Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

Notre commentaire : Ce que Khrouchtchev ne pouvait dire

juin 1956 · Secrétariat international · Le IVe Congrès mondial et après (1954-1957) · 13 994 mots

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RaDAR

Ce que Khrouchtchev ne pouvait dire

La mémoire des hommes est généreuse quand les mesures draconiennes sont mises au service de grands buts historiques. Par contre, l'Histoire ne pardonnera pas une goutte du sang offert au nouveau Moloch de l'arbitraire et du privilège. Notre sens moral trouve sa plus haute satisfaction dans l'inébranlable conviction que le châtiment historique sera proportlionné au crime. La révolution ouvrira toutes les armoires secrètes, revi-sera tous les procès, réhabilitera les calomniés, dressera des monuments aux victimes, vouera une malédiction éternelle aux bourreaux. Staline disparaîtra de la scène sous le poids de ses crimes, comme le fossoyeur de la révolution et la plus sinistre

[igure de l'Histoire.

Nous publions in extenso le texte du discours final prononcé par Khrouchtchev à la réunion à huis-clos du 20° congrès du P.C. de l’'U.R.S.S., qui a eu lieu les 24 et 25 février dernier.

La version de ce discours est celle que le Département d'Etat américain a publiée le 4 juin 1956. Cette version a probablement été faite sur la base du discours de Khrouchtchev, mais après avoir été retouchée à l'usage des fonctionnaires du P.C. de l’'U.R.S.S. ou des partis communistes étrangers. Il se peut d’autre part qu’elle ne soit pas complète, que certains passages y manquent, omis exprès pour différentes raisons par les services du Département d'Etat (1). Il se peut aussi

(DOu par la source qui a fourni ce texte au Département d'Etat.

(2) «Le texte semble être auth ue, bien qu'il ne soit pas officiel », a déclaré le « Daïly Worker », organe du P.C. américain (6 juin 1956) Il en a même donné de larges extraits. Il considère d'autre part que les dirigeants soviétiques «avaient commis une erreur » de n’avoir pas publié eux-mêmes immédiatement « les révélations bouleversantes faites par Nikita Khrouchtchev ».

Dans le même commentaire, l'organe du P.C. américain notait que le rapport

(Léon Trotsky, 1937)

que certaines phrases y aient été glis-sées à dessein par le Département d’Etat. Si par conséquent cette version n’est pas l’« authentique » discours de Khrouchtchev au congrès, elle contient cependant l'essentiel de ce discours,

Au contraire, après des déclarations d'organes de certains partis communistes — des Etats-Unis (2), d’Angleterre et d'Italie, par exemple — qui avaient immédiatement reconnu implicitement ou explicitement qu’il s’agissait d’une version proche du discours authentique, les récentes déclarations de Togliatti et des différents partis communistes qui ont suivi (3), ont enlevé les derniers doutes qui pouvaient subsister en cette matière.

de Khrouchtchev omettait de mentionner les «crimes» commis contre les populations israélites en U.R.S.S. et ne constituait pas le dernier mot «sur la do tion terroriste de Staline » et « le rôle des autres dirigeants communistes ».

Le rapport de Khrouchtchev est qualifié par cet organe « comme faisant partie d'un effort — qui n'est pas du tout terminé — de corriger ce qui fut une monstrueuse perversion des principes socialistes sous le joug brutal de Staline »,

(3) Que nous commentons dans la Déclaration du Secrétariat International publiée dans cette brochure. Tout d’abord quelques remarques générales

Ce qui frappe tout d’abord dans ce texte, c’est la différence de ton employé par Khrouchtchey entre son discours initial au 20° congrès et son discours final. Le premier prononcé le 14 février ne contient aucune atta-que directe contre Staline ; le second est entièrement consacré à une démolition systématique et violente, de li-dole. Dans le premier, Khrouchtchev déclare :

« Les trotskystes, les boukhariniens, les nationalistes bourgeois et autres ennemis jurés du peuple, les champions de la restauration du capitaisme ont fait des efforts désespérés pour faire sauter de l’intérieur l’unité léniniste des rangs du parti, mais tous se sont brisés contre cette unité. »

Dans le second, il admet à plusieurs reprises le caractère idéologique des différentes tendances qui se sont manifestées au sein du P.C. de l'U.R.S.S., désapprouve les mesures de répression physique qui furent employées contre elles, dénonce la notion inventée par Staline d'« ennemi du peuple », et il fournit implicitement la base pour la réhabilitation personnelle mais non politique d'hommes comme Zinoviev, Kamenev, Boukharine, Tou-khachevsky, peut-être Léon Trotsky lui-même.

Il est évident que, dans la session secrète du Comité Central du parti qui s’est tenue avant qu’il prononce son discours final au Congrès, Khrouchtchev a dû changer d’avis et qu'il fut mandaté de prononcer un tel discours au nom de la majorité du Comité Central. Passant rapidement sur les « mérites de Staline >» il se lança dans la diatribe la plus violente contre son ancien maitre, s’attribuant ainsi la palme de vrai « démolisseur» de Staline.

Ce titre doit lui être plus qu'utile, il doit littéralement lui être nécessaire pour consolider sa place de leader à la tête de la fraction antistalinienne majoritaire qui s’est dégagée au 20° congrès.

Ce qui frappe ensuite dans le discours de Khrouchtchev est l’habile dissociation du rôle personnel de Staline, des conditions sociales et politiques qui ont permis un tek rôle, Staline apparaît comme le personnage sinistre, qu’il était effectivement, mais dont on explique mal la toute-puissance que lui attribue Khrouchtchev, si Von s’en tient aux explications que ce dernier donne de cette puissance.

La manière dont Khrouchtchev explique le passage insensible de Sta-

ARARRRR AR line de l'obscurité politique — qu'il reconnait être ‘un fait encore en 1924 — à la toute puissance diabolique, est très superficielle et, pour tout dire, carrément anti-marxiste, C'est le rebours du «culte de la personnalité ». Mais naturellement dans ce domaine Khrouchtchev a une tâche difficile sinon impossible à accomplir : justifier l'appui donné à Staline par les membres de la « direction collective» actuelle dans la lutte contre les « trotskystes » dans les années 1923-1928, années décisives de l'ascension de Staline ; faire disparaître la bureaucratie en tant que couche sociale privilégiée sur laquelle s’est appuyé socialement Staline pour étrangler la démocratie rolétarienne en ÜU.R.SS. ; esquiver es responsabilités capitales que portent lui-même et ses collègues actuels pour la période qui va des grandes purges des années 1936-1939 à la dis-parilion de Staline.

Khrouchtchev, représentant lui-même de la direction politique de la bureaucratie soviétique, est évidemment incapable de faire le procès de celle-ci. Il se contente d’accabler, de démolir celui qui fut le chef bonapartiste de cette bureaucratie pour toute une période : Staline. Mais il se garde bien de mettre en cause le régime politique qui a produit Staline et qui lui a permis de jouer un tel rôle : celui de la bureaucratie soviétique instaurée sur les ruines de la démocratie prolétarienne du temps de Lénine et de Trotsky.

Cependant les erreurs, les falsifications, les crimes que Khrouchtchev relate tout au long de son discours dépeignent clairement la monstrueuse déformation bureaucratique de l'Etat ouvrier né de la grande Révolution d'Octobre.

C'est là la conclusion inéluctable à laquelle arrivera tôt ou tard quicon-ue lit critiquement le discours de hrouchtchev et réfléchit à son sujet.

On parle de «révélations» du discours de Khrouchtchev, et celui-ci fait semblant de croire qu'il « révèle » les « secrets > du règne de Staline. Il veut même faire accréditer l'opinion que - D Si c'est après la disparition de Staline que la « vérité» a été découverte par les membres de Factuelle « direction collective » sur toute une série de méfaits et de crimes de Staline.

Naïfs et innocents épigones !

En réalité les dirigeants de la bureaucratie soviétique ainsi que des millions de citoyens soviétiques victimes du règne absolutiste et cruel de Staline étaient parfaitement au courant des faits « révélés » aujourd’hui. Les principaux dirigeants des partis communistes de l'étranger n'étaient pas non plus dupes de la véritable nature du régime politique de l'URSS. sous Staline. Les dirigeants politiques de la bourgeoisie internationale non plus. Cela n’a pas empêché plusieurs d’entre eux de couvrir Staline personnellement de louanges tout en combattant le système social de YU.R.S.S.

Staline leur apparut souvent comme un moindre mal par rapport à un véritable régime politique de démocratie prolétarienne en U.R.S.S. et à une authentique direction révoiutionnaire. Ils ont su également apprécier le rôle contre-révolutionnaire éminent de Staline sur le plan international.

Seule l'opposition de gauche en U. RSS. el re le monde dirigée par Léon Trotsky, puis son héritière, la IV° Internationale, ont dit à temps, chaque fois, la vérité aux ouvriers sur Staline et son règne. Seules elles ont dénoncé chaque fois les crimes et les trahisons perpétrés par Staline et la bureaucratie soviétique dont Staline était le chef bonapartiste contre les masses soviétiques et internationales.

Pour la IV° Internationale, héritière de lopposition de gauche en U.R.S.S. et dans la III° Internationale, les « révélations > de Khrouchtchev n’apportent que peu de nouveau et de € sensationnel >. Elles confirment par contre en tout point les accusations portées dans le passé par Trotsky et la IV° Internationale contre Staline, instigateur du meurtre de Kirov, du suicide d’Ordjonikidze, des faux des procès de Moscou et de l’interminable série de crimes que Khrouchichey « gé-vèle> maintenant. Les écrits classiques, en particulier de Léon Trotsky, en la matière sont le témoignage impérissable devant l'Histoire que la vé-

-rité sur Staline a été dite chaque fois et complètement, c'est-à-dire sur les faits et leurs causes expliquées à la lumière du marxisme révolutionnaire : « L'Histoire de la Révolution russe », le « Cours nouveau », la « Plate-forme de l'opposition de gauche de 1927», «La IT Internationale après Lénine», «La Révolution trahie», «€ Les crimes de Staline », « Staline» (outre d'innombrables articles). Les livres de Victor Serge sont aussi à consulter en la matière: «Destin d’une Révolution», «S'il est minuit dans le siecle», « Vie et mort de Trotsky », etc.

