolu la question de la nature
de classe de la Yougoslavie, dans la résolution adoptée par le III Plénum du CEI, se
rattache en ligne droite à sa tradition marxiste-léniniste, déjà défendue avec succès
dans la solution de la question de l'URSS. La résolution du Ir Plénum résous la question
yougoslave en partant des forces réelles de classe et non de rapports de propriété isolés
de leur origine historique. Elle « légalise » en même temps l'utilisation de la formule de
« gouvernement ouvrier et paysan » pour désigner certaines étapes transitoires entre
la décomposition du pouvoir de la bourgeoisie et l'établissement de la dictature du
prolétariat, la construction d'un appareil d'État d'un type nouveau. Cette formule,
inscrite dans notre Programme de transition, a depuis démontré toute son utilité dans
le cas de la Chine, où notre mouvement l'utilise pour caractériser l'étape actuelle de
développement de la révolution chinoise. Elle fait partie de notre bagage
programmatique nécessaire pour comprendre des phénomènes de transition propres
à notre époque.
La discussion internationale actuellement en cours au sujet de la nature de classe des
pays du « glacis » ne pourra être conclue positivement qu'à condition que ne soit pas
abandonné l'acquis théorique qui a constitué son point de départ. Tout le monde avait
admis, au début de la discussion, que nous avions affaire, dans le « glacis », à des pays
dominés par la bureaucratie soviétique depuis 1944. Au cours de cette domination, des
transformations de structure ont été opérées dans ces pays dans le cadre de la politique
d'assimilation structurelle poursuivie par la bureaucratie. La difficulté consiste en ceci :
déterminer à quel moment, dans ce processus d'assimilation structurelle, s'opère la
transformation de quantité en qualité. Au cas où une révolution prolétarienne se
produit dans un pays, le fait même de cette révolution nous dispense de rechercher
d'autres critères pour démontrer le changement de domination d'une classe vers une
autre ; l'exemple yougoslave en est une nouvelle preuve. Nous pouvons très bien
concevoir que le prolétariat, après la prise du pouvoir dans certains pays, y maintienne
la propriété privée des moyens de production dans certains secteurs pendant toute une
période. La nationalisation complète des moyens de production n'est même pas un fait
en URSS. Une nationalisation généralisée peut seulement servir de preuve de l'existence
préalable d'un État ouvrier, aucun État bourgeois n'étant censé pouvoir prendre ces
mesures. Dans le « glacis », le problème est tout autre : il n'y a pas eu de révolution
prolétarienne, et la question à déterminer — la forme du passage du pouvoir d'une
classe à l'autre — est compliquée du fait que la bureaucratie y a exercé effectivement
le pouvoir dès le début. C'est dans ce sens (pour déterminer le moment de
l'assimilation structurel) que nous avons soulevé la question de la planification et de
la suppression des frontières effectives, et nullement pour limiter les possibilités
d'action des révolutions victorieuses dans des petits pays, ou pour introduire de
nouveaux critères d'une victoire révolutionnaire.
Il est par conséquent nécessaire d'admettre que la bourgeoisie a perdu très tôt — les
dates différent d'un pays à l'autre — le pouvoir politique qui est passé aux PC,
s'appuyant sur les forces militaires et policières de la bureaucratie, et qui ont régné
pendant toute une époque sans transformer radicalement la structure de la propriété
privée et de l'appareil d'État. Les changements qui sont apparu dernièrement dans
plusieurs pays dans les appareils d'État marquent une étape nouvelle dans la
transformation de ces gouvernements ouvriers et paysans en États ouvriers
déformés. En même temps, cette transformation s'accompagne d'un contrôle
toujours plus strict et plus direct de la bureaucratie soviétique sur toute la vie sociale
de ces pays. L'aboutissement de ce processus est l'intégration effective de leur
économie dans la planification soviétique, de leur armée dans l'armée soviétique, qui
terminera le processus d'assimilation structurelle. Aussi longtemps que ce processus
n'est pas terminé, la situation de chaque pays du glacis » reste instable et transitoire
et soumise aux oscillations des rapports de forces internationaux (les exemples de
l'Allemagne et de l'Autriche l'ont encore récemment démontré). On peut discuter si
concrètement ce processus est déjà achevé dans tel ou tel pays (il paraît le plus avancé
en Pologne et en Bulgarie). Mais il faudra bien admettre que le critère des rapports de
propriété, si important et décisif qu'il soit, ne permet pas à lui seul de résoudre la
question, s'il est isolé de tout son contexte historique.
10. Les tâches de notre mouvement face au stalinisme ne peuvent pas être conçues
isolément de la nature de l'époque dans laquelle nous vivons, puissamment soulignée
par les événements qui se sont déroulés depuis deux ans. L'effondrement de la
domination impérialiste en Asie orientale, le développement autonome de la
révolution chinoise, l'éclatement de l'affaire yougoslave prouvent que la révolution
mondiale, passée à une nouvelle étape de son élargissement, a en même temps
fortement accentué la crise du stalinisme. Ce qui importe avant tout dans la période
actuelle, c'est de donner au prolétariat une direction mondiale capable de coordonner
ses forces et d'arriver à la victoire mondiale du communisme. La bureaucratie
stalinienne, obligée de se retourner avec une fureur aveugle contre la première
révolution prolétarienne victorieuse en dehors de l'URSS, est socialement incapable
d'accomplir pareille tâche. C'est là la mission historique de notre mouvement. Nous
devons nous préparer, d'après la prédiction géniale de Trotsky, « à de longues années
sinon des décades de guerres, de soulèvements, de brefs intermèdes, de trêves, de nouvelles
guerres et de nouveaux soulèvements ». Durant cette période, nous remplirons la tâche
centrale de forger l'état-major mondial de la révolution.