Ajoutons à cette liste l'ouvrage de l’ex-communiste yougoslave Anton Ciliga «Au pays du grand mensonge »

(4) et celui d'A. Weisberg « L’Accusé » (5) qui contiennent une documenta-tion valable sur les horreurs de la période de la grande pures 1936-1939. *

Le discours de Khrouchtchey traite exclusivement des «erreurs» et des crimes de Staline sur le plan intérieur de l'URSS, et dans sa politique extérieure. Mais il évite soigneusement de parler de son rôle dans la politique dé la ITT° Internationale après Lénine et envers le mouvement ouvrier international. Et pour cause, Cette politique d'abandon du léninisme et de trahisons ayant été en réalité la politique de l'ensemble de la bureaucratie soviélique envers le mouvement ouvrier international et la révolution socialiste mondiale.

Finissant son discours, Khrouchtchey fait ces remarques :

« Nous devrons examiner sérieusement la question du culte de la personnalité. Aucune nouvelle à ce sujet ne devrait filtrer à l'extérieur ; la presse spécialement ne doit pas en être informée. C’est donc pour cette raison que nous examinons ici cette question en séance à huit-clos du Congrès. Il y a des limites à tout. Nous ne devons pas fournir des armes à l’ennemi ; nous ne devons pas laver notre linge sale sous ses veux. » Etrange conception de l'«autocriti-que léniniste » qui exigerait la correc-tion des fautes commises par le parti révolutionnaire franchement et com-lètement devant la classe ouvrière. ans son discours, Khrouchtchev démontre à quel point inimaginable le pouvoir de Staline était devenu arbitraire, à quel point inimaginable ses exhortations «à la critique et à l’autocritique » répétées en cœur par tous les partis communistes couvraient une hypocrisie cynique à l'usage de naïfs ou de fieffés coquins.

Mais que fait maintenant Khroucht-chevy ? Il « veut laver le linge sale en famille», dans un cercle restreint de hauts bureaucrates dont furent même exclues les directions des partis communistes étrangers !

Le texte de son discours sur le ré-gne de Staline qui pendant trente ans a dominé l'U.R.S.S. et la vie du mouvement communiste international devait rester encore un «secret», et il ne fut connu que par le Département d'Etat, naturellement soucieux de lu-tiliser pour ses buts de 4 guerre froide ».

Voilà la manière de la nouvelle di-

(4) Gallimard éditeur, Paris. (5) Editions Fasquelle éditeur, Paris.

er rection «léniniste» de procéder à Ye autocritique » !

Quant aux directions des autres partis communistes, n’en parlons pas. Elles s'efforcent d’esquiver aux moindres frais possibles l'opération de « destalinisation > à laqueile les obligent les « révélations » du 20° congrès, et elles font jusqu’à maintenant tout pour la minimiser et la faire passer de façon quasi inaperçue. Une baga-telle historique !

Mais il est temps de comprendre que, sans autocritique et sans explication franche et complète du règne de Staline, qui reposait sur tout un système bureaucratique en URSS. et dans les partis communistes, il ne peut y avoir de «retour à Lénine», de renouveau du mouvement communiste international. Tôt ou tard l'action des masses en U.RS.S. même, dans les « Démocralies populaires», dans les pays capitalistes et dépendants, balayera les directions bureaucratiques complices des crimes de Staline, fera une lumière complèle sur son règne, dégagera les conclusions capitales qui s'imposent et restaurera, enrichie de toute cette expérience, la démocratie prolétarienne du temps de Lénine et de Trotsky.

Clarifions cependant maintenant les questions relatives à la véritable histoire de ce qui s’est passé en U.R.S.S.

après la mort de Lénine et jusqu’en 1934, date à laquelle Khrouchtchey place plus particulièrement le commencement du règne absolutiste et sanglant de Staline. ous nous proposons de démontrer à l'appui des faits et des textes que :

a) la bureaucratisation du P.C. de l'U.R.S.S. et du régime politique en U. RSS. avait commencé durant la maladie de Lénine et l'ascension de Staline au secrétariat du parti (10° congrès du P.C. de PU.R:S.S. en 1922) ; Ê b) la lutte contre cette bureaucratisation avait été commencée par Lénine lui-même et poursuivie par Léon Trotsky et l'opposition de gauche du P.C. de PURES. ;

€) la lutte pour lindustrialisation et la collectivisation de l’économie en Union BR fut menée dans les années 1923-1928 par Léon Trotsky et l'opposition de gauche contre la droite du parti dirigée par Boukharine, Ri-kov et contre Staline ; les défaites de l'opposition de gauche et ensuite aussi de la droite, obtenues par des moyens bureaucratiques, furent la condition indispensable pour que Staline et ses acolytes s’affranchissent de tout contrôle du parti, étranglent complètement la démocratie prolétarienne dans le parti et le pays, et instaurent le régime bureaucratique absolutiste et sanglant des années 1932-1953,

La lutte contre la bureaucratisation et pour la démocratie prolétarienne

Le parti bolchevik, du vivant de Lénine, fut le plus démocratique des partis ouvriers que l’histoire nous ait fait connaître. Seule la IV*° Internationale, héritière des véritables traditions du bolchevisme, maintient actuellement un tel régime intérieur. Voilà la vérité historique qu’il est nécessaire d’op-oser non seulement aux épigones stainiens de Lénine et aux épigones actuels de Staline, mais également aux directions bureaucratiques centristes de tout acabit ou social-démocrates qui incriminent le soi-disant « antidé-mocratisme » du bolchevisme.

Le parti bolchevik du temps de Lénine était une organisation combattante, vivante, basée sur l’éligibilité à tous les échelons qui était la régle, la cooptation ou la nomination d’en haut n'étant que l'exception ; sur la convocation régulière annuelle des congrès du parti; sur le droit de chaque membre du parti, de chaque groupe idéologique (tendance) « de porter les divergences de principe devant tout le parti» (Lénine), tous les membres du parti étant éduqués à étudier « avec le sang-froid nécessaire, consciencieuse-ment, premièrement la nature des divergences et deuxièmement le développement de la lutte dans le parti» (Lénine), «en exigeant» «la publication exacte des documents mis à la portée de tous et dont l’authenticité ne fait aucun doute > (Lénine), sur une direction, un «état-major > s'appuyant effectivement sur la bonne oIente consciente de «l’armée », de sa base, qui < suit son état-major » en même temps qu’elle dirige > (Lénine).

Le parti bolchevik a pratiquement démontré ce- caractère démocratique de son organisation militante dans les grandes discussions historiques qui ont eu lieu durant la prise du pouvoir en 1917 et ensuite pendant la guerre civile : divergences avec Zinoviey et Kamenev pour ou contre ia prise du pouvoir en octobre 1917 que mention-ne Khrouchtchev ; divergences au sujet de la paix de Brest-Litovsk en 1918 ; divergences à propos de la création d’une armée régulière centralisée en 1919 ; divergences à propos des syndicats en 1921.

Dans chacun de ces cas, la direction du parti bolchevik se trouva momentanément divisée en plusieurs tendances idéologiques qui portèrent' leurs divergences devant tout le parti, par la presse, les réunions, etc. La tendance dans laquelle se trouvait Lénine ne fut ni chaque fois ni dès le début majoritaire ni de la même composition. Maïs après discussion dans le parti les conférences ou les congrès du parti tranchaient souverainement, par vote majorilaire sur les divergences, sans punition d'aucune sorte des opposants minoritaires, Une telle idée aurait été littéralement inconcevable du temps de Lénine. Par exemple, Zinoviev, malgré son désaccord grave avec Lénine et les autres dirigeants du parti en 1917, fut nommé Président de la II° Internationale et membre du Bureau Politique.

Il est vrai que ce régime éminem-ment démocratique du parti a connu une altération lors du 10° congrès du parti bolchevik en 1921. Staline et ceux qui ont collaboré avec lui immédiatement après la mort de Lénine (y compris Zinoviev, Kamenev et Boukharine) ont voulu se baser en partie sur les décisions de ce congrès pour lutter bureaucratiquement contre la qnue du parti pre par Trotsky.

’autre part, les différents critiques, centristes ou réformistes, du bolche-misme, ne cessent d’attribuer la délé-nérescence stalinienne aux «racines du mal» qu’il découvrent exister déjà dans le bolchevisme, en se référant pus Recent à ce 19° congrès du

.G de P'U.RSS.

Voyons de quoi il s'agissait exactement,

Le 10° congrès du P.C. de FU.R. S.S. est connu pour avoir interdit les nrpore organisées dans le parti. Pas es tendances idéologiques éphémères, mais les groupements organisés permanents ayant une discipline propre, différente de celle du parti. Mème cette interdiction n’était d’autre part, dans l'esprit de Lénine, que provisoire; elle ne devait durer aussi longtemps que la situation en U.R.S.S. resterait aussi délicate nes moment de la convocation du 10° congrès.

En effet ce congrès est aussi connu comme celui où fut abandonnée la politique du communisme de guerre et adoptée la nouvelle politique économique, la N.E.P. (6). pe

La stricte application de la politique de la pério da du communisme de guerre (1918-1921), imposée, par les conditions de la guerre civile et l'intervention impérialiste, avait conduit la situation intérieure en U.R.S.S. à un point des plus critiques : la production industrielle était au plus bas, les paysans commençaient à se révolter contre l'Etat ouvrier qui les obligeait à de fortes livraisons en nature sans équivalent en produits industriels, la bureaucratisation dans Fap-pareil étatique et celui du parti faisait des progrès inquiétants. À la veille de la convocation du 10° congrès il y eut la révolte des matelots de Kronstadt dont la majorité provenait de milieux paysans et exprimait le profond mécontentement de ces masses. Diverses autres révoltes paysannes eurent liey au même moment à travers l’Union soviétique, dans la province de Tambov et ailleurs.

Dans le parti même existaient alors deux oppositions organisées luttant violemment contre la bureaucratisation accélérée de l’appareïil de l'Etat et du parti, pour la démocratie prolétarienne, mais sur la base de programmes contenant des revendications économiques et politiques intenables : l'opposition ouvrière dirigée par Chliapnikov'et Kollontai (7) et l’opposition des « Centralistes-démocrates » dirigée par Ossinsky, Maximovsky, Sa-tres vieux militants bolcheviks. L’unité du parti soumis aux pressions ag-ravées de l’intérieur et de l'extérieur tait à ce moment sérieusement menacée. C’est dans ces conditions que fut adoptée la résolution interdisant provisoirement les fractions organisées.

Mais cette interdiction ne touchait en rien à la liberté de discussion et de critique dans le parti. Le point 4 de cette résolution le*spécifiait clairement :

« Il est nécessaire que chaque organisme du Parti prenne soin que les critiques absolument nécessaires des faiblesses du Parti, les analyses de la direction géné-

(6) Sur l'initiative de Lénine. Mais un an déjà auparavant (1920) Trotsky avait proposé un pareil tournant qui fut alors rejeté. Lénine avait reconnu ensuite l'erreur de persister dans la politique dite du « communisme de guerre » au lieu d'adopter plus tôt la N.E.P.

(7) Qui se réclamaient d'un programme anarcho-syndicaliste demandant le transfert de la gestion de l'économie nationale au «Congrès Pan-Russe des Producteurs ». rale du Parii, toutes les appréciations de son expérience pratique, tout examen de l'exécution des décisions du parti et des moyens de corriger les erreurs, etc., ne soient pas discutés dans des groupes séparés ayant ‘une «plate-forme», mais plutôt dans des réunions de tous les membres du Parti. Dans cette intention, le Congrès décide de publier un Bulletin de discussion et des périodiques spéciaux. Tous ceux qui avancent une critique doivent prendre en considération la situation du Parti entouré d’ennemis de toute part, et ils doivent aussi s’efforcer au cours de leur activité dans les soviets et les organismes du Parti de corriger pratiquement les erreurs du Parti.»

Et, quand Riazanov voulut à ce congrès présenter l'amendement suivant :

«Le Congrès condamne l'action fractionnelle avec la plus grande énergie et en même temps se prononce avec la même énergie contre les élections au Congrès sur la base de plate-forme. »

Lénine le combattit en ces tern

« Je pense que le désir du camarade zanov n'est malheureusement pas réalisable. Si des désaccords fondamentaux existent sur une question, nous ne pouvons pas priver les membres du Comité Central du droit de s'adresser au Parti. Je ne vois du tout comment nous pouvons le faire. Le présent Congrès ne peut en aucune manière et sous aucune forme décider les élections pour le prochain Congrès. Et si par exemple des questions comme celle de la paix de Brest-Litovsk étaient soulevées? Pouvons-nous garantir que de telles questions ne seront pas soulevées ? Cela ne saurait être garanti. IE est possible qu’en pareil cas il sera nécessaire de procéder aux élections sur la base de plate-forme, C'est tout à fait clair. (compte-rendu du 10° Congrès, p. 292).

Dans cette même période, Lénine spécifiait encore ainsi sa propre pensée en malière de régime du parti :

Mais si des désaccords de principe, profonds, fondamentaux, existaient — pourrait-on demander — ne justifieraient-ils pas l'action fractionnelle la plus vigoureuse ? Naturellement ils la justifieraient si les désaccords étaient vraiment très profonds et si le rajustement de Ia politique erronée du Parti ou de la classe ouvrière ne peut être effectuée autrement. (Œuvres complètes, édition russe, Vol. XVII, page 47).

On voit clairement de cela dans quel esprit fut adoptée la fameuse résolution sur les fractions du 10° congrès et quelles en étaient les limites.

Lors du congrès suivant — le 11° congrès du P.C, de F'U.R.S.S., en mars 1922 — Lénine, de plus en plus conscient des dangers de bureaucratisme qui se manifestaien! dans l'appareil de l'Etat et du parti, exhorte les masses et la base prolétarienne du parti à combattre ces dangers mon-lants. Il clame dans son rapport présenté au congrès :

« Vous autres communistes, vous autres travailleurs, vous, la partie consciente du prolétariat, qui avez entrepris de diriger l'Etat! Apprenez comment organiser l'Etat, que vous avez pris en mains, agissez en accord avec votre volonté... L'Etat n'a pas été dirigé suivant notre volonté. Comment alors a-t-il été dirigé? Nous avons perdu le contrôle de la machine. On pourrait croire que l'homme assis au levier de commande dirige. Mais, en réalité, la machine n'avance pas dans la direction voulue, mais là où une chose ou une autre la dirige...

La couche dirigeante des communistes manque de culture. Regardons à Moscou. Cette masse de bureaucrates ! — qui dirige qui? Les 4.700 communistes responsables, la masse des bureaucrates, ou inversement ? Je ne crois pas que vous puissiez dire que les communistes dirigent cette masse, Pour parler honnêtement ils ne sont pas les dirigeants, mais les dirigés.

Nous sommes maintenant parvenus à la conclusion que le point central, la tâche principale est dans les hommes, dans le choix des hommes. (Cette idée est l’axe de mon rapport). Le plus grand soin doit être apporté à la sélection des hommes, au contrôle de l'exécution effective des ordres. »

. C’est vers la même période que Lénine prend conscience du danger de la bureaucratisation du parti, aggravé par la nomination de Staline Jors du 11° congrès (sur proposition non de Lénine mais de Zinoviev) au poste de secrétaire général. Il s'oriente alors vers l'organisation d’une bataille décisive afin d’enrayer la bureaucratisation dans l'appareil de l'Etat et du parti et l'élimination de Staline en tant que secrétaire général (8).

Mais la maladie le paralyse pratiquement durant toute l’année 1923, l'année décisive de l'ascension de Staline dans les sphères de l'appareil du parti. Lénine, lucide mais pratiquement déjà hors de combat, assiste impuissant sur son lit de maladie à la consolidation de « la bureaucratie non seulement dans les institutions soviétiques mais aussi dans les institutions du parti » (mars 1923).

Au 12° congrès du Parti Communiste de lUR.SS,., en avril 1923, en l’absence de Lénine malade, c’est Léon Trotsky qui est chargé du principal rapport dans lequel il indique le programme pour combattre les nouveaux dangers économiques et politiques résultant de l'application de la N.E.P.

(8) Les lecteurs trouveront dans les commentaires de Trotsky sur le « Testament de Lénine » que nous publions dans cette même brochure, les détails de cette dramatique période marquée par un suprême effort de Lénine pour barrer in extremis la route à Staline et à la bureaucratie que soutenait déjà celui-ci.

dans les conditions concrètes d'alors de PU.R.S.S. : le déséquilibre entre l'économie agricole et l'industrie ; la bureaucratisation accélérée dans l’appareil d'Etat et du parti.

Pour que la N.E.P. ne se solde pas ar un développement plus ra ide des Hoces économiques néo-capitalistes au détriment des forces socialistes de l’industrie étatisée, L. Trotsky le premier propose déjà en 1923 l’idée d'une industrialisalion accélérée, selon un plan d'ensemble pour toute l'économie, et la rationalisation des entreprises.

D'autre part face aux dangers de bureaucratisation dans l'appareil d'Etat et du parti, Trotsky propose des strictes économies dans l'administration politique et économique du pays, en réduisant fortement l'appareil bureaucratique et en faisant participer au contrôle et même à la gestion de l'industrie les ouvriers du rang démo-craliquement organisés.

Ces propositions, la direction du parti les adopta unanimement lors du congrè tant elles correspondaient aux exigences objectives et aux critiques des masses el de la base du parti. Mais, sabotées par la bureaucratie montante, dont Staline devenait déjà un des porte-parole politique, elles res-térent sur le papier.

Ce qui n’a fait qu'aggraver la situation dans le pays et le parti, au lieu de l'améliorer — comme on l’espérait encore au 12° Congrès.

Faute de mettre en œuvre une industrialisation accélérée de léconomie soviétique selon un plan d'ensemble, les disproportions dans les prix et dans la production, entre l'industrie et l’agriculture, se sont accrues davantage, entraînant un mécontentement plus grand des ouvriers et des paysans. Vers la fin de 1923 diverses grèves ouvrières éclatèrent où menacèrent d’éclater dans le pays.

Faute d'avoir pris de rilles mesures pour enrayer la bureaucratisation de lappareil d'Etat et du parti, la décision d'interdire les fractions dans le Parti fut vite outrepassée par des éléments du Parti qui, tout en combattant sur une plate-forme politique erronée, ne manquaient pas d’exprimer pour autant le malaise existant dans la classe ouvrière, la paysannerie et à la base même du Parti.

On découvrit ainsi deux nouveaux groupes clandestins dans le Parti: «le groupe ouvrier» dirigé par le vieux bolchevik Miasnikov et «+ la vérité ouvrière» dirigée par Kuznestov, exclu du parti en 1922. Ces groupes préconisaient une action de masse contre le régime de l'Etat et du Parti, tous deux étant accusés du bureaucratisme avancé. 1

Au lieu de s'attaquer aux racines économiques et politiques de ces symptômes de cerise dans le pays et le Parti, la fraction Staline-Zinoviev, à la direction du Parti, institua une commission qui demanda aux membres du Parti «de dénoncer à elle ou à la police les groupes illégaux existant dans le Parti». oh

C’est dans ces conditions que Trotsky décida de s'adresser à l'ensemble du Parti pour l’alerter sur la gravité de la situation, lui expliquer les raisons de la crise et proposer à nouveau des mesures pour en sortir,

Le 8 octobre 1923, il envoya une lettre à ce sujet au Comité Central du P.C. de PU.R.S.S. et à la Commission centrale de contrôle, de laquelle nous extrayons les passages suivants, actuellement si significatifs :

Une des propositions de la Commission du camarade Dzerjinsky stipule que nous devrions obliger les membres du Parti qui connaissent l'existence de groupemen:s dans le Parti de communiquer le fait au Guépéou, au Comité Central et à la Commission centrale de Contrôle. Il semblerait qu'informer les organismes du Parti du fait que ses formations sont utilisées par des éléments hostiles au Parti est une obligation des membres du Parti tellement élémentaire qu'il ne devrait pas être nécessaire d'introduire une résolution sp#-ciale à cet effet six ans après la Révolution d'Octobre. La proposition même d'une telle résolution est un symptome extrèmement troublant, associé à d'autres non moins clairs. La proposition d’une telle résolution signifie a) que des groupes oppositionnels illégaux se sont formés dans le Parti, qui peuvent devenir dangereux pour la révolution,b) qu'il existe dans le Parti un état d'esprit pér-mettant à des camarades au courant de l'existence de tels groupes de ne pas en informer le Parti. Ces deux faits montrent qu'une détérioration extraordinaire de la situation dans le Parti s'est produite depuis le 12° Congrès. x