La justification historique de notre mouvement ne réside pas dans le fait qu'il est plus
démocratique que le stalinisme, qu'il fait la révolution à moins de frais ou qu'il est seul
capable de construire une société socialiste. Sa seule justification possible, confirmée par
trois décades dramatiques, réside dans l'incapacité du stalinisme à renverser le
capitalisme mondial, incapacité qui a ses origines dans la nature sociale de la
bureaucratie soviétique. C'est pourquoi sa défaite finale est aussi certaine que celle de la
bourgeoisie internationale. Pas plus que la bourgeoisie, elle ne survivra à une guerre qui
se transformera en essor mondial de la révolution. La période écoulée entre la deuxième
et la troisième guerre mondiale n'apparaîtra historiquement que comme un intermède
temporaire, et la prédiction de Trotsky que la bureaucratie ne survivra pas à la guerre se
trouvera historiquement confirmée.
Ce n'est pas parce que la défense de ce qui subsiste des conquêtes d'Octobre prend une
importance nouvelle et supérieure dans la conjoncture actuelle que notre mouvement
a fait depuis deux ans un tournant vers l'ouvrier communiste. Au contraire, c'est parce
que la nouvelle montée révolutionnaire contient en germe la destruction des partis
staliniens en tant que tels, que nous devons aujourd'hui être plus proches des ouvriers
communistes. Ce n'est là qu'une phase de notre tâche fondamentale : construire de
nouveaux partis révolutionnaires. L'expérience nous a montré que, dans certains pays,
ces partis peuvent surgir sous une forme imprévue, ou même que des PC peuvent, sous
la pression d'expériences révolutionnaires, grandioses, faire les premiers pas sur la voie
d'une régénération. Mais tous ces cas se situent dans la perspective de la crise du
stalinisme et non pas de sa revitalisation, même temporaire. Si notre mot d'ordre est
aujourd'hui « Plus près de l'ouvrier communiste », c'est parce que nous sentons venir le
moment où nous pourrons porter un coup mortel au stalinisme, c'est précisément parce
que les préoccupations révolutionnaires de cet ouvrier entreront de plus en plus en
collision avec la politique contre-révolutionnaire du stalinisme. Être « plus près de
l'ouvrier stalinien » signifie donc en même temps affirmer plus que jamais, face à la
politique stalinienne qui le mène dans l'impasse, notre programme et notre politique
trotskystes. Il n'y a pas d'autre possibilité pour une victoire internationale de la
révolution.
Encore cette orientation est-elle d'application limitée. Elle ne s'applique pas aux pays
anglo-saxons, où les partis staliniens représentent une minorité insignifiante, et cela
concerne les trois pays les plus industrialisés du monde (USA, Grande-Bretagne, Canada).
Elle ne s'applique pas non plus â plusieurs pays d'Europe occidentale et surtout pas à
l'Allemagne. Elle ne s'applique pas encore à la plupart des pays de l'Amérique latine. Elle
ne s'applique plus à certains pays d'Extrême-Orient comme Ceylan, et peut-être même les
Indes. Et quand les masses se réveilleront demain dans tous les pays du « glacis », elle ne
s'y appliquera vraisemblablement pas non plus, à l'exception possible de la
Tchécoslovaquie, ou ce réveil pourrait encore partir du PC.
La tâche historique du trotskysme en URSS même, dans le « glacis » et dans d'éventuels
pays occupés nouvellement par la bureaucratie, prend un nouveau sens dans le cadre de
nos perspectives révolutionnaires. Elle consiste à assurer aux mouvements
insurrectionnels des masses qui éclateront inévitablement dans ces pays au cas d'une
guerre prolongée et d'une montée révolutionnaire mondiale, une direction indépendante
de l'impérialisme, capable de mener ces pays en avant vers la démocratie prolétarienne et
non pas en arrière vers le capitalisme, capable d'asseoir l'alliance des ouvriers et des
paysans sur le maintien de la propriété collectivisée combinée avec la démocratisation de
toute la vie sociale. Une condition sine qua non de la réalisation de cette tâche est la
participation aux mouvements de résistance des masses contre la bureaucratie soviétique,
tout comme la participation aux mouvements révolutionnaires de masse dirigés par les
PC en Asie et éventuellement en Europe, est une tâche sine qua non pour arriver au
débordement du stalinisme dans ces pays. La participation aux mouvements actuels des
masses, la conquête d'un rayonnement aussi large que possible dans les masses des
différents pays à l'étape actuelle sont les préconditions nécessaires pour réaliser nos
tâches dans l'étape suivante, quelle que soit la nature concrète de cette étape. Notre tâche
est universelle ; elle consiste à nous incruster dans le mouvement des masses de tous les
pays, à coordonner ces mouvements à l'échelle internationale, et cette tâche ne se résume
nullement dans une attitude envers le problème du stalinisme.
Si notre mouvement s'avère capable d'établir et d'approfondir ces contacts avec les
masses de tous les pays importants ; s'il continue à former une nouvelle génération de
cadres et de dirigeants ouvriers à l'échelle mondiale ; s'il reste le seul centre où sont
assimilés progressivement les expériences internationales du mouvement des masses
et de la révolution, son avenir et sa victoire sont assurés, quels que soient les progrès
conjoncturels que tel ou tel parti opportuniste puisse encore remporter.
Bulletin intérieur du SI, n° 3, mars 1951