Au moment le plus périlleux du communisme de guerre, le système de désignation dans le parti n'avait pas atteint .le dixième de l'extension qu'il a maintenant, Nommer les secrétaires des comités provinciaux est maintenant devenu la règle. Cela donne au secrétaire une position essentiellement indépendante par rapport à l’organisation locale... Le 12 Congrès avait été mené sous le signe de la démocratie. Maints discours prononcés à l'époque pour défendre la démocratie ouvrière me semblérent exagérés et, dans une grande mesure, démagogiques, étant donné l'incompatibilité d’une démocratie ouvrière pleinement développée sous le régime de la dictature. Mais il était parfaitement clair que l'état de pression de la période du communisme de guerre devait faire place à une responsabilité plus large et plus vivante du Parti. Cependant le régime actuel qui commença à se former avant le 12° Con-

Êl grès et qui, ensuite, se renforça et acquit sa forme finale, est beaucoup plus éloigné de la démocratie ouvrière que le régime de la période la plus périlleuse du communisme de guerre. La bureaucratisation de l'appareil du Parti s'est développée dans des proportions inouies par la ms-thode des désignations effectuées par le Secrétariat. Ainsi a été créée une très large couche de fonctionnaire du Parti qui ont pénétré dans l'appareil du Parti et du gouvernement, et qui ont complé-tement renoncé à leurs opinions en tant que membres du Parti — du moins à les exprimer ouvertement — comme s'ils avaient admis que la hiérarchie du secrétariat est l'appareil qui crée l'opinion et qui décide pour le Parti, Au dessous de cette couche se trouve la large masse du Parti, sans opinion propre, à laquelle toutes les décisions sont présentées sous forme de sommations ou d'ordres. Au sein de cette masse de base du Parti s’accumule une charge extraordinaire de mécontentement.., Ce mécontentement ne se dissipe pas au moyen de l'influence de la masse sur l’organisation du parti (élection des comités du Parti, des secrétaires, etc.) mais augmente en secret, conduisant ainsi à des tensions internes.

Les membres du Comité Central et de la Commission centrale de contrôle savent que, tout en luttant avec la plus grande décision et énergie à l'intérieur du Comité Central contre une politique fausse, j'ai délibérément évité de soumettre la lutte qui s'y livre à l'appréciation même d’un cercle très étroit de camarades, en particulier à ceux qui — si le cours du Parti eut été ce que raisonnablement il aurait dû être — occuperaient dans le Comité Central des positions éminentes, Je suis obligé de déclarer que mes efforts depuis un an et demi sont restés sans résultat. Ceci implique le danger que le Parti soit pris au dépourvu par une crise d’une gravité exceptionnelle... Face à la situation, je considère non seulement de mon droit mais de mon devoir de faire connaître le véritable état de choses à tous les membres du Parti que je considère suffisamment préparés, mûrs et doués de sanz-froid et, par conséquent, capables d'aider le Parti à sortir de cette impasse sans convulsions fractionnelles ».

Une semaine plus tard, 46 membres et dirigeants du P.C. de l'U.R.S.S. parmi Îles plus eminents adressèrent de leur côté une lettre au C.C, reprenant l'essentiel des critiques formulées par Trotsky et demandant la convocation d'une conférence spéciale afin de prendre les mesures nécessaires pour sortir de la crise existant dans le pays et le parti. Parmi les signataires de cette lettre figuraient : Piatakov, Mouralov, Serebriakov, Be-leberodov, Rosengolz, Sosnovsky, Voronsky, Preobragensky, I. N, Smirnov, Antonov Ovseenko, V. Smirnov, Sapronov, Boubnov, Kossior, etc. Presque tous ces signataires de la lettre des 46 furent plus tard exécutés par Staline dans la période 1936-1939.

En décembre 1923, Trotsky écrit la fameuse série d'articles connus sous le nom de « Cours nouveau», véritable charte de la démocratie proléta-rièenne qu’il continua à opposer en vain à la bureaucratisation accélérée de l'appareil de l'Etat et du Parti,

En janvier 1924, Lénine meurt et son testament (9) non seulement resta inexécuté mais fut même caché au parti.

Staline, aidé en cette période aussi bien par Zinoviev, Kamenev que par Boukharine, tous coalisés contre Trotsky et le programme de l'Opposition de gauche (10), se voit enfin les mains libres. Il consolide son pouvoir bureaucratique, aidé socialement par les forces de la bureaucratie privilégiée de l'Etat et du Parti, et les forces néo-bourgeoises du Nepman et du koulak SRE ENT l'application de la N.E.P, en l’absence d’une industrialisation planifiée la contre-balançant., Par contre le prolétariat soviétique, fatigué par les années de la guerre civile, les difficultés économiques, et désappointé par le recul général de la révolution mondiale à partir de 1923, battait déjà en retraite,

Staline devenait insensiblement le porte-parole politique des couches sociales de la bureaucratie montante. Il n’a vaincu l’Opposition de gauche dirigée par Trotsky et toute une pléiade de vieux bolcheviks que grâce à la conjonction de ces conditions sociales et politiques, à la complicité d'hommes comme Zinoviev, ame-nev, Boukharine, qui l'ont couvert auprès du Parti et des masses de leur prestige, et au contrôle de l'appareil du Parti qu'il possédait déjà en partie dès 1923. Entre la 13° Conférence du P.C. de l'U.R.S.S. (janvier 1924) et le 13° Congrès du Parti (mai 1924), Staline fit entrer au parti 240.000 nouveaux membres, soit une augmentation de 50 %, Du 14° Congrès (1925) au 15° Congrès, tenu à la fin de 1927 et qui exclut Trotsky et toute l'Opposition de gauche, Staline introduisit dans le Parti 100.000 nouveaux membres paysans dont la majorité appartenait aux couches aisées de la paysannerie(11). :

Le Parti qui, en 1927, exclut Trotsky ainsi que Zinoviev et Kamenev

(9) Voir appendice, ainsi que les commentaires de Trotsky l'accompagnant.

(10) Déjà résumés en deux points essentiels et reliés organiquement : industrialisation selon un plan et démocratie prolétarienne.

(11) Au même moment où le parti perdait environ 100.000 membres ouvriers d'usine.

(12), était déjà un tout autre paru que celui de Lénine, ;

Voici comment le dépeint la plate-forme de Opposition de gauche, document qui fut soumis à la discussion préparatoire au 15° Congrès signé par les 13 membres suivants du C.C. de Lénine : Trotsky, Zinoviev, Kamenev, Piatakov, Radek, Rakovsky, Smilga, Sokolnikov, _Evdokimov, Peterson, Bakayev, et qui réunit par ailleurs 10.000 signatures de membres du Parti :

« Le bureaucratisme grandit dans tous les domaines, mais où sa croissance est particulièrement pernicieuse, c'est dans le Parti, Aujourd'hui, le bureaucrate « dirigeant » du Parti raisonne de la façon suivante : “ 1

« Nous avons des membres du Parti qui pensent que le point de départ du Parti le comprennent pas encore clairement ce qu'est le Parti, ce qu'il représente. Ils c'est la cellule, que la cellule est la première brique, qu'ensuite vient le Comité de rayon, puis les autres comités se superposant jusqu'au C.C. Mais il n'en est pas ainsi. Notre parti doit être considéré d'en haut. Et cet ordre doit être respecté dans les rapports réciproques pratiques et dans tout le travail. («Molot» du 2-55-27, discours du secrétaire adjoint du Comité régional du Caucasse du Nord, le camarade Jivov.) LR

La définition de la démocratie intérieure du Parti donnée par d'autres camara-des plus responsables encore, tels que les camarades Ouglanov, Molotov, Kaganovitch (Pravda du 4-6-26, 13 juin 1926, etc.) a le même sens. Cette « nouvelle » structure du Parti porte en elle de gros dangers. Si nous acceptions réellement que le «parti doit être considéré d'en haut » cela signifierait que le parti de Lénine, le parti des masses ouvrières n'existe plus. :

V. Ces dernières années, l'anéantisse-ment de la démocratie intérieure du Parti se poursuit systématiquement, à l'encontre de tout le passé du Parti bolchevik, à l'encontre de décisions précises de toute une série de congrès du Parti. Le système de l'éligibilité disparaît. Les principes d'organisation du bolchevisme sont dénaturés à chaque pas. Les statuts du Parti sont systématiquement modifiés dans le sens d'une augmentation des droits des organismes supérieurs et d'une diminution des droits des cellules de base. La durée du mandat des Comités de districts, de rayons, de régions, du C.C. se prolonge d’un, de deux ans et plus: Les bureaux des comités régionaux du parti, des soviets, des syndicats, etc., sont en fait inamovibles pendant trois et cing ans. Le droit de chaque membre du Parti, de chaque groupe « de porter les divergences de principe devant tout le Parti» (Lénine) est en fait aboli. Les congrès et les conférences sont con-

(12) Associés à l'Opposition de gauche en 1926, pour rompre à nouveau avec elle immédiatement après leur exclusion du Parti, voqnes sans que les questions aient été librement discutées par l’ensemble du Parti, ainsi qu'il en était du temps de Lénine, et le fait de réclamer de telles discussions est considéré comme une violation de la discipline du Parti, Les paroles de Lénine déclarant que l’«Etat-major » doit s'appuyer effectivement sur la bonne rs consciente de l'armée qui son «Etat-major » en même temps qu'elle dirige (tome IV, page 318) sont complètement ouhlées. 11e

En liaison étroite avec le cours général actuel, un processus extrémement important s’accomplit à l'intérieur du Parti, qui consiste à évincer les vieux membres qui ont passé par le travail illégal ou du moins par la guerre civile, plus particulièrement capables de défendre leurs opinions et de les remplacer par de nouveaux éléments, faisant surtout rpeuve d’obéissance passive. Cetie obéissance, encouragée par la direction sous le couvert d'une discipline révolutionnaire n'a en réalité rien de commun avec elle.

Il arrive souvent que les nouveaux membres du Parti, qui viennent de la catégorie des ouvriers qui, autrefois, se distinguaient par leur soumission complète aux anciens gouvernants, sont actuellement poussés à des postes dirigeants dans les cellules ouvrières ainsi que dans l'administration. Ces éléments tâchent de rentrer dans les bonnes grâces, en affichant démonstrativement leur vive animosité envers les vieux ouvriers. — militants du parti — guides de la classe ouvrière dans les moments les plus difficiles de la Révolution,

Ces déviations, sous une forme beaucoup plus répugnante, sont transportées dans l'appareil de l'État. On y trouve souvent le spécimen accompli du «membre du Parti» fonctionnaire soviétique, jurant dans les moments solennels par Octobre, accomplisssant, avec une indifférence complète, la tâche qui lui est fixée, s’enracinant dans les milieux petit-bourgeois, ergotant, dans la vie privée, sur les dirigeants et, le jour réservé aux réunions du Parti, y attaquant l'opposition,

Les droits réels des membres du Parti haut placés (en premier lieu du secrétaire) sont beaucoup plus grands que les droits réels des centaines de communistes de la base. Petit à petit, l'appareil s'empare de tout le travail du Parti et laisse celui-ci à l'arrière-plan. Ceci est couronné par une «théorie» de Staline qui nie la position de Lénine — indiscutable pour chaque bolchevik — disant que la _dictature du prolétariat ne peut être réalisée que par la dictature du Parti.

L'anéantissement de la démocratie intérieure du parti mène à l’anéantissement de la démocratie ouvrière en général, dans les syndicats et dans d’autres organisations sans parti de masses.

On déforme les divergences intérieures du Parti. Durant des mois et des années on mène une polémique empoisonnée contre le point de vue des bolcheviks qui sont classés comme «opposition ». On ne leur donne pas la possibilité de faire connaître leur point de vue dans la presse du Parti. Les mencheviks, cadets, socialistes révolutionnaires, le Bund, les sionistes d'hier, polémiquent dans les colonnes de la Pravda contre les documents envoyés au C.C. par ses membres, en ma-quillant et déformant certaines phrases séparées du contexte. Mais les documents eux-mêmes ne sont jamais publiés, On oblige les cellules du Parti à voter et «condamner» les documents qu'ils ne connaissent même pas.

Le Parti est obligé de juger des divergences sur des documents altérés de l’opposition, sur les idées fausses et grossièrement mensongères qu'on lui attribue. Les paroles de Lénine « qui croit sur simple parole est un idiot incurable» sont remplacées par cette nouvelle formule : «qui ne croit pas sur simple parole est un oppositionnel ». Les ouvriers d'usine qui partagent le point de vue de l’op sition paient pour leurs idées par le chô mage. Un membre du Parti du rang ne peut pas manifester ouvertement son opinion. Les vieux militants du Parti ne peuvent s'exprimer ni dans la presse, ni dans les réunions du Parti.

On accuse perfidement les bolcheviks qui défendent les idées de Lénine de vouloir créer un «deuxième parti». Cette dernière accusation a été agitée dans le but de dresser les ouvriers contre l’opposition qui, chose tout à fait naturelle, défend de toutes ses forces l'unité du Parti. N'importe quelle critique dirigée contre les fautes menchévistes, grossières de Staline (dans les que ns de la Révolution Chinoise, du comité anglo-russe, etc.) est représentée comme «anti-parti», alors que Staline n'a jamais demandé l'avis du Parti sur sa politique chinoise et sur d’autres questions essentielles. Les accusations contre l'opposition de vouloir créer un «deuxième parti» sont lancées par ceux qui voudraient pouvoir éloigner du Parti les bolcheviks léninistes, et avoir les « mains libres» pour suivre leur ligne opportuniste.

VI. Actuellement, presque toute l'éducation du Parti et tout le travail élémentaire d'éducation politique est ramené à mettre continuellement sur la sellette l'opposition. La méthode qui consiste à convaincre est remplacée par celle qui coasiste à obliger et, en plus, la méthode qui consiste à égarer le parti est à l’honneur. Depuis que l'éducation élémentaire politique est faite de cette manière, les militants du parti s'en détournent. La participation aux écoles du Parti et aux cercles dans lesquels on s'occupe continuellement de l'opposition est très minime. Le parti oppose une résistance pasSive au cours officiel faux de l'appareil du Parti.

VII. Durant ces derniers temps, dans le parti, non seulement le carrièrisme, le bureaucratisme, l'inégalité grandissent, mais des éléments hostiles, qui n’ont rien de commun avec sa composition de classe, pénètrent dans ses rangs — l'antisémitisme. Une lutte sans merci contre de telles tendances est nécessaire, pour être à même de conserver le Parti.

VIII. Pendant ce temps, le feu de la répression est dirigé exclusivement à gauche. Les exclusions d'oppositionnels sont chose commune et sont faites pour des motifs divers: intervention dans sa propre cellule, interruption violente, tentatives de rendre public le testament de Lénine. Il n’est pas rare de constater que par leur niveau politique et leur attache-ment au parti les exclus dépassent de beaucoup ceux qui les ont exclus. Ces camarades qui sont mis en dehors du Parti parce qu'ils manquaient de «confiance » et étaient «pessimistes » concernant Chang Kai Chek et Purcell, vivent toujours la vie du Parti et lui sont beaucoup plus fidèles que de nombreux fonctionnaires du Parti.

IX. L'avalanche de mesures répressives de menaces, qui, de toute évidence, augmente dans la mesure où la date du XV: Congrès approche, a pour but d’inii-mider encore davantage le Parti et signifie que le groupe uni de Staline-Rykov, pour cacher les fautes politiques commises, utilise les pires mesures, mettant le Parti toujours devant le fait accompli. La ligne politique du C.C. (qui a été instaurée au XIV Congrès par une soli-darisation de principe avec Staline) est fausse, Le noyau actuel du C.C., en va-oillant, va continuellement à droite. L'anéantissement de la démocratie intérieure du parti est provoqué par une fausse ligne dans son essence même, Cette ligne, dans la mesure où elle reflète la pression des éléments petit-bourgeois, l'influence des couches non-prolétariennes qui enveloppent notre Parti, ne peut être appliquée que par une pression d'en haut. En ce qui concerne le domaine théorique, le monopole se trouve entre les mains de l' « école des jeunes », autrement dit, entre les mains des révisionnistes qui, à n'importe quel moment, sont prêts à accomplir les tâches littéraires qui leur sont fixées par l'appareil. En même temps, les meilleurs éléments de la jeunesse bolchevique, qui sont imprégnés de la véritable tradition du Parti bolchevik, non seulement sont éloignés de l'accomplissement de ce travail, mais sont soumis à des poursuites.

Dans le domaine de l'organisation, depuis longtemps, le Bureau Politique dépend complétement du Secrétariat. Il en est de même du Secrétariat envers le Secrétaire général, Ainsi s'est réalisé ce que Lénine craignait le plus et qu'il a formulé dans son testament : Staline ne sera pas suffisamment loyal, il n'utili-sera pas seulement pour le bien du Parti le « pouvoir illimité » qu'il a « concentré entre ses mains» (lettres de Lénine du 25 décembre 1922 et du 4 janvier 1923).

Actuellement, au (C.C. comme dans d’autres organes du Parti et de l'Etat il existe trois tendances fondamentales.

Première tendance. — Incontestable déviation de droite. Cette tendance elle-même est composée de deux groupes: un de ceux-ci, par son opportunisme, reflète dans une large mesure les tendances du paysan moyen, « économiquement fort », il mise sur lui et s'inspire de ses désirs. Ce groupe est celui des camarades Rykov, Smirnov, 4.P. Kalinine, G. Petrovsky, Tchoubar, Kaminsky et autres. A côté d'eux, tout à fait près, travaillent les «sans-parti)y Kondratiev, Sadirine, Tchayanov et autres «hommes d'affaires» politiques de la paysannerie aisée qui prêchent plus ou moins ouvertement les idées outrialovistes, Chaque départe-ment, et quelquefois chaque district, ont actuellement leurs petits Kondratieb et Sadirine, ayant entre leurs mains un brin de pouvoir et possédant un peu d’influence. L'autre groupe est composé des couches de fonctionnaires supérieurs des syndicats, qui mise sur les couches mieux rétribuées des ouvriers et des employés. Ce groupe, en particulier, a pour caractéristiques ses aspirations de rapproche-ment avec les Amsterdamiens. Il est personnifié par Tomsky, Melnitchansky, Do-gadov et autres. Entre ces deux groupes se produisent des frictions, mais ils sont liés par la volonté commune de donner un coup de barre à droite à la ligne du Parti et de l'Etat dans sa politique internationale et intérieure. IIs se distinguent tous deux par le fait qu'ils font abstraction des théories léninistes et qu'ils rejettent la tactique de la révolution mondiale.

Seconde tendance, «centriste» et de l'appareil. Le groupe a comme chefs les camarades Staline, Molotov, Ouglanov, Kaganovitch, Mikoyan, Kirov. Ils sont le véritable bureau politique. Boukharine, en se balançant tantôt d'un côté, tantôt de l’autre, « unifie » la politique de ce groupe. Le groupe centriste et de l'appareil, comme tel, ne traduit pas l'esprit dés masses, mais tente, non sans succès de se faire passer pour le Parti lui-même. Les « dirigeants » du Parti, les syndicats, des organes économiques de Ia co0-pération, de l'appareil d'Etat se comptent actuellement par dizaines de milliers. Dans cette couche il y a un nombre respectable de bureaucrates « ouvriers », transfuges des milieux ouvriers et qui ont perdu tout lien avec ceux-ci.

Il est inutile de dire que dans les organes dirigeants, qui ont une importance formidable pour les destinées de la Révolution, travaillent des milliers et des milliers de révolutionnaires inébranlables, d'ouvriers qui n’ont pas rompu leurs liens avec les masses, qui s’adonnent complètement à la cause des ouvriers. C’est sur eux que s'appuie le travail véritablement communiste dans ses organes,

L'altération de la ligne politique et du régime intérieur du parti provoque une véritable bureaucratie dans de nombreuses couches. Le pouvoir réel de ces couches est formidable, C’est justement cette catégorie de «dirigeants» qui exige la «tranquilité », «un bon travail» et est toujours «contre la discussion». C’est justement elle qui est prédisposée à déclarer avec satisfaction (et parfois en le croyant sincèrement) que chez nous «on en est presqu’au socialisme », que nous avons rempli les « neuf dixièmes du programme » de la révolution socialiste. Cette couche tend à regarder le Parti de haut et plus encore les ouvriers, les manœuvres, les chômeurs, les ouvriers agricoles. Elle voit l'ennemi principal à gauche, dans les révolutionnaires léninistes et lance le mot d'ordre «Feu à gauche ». Pour le moment, les groupes de droite et du «centre » sont unis par leur haine commune de l'opposition, L’exclusion de ces deux groupes. celle-ci ne ferait que hâter la lutte entre Troisième tendance: opposition. Elle représente l’aile léniniste dans le Parti. Les misérables tentatives de la représenter comme une opposition de droite (en lui attribuant des déviations social-démocrates, etc.) sont faites dans le but de cacher le propre opportunisme de la majorité, L'opposition est pour l'unité du Parti. Pour réaliser son programme d’exclusion de l’opposition, Staline l’accuse de vouloir constituer un «deuxième parti», À ceci, l'opposition répond: «Unité du P.C. léniniste de l’U.R.S.S. à tout prix». La plate-forme de l'opposition est intégrale-ment exposée ici. Les ouvriers du Parti et les véritables éléments bolcheviks-léninistes la soutiendront.

Dans les conditions actuelles, des plus difficiles, où l'opposition doit lutter pour la cause de Lénine, il est inévitable que des individualités quittent les rangs de l'opposition. Des changements d’individualités auront lieu dans les trois tendances dirigeantes, mais cela ne changera absolument rien.

IX. — Tout ceci, pris en bloc, crée la crise du parti. Les divergences intérieures du parti, depuis la mort de Lénine, s’approfondissent, prennent de l'ampleur, touchent des questions essentielles,

La volonté primordiale des masses du Parti est l'unité. Le régime actuel les empêchent de comprendre d’où vient le véritable danger qui menace l'unité du Parti. Toutes les machinations de Staline ont pour but de mettre la masse du parti dans n'importe quelle question essentielle et brülante, devant ce dilemme : « ne plus défendre son opinion ou être accusé de vouloir sa scission ».

Notre tâche consiste à maintenir l'unité du Parti à tout prix, à repousser toute tentative de scission, d’amputation, d’exclusion, etce., et en même temps donner au Parti la possibilité d'examiner et de résoudre librement les questions litigieu-ses dans les cadres d’un parti unique.

En démontrant les fautes et les anomalies qui existent actuellement dans le Parti, l'opposition est profondément convaincue que la masse ouvrière essentielle du Parti saura, malgré tout, ramener à nouveau le Parti dans la voie léniniste, La besogne essentielle de l’opposition est de l'aider dans cette tâche. »

La lutte pour lindustrialisation du pays

Nous avons eu déjà l’occasion de noter que ce fut Léon Trotksy qui, le premier, posa en U.R.S:S. la question d’une industrialisation accélérée dans le cadre d'un plan pour l'ensemble de l’économie. La légende stalinienne, que Khrouchtchev ne renie toujours pas, voudrait accréditer lopinion que c’est Staline et ses collaborateurs qui, dès la mort de Lénine, luttèrent en U.R.S.S. pour l’industrialisation et le plan, soi-disant contre une opposition, Trotsky inclus.

La Doré historique dans ce domaine comme dans ous les autres, est exactement le contraire de la version stalinienne. Trotsky et lOpposition de gauche furent accusès dés 1924 d'être partisans d’une « super-industrialisation » soi-disant au détriment de la cpaysannerie». Cela ne les avait déjà pas empêché de lutter seuls avec conséquence pour l'industrialisation et le plan en tant que remèdes essentiels pour parer à un développement ect des forces néo-capitalistes engendrées par la N.E.P., pour un développement harmonieux et équilibré de l’ensemble de l’économie soviétique, et pour préparer la base ma-lérielle et technique adéquate à une collectivisation ultérieure, effective et non administrativement forcée de l’é-conorie agricole.

Et voici maintenant les preuves de cette ligne conséquente poursuivie par Léon Trotsky et l'Opposition de gauche dès 1922 déjà. Nous avons vu que Trotsky a posé la question de l'industrialisation selon un plan déjà au XII Congrès du P.C. de l'U.R.S.S. en mars 1922 et que le Congrès fut amené à adopter cette position.

Revenant sur cette question, dans le « Cours Nouveau », il écrit en 1923 ceci :

«Il est à remarquer que beaucoup de personnes ont encore maintenant des idées enfantines sur la question du plan économique : « Nous n'avons pas besoin, disent-elles, de nombreux (? !) plans ; nous avons un plan d'électrification, laissez-nous l'exécuter !» Ce raisonnement dénote une inintelligence complète des éléments mé-mes de la question. Le plan perspectif d'électrification est entièrement subordonné aux plans perspectifs des branches fondamentales de l'industrie, des transports, des finances et, enfin, de l'agriculture. Tous ces plans partiels doivent être tout d'abord accordés entre eux d'après les données dont nous disposons sur nos ressources et nos possibilités économiques.

C'est sur le plan général ainsi concerté, par exemple annuel (comprenant les fractions annuelles des plans particuliers pour trois ans, cinq ans, etc., et représentant uniquement des hypothèses) que peut et doit s'appuyer pratiquement l'organe directeur qui assure la réalisation du plan et qui apporte les modifications nécessaires au cours de cette réalisation. Tout en restant souple, la direction alors ne dégénérera pas en une série d'improvisations, dans la mesure où elle se ba-sera sur une conception générale logique de l'ensemble du processus économique et tendra, tout en introduisant les modifications nécessaires, à parfaire, à préciser le plan économique conformément aux conditions et aux ressources matérielles.

« Tel est le schéma général du plan dans l'économie étatique. Mais l'existence du « marché » en complique considérablement la réalisation, Dans les régions excentri-ques, l'économie étatique se soude ou tout au moins cherche à se souder avec la petite économie paysanne. L’organe direct de la soudure est le commerce des produits de la petite et, en partie, de la moyenne industrie, et ce n'est qu'indirectement, partiellement et plus tard, qu'entre en jeu la grande industrie des-servant directement l'Etat (armée, transports, industrie étatique). L'économie paysanne n'est pas régie par un plan, elle est conditionnée par le marché qui se développe spontanément. L'Etat peut et doit agir Sur elle, la pousser en avant, mais il est encore absolument incapable de la canaliser d'après un plan unique. Il faudra encore de longues années pour y arriver (vraisemblablement grâce surtout à l'électrification). Pour la période prochai-ne, qui nous intéresse directement, nous aurons une économie étatique dirigée selon un plan déterminé, se soudant de plus en plus au marché paysan et, par suite, s'adaptant à ce dernier au fur et à mesure de son développement.

Quoique ce marché se développe spontanément, naturellement, il ne s'ensuit pas que l'industrie étatique doive s’y adapter spontanément. Au contraire, nos succès dans l’organisation économique dépendront en grande partie de la mesure uù, par une connaissance exacte des Conditions du marché et par des prévisions économiques justes, nous arriverons à accorder l'industrie étatique avec l'agriculture selon un plan déterminé. La concurrence entre les différentes usines ou entre les trusts étatiques ne change rien au fait que l'Etat est le possesseur de toute l’industrie nationalisée et que comme possesseur, administrateur et directeur, il considère son avoir comme un tout par rapport au marché paysan. »

En 1925, Trotsky, ayant momentanément cru, après le 14° Congrès, que la direction du Parti se ralliait à son argumentation sur une industrialisation accélérée, se montra plus optimiste quant à l'avenir. Il envisagea dans les termes suivants l'effort à faire dans cette direction :

« Dans les années d’avant-guerre, notre industrie s’accroissait en moyenne de 6-7 % par an. Ce coefficient est assez élevé. Mais il apparait absolument minime en comparaison des coefficients d'aujourd'hui où l’industrie augmente de 40-50 % dans l’année. Mais cependant, ce serait une erreur grossière d'opposer simplement et sans plus, ces deux coefficients de croissance. Jusqu'au moment de la guerre, l’accroissement de l’industrie s’accomplissait surtout par la construction de nouvelles usines, En ce moment, cet agrandissement se fait dans une bien plus grande mesure par l’utilisation des anciennes usines et par l'utilisation de l’ensemble de l'outillage déjà existant. De là, l'allure tout à fait extraordinaire de l’essor. Et il est tout à fait naturel qu’au moment de la fin du processus de reconstruction, le coefficient de croissance baisse sensiblement. Cette circonstance a une importance tout à fait extraordinaire, car elle détermine, dans une certaine mesure, notre situation à l’intérieur du monde capitaliste. Il faudra que la lutte pour notre place socialiste « au soleil », soit, d'une façon ou d'une autre, une lutte pour un coefficient de croissance de production le plus élevé possible. Cependant, la base et, en même temps, la valeur-limite de cette croissance, consiste dans la masse disponible de valeurs matérielles,

Mais, s’il en est ainsi, si le processus de reconstruction rétablit chez nous, au fond, les anciennes relations entre l’agriculture et l’industrie, entre le marché de l'intérieur et celui de l'étranger (exportation de blé et de matière première, importation de machines et d'objets manufacturés), cela ne significrait-il pas qu'il tend aussi à rétablir le coefficient de croissance économique d’avant-guerre, et que nous devrons descendre des 40-50 % aujourd’hui aux 6 % de l’époque d'avant-guerre? A cette question, on ne peut naturellement pas faire pour le moment, une réponse très précise. Cependant, nous pouvons dire avec certitude : avec l'existence d'un Etat socialiste, d'une industrie socialiste et d'une réglementation de plus en plus fermement établie des processus économiques fondamentaux (dont font partie l'exportation et l'importation), nous pourrons conserver, même après avoir atteint le niveau d'avant-guerre, un coefficient de croissance qui dépassera, de loin, aussi bien notre propre coefficient d’avant-guerre que la moyenne des chiffres de comparaison capitalistes, »

Il considérait que « l'établissement du principe du plan d'Etat dans la technique de production que nous venons seulement d'introduire, promet pour des temps très prochains une augmentation considérable et loujours croissante de notre coefficient de production» (souligné par nous).

Le plan, selon Trotsky, serait un des avantages principaux de l’économie soviétique pour assurer un très haut coefficient de développement industriel. Il faisait, d’autre part, déjà dépendre «le renouvellement socialiste de l'agriculture> non pas «par les coopératives considérées

Quel doit être le rythme de

« La seule base matérielle du socialisme ne peut être que la grosse industrie mécanique, capable de réorganiser l’agriculture» (Lénine, T. 18, première partie, page 316).

La condition indispensable de notre développement socialiste, dans sa période primitive actuelle, dans la situation historique du moment, c’est-à-dire dans l’en-comme forme pure d'organisation mais au moyen des coopératives appuyées sur l'industrialisation de l'agriculture, son électrification et son industrialisation générale ».

Il ajoutait: «C'est-à-dire que le progrès technique et socialiste de l'agriculture, ne peut pas être séparé d'une prépondérance croissante de l’industrie dans l’économie générale du pays.

«Et ceci à son tour signifie que dans le développement économique à venir le coefficient dynamique de l'industrie surpassera le coefficient dynamique de lagriculture d’abord lentement, ensuite toujours plus vite, jusqu’au moment où cette opposition aura disparu» (13).

En cette période Staline, allié à Boukharine, se moquait ouvertement des coefficients de 15 à 18 % formulés avdc prudence par l’Opposition de Gauche comme rythme possible à atteindre pour le développement annuel de l'industrie, pulvéri-sait les «plans fantastiques de l’Opposition » et déclarait que l’industrie ne devait pas Use trop d’avance en se détachant de lagricul-ture et en négligeant le rythme d'accumulation dans notre pays».

Molotov de son côté répétait « On ne peut pas se laisser choir (!) dans les conditions présentes aux illusions des paysans pauvres sur la collectivisation des grandes masses »,

Encore en avril 1927 Staline affirmait en séance plénière du Comité Central que commencer la construction de la grande centrale électrique du Dnieper, ce serait, pour l'U.R.S:S., «comme pour le moujik s'acheter un gramophone au lieu d’une vache ».

Mais voici ce que dit à ce propos, mieux que tout autre document, la Plate-forme de l'Opposition de Gauche (1927) déjà citée.

(13) Citations toutes extraites de la série d'articles ayant paru dans la « Pravda », août-septembre 1925, et publiés ensuite en livre sous le titre « Vers le capitalisme ou vers le Socialisme ? ».

développement de l’industrie ?

tourage capitaliste et avec le retard de la révolution mondiale, consiste en un rythme de l’industrialisation qui apporterait pour la période prochaine tout au moins la solution aux problèmes suivants :

1 Les positions matérielles du prolétariat de notre pays doivent, dans certains domaines, se renforcer de façon absolue et dans d’autres de façon relative (augmentation du nombre des ouvriers occupés, diminution du nombre des sans-travail, croissance du niveau matériel des ouvriers et en particulier augmentation de la surface habitable pour chaque personne à la norme sanitaire) ;

2° Le travail de l'industrie, du transport et des stations électriques doit, pour le moins, grandir de façon à ne pas retarder sur les nécessités grandissantes et les ressources du pays dans leur ensemble ; ser insensiblement à une base technique

3° L'agriculture doit en arriver à pas-base de matières premières agricoles tou-plus élevée et garantir l’industrie d’une jours grandissante ;

4° Dans le domaine du niveau du développement des forces productives, de la technique, de la croissance du bien-être matériel des ouvriers et des travailleurs en général de l’U.R.S.S., il faut que, dès les prochaines années, nous ne retardions pas sur les pays capitalistes, mais que nous les rattrapions ;

5° L'industrialisation doit garantir la défense du pays et en particulier le développement convenable de l'industrie de guerre ;

6° Les éléments du socialisme de l’économie d'Etat, de la coopération doivent grandir systématiquement, éliminant certains éléments de l'économie pré-socialiste (capitalistes et pré-capitalistes), se soumettant et transformant les autres.

Malgré les progrès importants dans le domaine de l’industrie, de l’électrification et des transports, l'industrialisation est loin d’avoir atteint le niveau de développement indispensable et possible. Le rythme suivi actuellement dans l’industrialisation et celui tracé pour les années prochaine sont nettement insuffisants.

I est évident qu’il n'existe et ne peut exister une politique qui permette d’un seul coup de vaincre toutes les difficultés et de sauter par dessus une longue pério-de de développement de l'économie et de la culture. Mais la situation arriérée de notre économie et de notre culture exige une tension extraordinaire de nos forces et de nos moyens, une mobilisation rationnelle et opportune de toutes les réserves, une utilisation juste de toutes les ressources en vue de l'industrialisation rapide du pays.

Le retard chronique de notre industrie, ainsi que des transports, de l'électrifica-tion et de la construction sur les deman-des et les besoins de la population, de l’économie nationale et du système social de l’'U.R.S.S. dans son ensemble, paralyse tout le roulement économique, rétrécit la réalisation de la partie commerciale de la production agricole et de son exportation, maintient l'importation dans un cadre restreint, fait monter les prix au-dessus du prix de revient, crée l'instabilité du tchervonetz. enraye le développement des forces productives, retarde la croissance du bien-être matériel des mas-mes ouvrières et paysannes, provoque un accroissement dangereux des sans-travail, une aggravation des conditions locatives, nuit à la soudure entre l’industrie et l’économie agricole et affaiblit la capacité de défense du pays.

Le rythme insuffisant du développement de l’industrie provoque à son tour un re-pre dans la croissance de l'économie rurale. »

La critique du projet de plan présenté par la direction Staline-Boukharine

« La question concernant un plan pour une durée de cinq ans du développement de l’économie nationale qui figure à l'ordre du jour du XV° Congrès doit devenir, avec raison, le centre de l’attention du Parti. Le projet de la Commission du plan d'Etat n’est pas encore officiellement adopté et il est peu probable qu’il le soit dans sa forme actuelle. Mais il révèle, néanmoins, l'expression la plus systématique et la plus achevée de la ligne essentielle de la direction de l’économie,

Les dépenses des capitaux de l’industrie, d’après le plan, n’augmentent pres-que pas d'année en année (1.142 millions pour l’année prochaine, 1.205 millions pour 1931) et par rapport à la somme to-

Où trouver les ressources

« A Ja question: « Où trouver les ressources indispensables pour solutionner plus énergiquement, à la manière révolutionnaire, les tâches d'une réelle industrialisation, pour accentuer le développement culturel des masses d'où découlent les destinées de la dictature socialiste », l'opposition répond :

tale investie dans l’économie nationale, elles tombent de 36,4 % à 27,8 %. Les sommes prélevées sur le budget de l'Etat et versées dans l'industrie tombent au cours de ces années à peu près de 200 millions à 90 millions de roubles.

L'augmentation de la production est prévue de 4 à 9 % chaque année comparativement à l’année précédente, ce qui est le rythme des pays capitalistes dans la période de relèvement rapide. Les avantages gigantesques de la nationalisation des terres, des moyens de production, des banques et de la centralisation des directions, c’est-à-dire les avantages de la révolution socialiste, n’ont presque pas influencé le plan de cing ans. »

pour l’industrialisation ?

La source principale pour trouver les fonds indispensables est une nouvelle repartition du revenu national, une utilisation rationnelle du budget des crédits, des prix. Une juste utilisation des rapports avec l’économie mondiale doit nous fournir les ressources supplémentaires.

Il est faux de déclarer que le rythme du développement de l'industrialisation est influencé directement par le manque de ressources. Les ressources ne sont pas grandes, mais elles existent. El faut avoir une politique juste !

Le plan d'Etat pour 5 ans doit être rejeté et condamne comme incapable de s’accorder avec la tâche de « transformation de la Russie de la Nep en Russie s0-cialiste ».

Dans le budget de 1927-28, il faut augmenter les ressources pour la défense (surtout pour l'industrie qui travaille pour la guerre), pour l'industrie en général, pour l'électrification, pour les transports, pour la construction locative, pour la collectivisation de l’agriculture.

Repousser énergiquement toutes les tentatives tendant à supprimer le monopole du commerce extérieur. S'engager ferme-ment dans la voie de l’industrialisation, de l’électrification, de la rationalisation, dans celle de l'élévation de la force technique de l’économie, dans la voie de l’amélioration de la situation matérielle des masses. »

Telle était la situation dans le Parti et le pays fin 1927, date à laquelle l'Opposition de Gauche fut formellement interdite et ses dirigeants exclus du Parti. La défense de ses opinions, exnosées dans la Plate-forme que nous venons de citer, fut déclarée incompatible avec l’appartenance au Parti.

La répression employée par l’anva-reil consolidé de Staline se déchaina contre les « trotskvstes » aussi bien en U.R.S.S. que dans tous les Partis de la III° Internationale. Par milliers les ovposants en U.R.SS,. prirent la route de la déportation,

Zinoviev et Kamenev, exclus, cani-tulèrent immédiatement devant Staline afin de rester coûte que coûte dans le Parti. Ce qui n’empécha pas Staline de les exclure à nouveau plus tard, de les réintégrer et enfin de Fée intenter le fameux procès de Moscou de 1936 dans lequel, ayant «avoué» leurs «crimes» fantastiques, ïls furent condamnés à mort et exécutés.

Plusieurs autres dirigeants de la la gauche capitulèrent durant cette période devant la répression inouïe qui se déclencha en U.R.S.S. Personne d’entre eux n’échappa par la suite à l'extermination physique. Une raison en amena de nombreux à justifier leur capitulation. Ils considérèrent aue Staline avait changé la ligne et s'était rapproché des thèses de l’'Opposition de gauche.

Après avoir combattu le -rogramme de lOpposition de gauche et exclu ses dirigeants avec la complicité tacite de Boukbarine, Staline se retourna brusquement contre la droite, adoptant empiriquement plusieurs des thèses de ’O--osition de gauche. Il «découvrit» les dangers provenant de lPac-croissement unilatéral des forces néo-capitalistes engendrées par la N.E.P. la prolifération des koulaks dans la campagne, et se déclara pour une industrialisation accélérée ainsi que pour la collectivisation de l’économie agricole,

« L’industrialisation fut mise à l’ordre du jour », écrit Trotsky (14). « Le quiétisme content de lui-même fit place à une impétuosité panique (15). Le mot d'ordre de Lénine, à demi oublié, « rejoindre et dépasser » fut complété en ces termes : « dans le plus bref délai ». Le plan quinquennal minimaliste, déjà approuvé en principe par le (15°) congrès du parti, fit place à un plan nouveau dont les principaux éléments étaient en entier empruntés à la plate-forme de l'Opposition de gauche défaite la veille, 11 Dnieprostroï, comparé hier à un gramophone, retint toute l'attention ».

Le virage économique est accompagné d'une attaque contre la droite, dont l’existence était niée par Staline jusqu’en octobre 1928. Encore à cette date Staline déclarait en effet: «Il est temps d'en finir avec les racontars sur l'existence d’une droite envers la-uelle le Bureau Politique de notre somité Central se montrerait tolérant ».

Mais, quelques jours plus tard, la presse officielle publiait des commentaires étranges sur Rykov, chef du gouvernement, accusé de <« spéculer sur les difficultés du pouvoir des Soviets», sur Boukharine, dirigeant de l’Internationale Communiste, qui s’était révélé « l’agent des influences libérales-bourgeoises >», sur Tomsky, président du Conseil Central des Syndicats, qui n’était qu'un « misérable trade-unioniste », Tous les trois, Rykov, Boukharine, Tomsky, appartenaient au Bureau Politique. Ils furent bientôt démis tous de leurs fonctions et publiquement humiliés par la fraction stalinienne triomphante.

La lutte contre la droite fut menée par Staline politiquement sur la base d'arguments empruntés à l’Opposition de gauche, mais dans des formes bureaucratiques que celle-ci n'avait jamais préconisées contre aucune tendance politique du parti.

La victoire complète de Staline, porte-parole de la bureaucratie montante, sur le parti de Lénine date d’alors. Staline venait « d'écraser » à la fois «le

(14) « La Révolution trahie ». (5) Devant les dangers engendrés par la N.E.P, trotskysme contre-révolutionnaire » et de « démasquer la nature koulak, anti-léniniste des opportunistes de droite ». Mais le parti de Lénine n’était plus là! « Vingt ans après la Révolution, s’est écrié Boukharine devant le Plé-nu du C.C. du P.C. de l'URSS. de janvier-février 1929, il n’y a pas un seul secrétaire d'un Comité de provin-ce qui soit élu. Le parti ne participe pas à la solution des questions. Tout est fait d'en haut ».

La défaite administrative, dans le parti, des tendances de gauche et de droite, oblenue vers 1930, fut la condi-lion nécessaire pour la consolidation

. du pouvoir absolutiste de Staline. Voilà ce que le rapport Khrouchtchev se garde toujours d'indiquer clairement.

Il fut réservé à Staline, muni d'un pouvoir déjà pratiquement incontrôlable, d'écrire dans les années 1930 un chapitre de l’histoire de l’U.R.S.S. que Khrouchtchev esquive également encore. Celui de la collectivisation forcée, réalisée lors du 1° Plan quinquennal et que les paysans soviétiques ne sauraient toujours pas oublier (16).

Voici comment Trotsky décrit ce chapitre capital de l’histoire de l'Union soviétique :

«En novembre 1929, Staline, rompant avec ses propres hésitations, annonce la fin de l'agriculture parcellaire : « par villages entiers, par cantons, par arrondissements même, les paysans entrent dans les kolkhozes ». Yakovlev qui. deux ans auparavant, démontrait que les kolkhozes ne seraient pendant de longues années « que des oasis au milieu des parcelles innombrables », reçoit en qualité de commissaire à l'agriculture la mission de « liquider les paysans riches en tant que classe » et d’implanter la collectivisation complète « dans le plus bref délai ». En 1929. le nombre des foyers entrés dans les kolkhozes passe de 1,7 % à 39 %;: îl atteint 23.6 % en 1930, 52,7 % en 1931 et 615 % en 1932.

11 ne se trouvera vraisemblablement personne pour répéter le galimatias libéral qui veut que la collectivisation ait été tout entière le fruit de la seule violence. Dans la lutte pour la terre qui leur faisait défaut, les paysans se soulevaient autrefois contre les seigneurs. et narfois al-lnient coloniser des contrées vierres; ou ils formaient des sectes religieuses qui compensaient pour le moujik le manque de terres par le vide des cieux. Depuis l'expropriation des grands domaines et

(16) En effet, si les paysans négligent, boudent encore l'économie kolkhozienne, ce qui explique la crise actuelle de l'agriculture soviétique, c'est à la fois parce qu’ils gardent le souvenir ineffaçable des conditions dans lesquelles s'effectua la collectivisation dans les années 30. et parce que la base matérielle et technique manquait à celle-ci, l'extrème morcellement des parcelles, la réunion de celles-ci en des cultures plus étendues était devenue une question de vie et de mort pour les paysans, pour l'agriculture, pour la société entière.

Cette considération historique générale ne tranchaït pourtant pas la question, Les possibilités réelles de la collectivisation n'étaient déterminées ni par la situation sans issue des cultivateurs, ni par l'énergie administrative du gouvernement ; elles l’étaient avant tout par les ressources productives données, c'est-à-dire par la mesure dans laquelle l’industrie pouvait fournir de l'outillage à la grande exploitation agricole. Ces données matérielles faisaient défaut. Les kolkhozes furent organisés avec un outillage qui ne convenait le plus souvent qu'aux par-celles. Dans ces conditions, la collectivisation exagérément pressée dévenait une aventure,

Le gouvernement, surpris par l'ampleur de son virage, ne put pas et ne sut pas préparer si peu que ce soit, au sens politique, sa nouvelle évolution. Comme les paysans, les autorités locales ne savaient pas ce qu’on exigeait d'elles, Les paysans urent exaspérés par les rumeurs de « confiscation » du bétail. Ce n’était pas si loin de la vérité, on le vit bientôt. Le dessein prêté naguère à l'opposition, pour caricaturer ses vues, se réalisait: la bureaucratie « pillait les campagnes ». La collectivisation fut tout d’abord pour le paysan une expropriation complete, On socialisait non seulement les chevaux, les vaches, les moutons, les porcs, mais jusqu'aux poussins. « On expropriait aux koulaks — un témoin oculaire l'a écrit à l'étranger — jusqu'aux bottes en feutre ôtées aux petits enfants. » Le résultat de tout ceci fut que les paysans vendirent en masse leur bétail à bes prix ou l’abat-tirent pour en tirer de la viande et du cuir,

En janvier 1930, Andréev, membre du Comité central, traçait au congrès de Moscou le tableau suivant de la collectivisation : d'une part, le puissant mouvement de collectivisation qui à gagné le pays entier « emportera sur son chemin tous les obstacles » ; d'autre part, la vente par les paysans à la veille d'entrer dans e kolkhoze, dans un brutal esprit de lucre, de leur outillage, du bétail et même des semences « acquiert des proportions nettement menaçantes.… ». Si contradictoires qu'elles fussent, ces deux affirma-mations définissaient avec justesse, de deux points de vue opposés, le caractère épidémique de la collectivisation, mesure désespérée. « La collectivisation complète — écrivait l'observateur critique que nous avons déjà cité — a plongé l'économie dans une misère comme on n'en avait pas vu depuis longtemps ; c'est comme si une guerre de trois ans avait passé par là, »

A vingt-cinq millions de foyers paysans isolés et égoïstes qui, hier encore, étaient les seuls moteurs de l’agriculture — faibles comme la rosse du moujik, mais des moteurs tout de même — la bureaucratie tenta de substituer d’un seul geste le commandement de deux cent mille conseils d’administration de kolkhozes, dépourvus de moyens techniques, de connaissances agronomiques et d'appui parmi les ruraux eux-mêmes, Les conséquences destructrices de cette aventure ne tardèrent pas à se faire sentir pour durer des années, La récolte globale des céréales qui avait atteint en 1920, 835 millions de quintaux tomba dans ies deux années suivantes au-dessous de 700 millions. Cette différence ne parait pas catastrophique en elle-même; mais elle signifiait justement la perte de la quantité de blé nécessaire aux villes avant qu'elles ne s'habituassent à des rations de famine. Les cultures techniques étaient plus mal en point encore. A la veille de la collectivisation la production du sucre avait atteint près de 109 millions de pouds (le poud vaut 16 kilos 800 gr.), pour tomber deux ans plus tard, en pleine collectivisation complète, par suite du manque de betteraves, à 48 millions de pouds, soit à moins de moitié, Mais l'ouragan le plus dévastateur passa sur le cheptel des campagnes. Le nombre des chevaux tomba de 55 % ; de 34,6 millions en 1929, à 15,6 millions en 1934 ; les bêtes à cornes tombèrent de 30,7 millions à 19,5, soit de 40 % ; les porcs, de 55 %, les moutons, de 66 %. Les pertes en hommes — de faim, de froid, par suite des épidémies et de la répression — n’ont malheureusement pas été enregistrées avec autant d'exactitude que les pertes en bétail ; mais elles se chiffrent aussi par millions. La responsabilité n'en incombe pas à la collectivisation, mais aux méthodes aveugles, hasardeuses et violentes avec lesquelles on l’appliqua. La bureaucratie n'avait rien prévu. Le statut même des kolkhozes, qui tentait de lier l'intérêt individuel du paysan à l'intérêt collectif, ne fut publié qu'après que les campagnes aient été cruellement ravagées,

La précipitation de cette nouvelle politique résultait de la nécessité d'échapper aux conséquences de celle de 1923-1928, La collectivisation pouvait et devait cependant avoir une allure plus raisonnable et des formes mieux calculées, Maitresse du pouvoir et de l’industrie, la bureaucratie pouvait régler la collectivisation sans mettre le pays au bord de l’abime. On pouvait et on devait adopter une allure correspondant mieux aux ressources matérielles et morales du pays. « Dans des conditions intérieures et internationales satisfaisantes — écrivait en 1930 l'organe de l'opposition de gauche à l'étranger — la situation matérielle et technique de l’agriculture peut être radicalement transformée en quelque 10 ou 15 ans et assurer à la collectivisation une base dans la production. Mais au cours des années qui nous séparent de cette situation on peut réussir à renverser plusieurs fois le pouvoir des soviets.. ». Cet avertissement n'était pas exagéré :

jamais encore le souffle de la mort n'avait flotté si bas sur le territoire de la révolution d'Octobre que vendant les années de la collectivisation complète. Le mécontentement, l'insécurité, la répression déchiraient le pays. Un système monétaire désorganisé; la superposition des prix maximum fixés par l'Etat, des prix « conventionnels » et des prix du marché libre ; le passage d'un simulacre de commerce entre l'Etat et les paysans à des impôts en céréales, viande et lait ; la lutte à mort avec les vols innombrables de l'avoir des kolkhozes et la dissimulation de ces vols ; la mobilisation purement militaire du parti pour combattre le sabotage des koulaks après la « liquidation » des koulaks en tant que classe; en même temps, le retour au système des cartes de vivres et aux rations de famine, le rétablissement enfin des passeports iu-térieurs, — toutes ces mesures ramenaient dans le pays l'atmosphère de la guerre civile depuis longtemps finie.

Le ravitaillement des usines en matières premières empirait de trimestre en trimestre. Les intolérables conditions d’existence entraînaient la fluidité de la main-d'œuvre, les manquements au travail, le travail négligé, le bris de machines, le pourcentage élevé de malfaçons, la mauvaise qualité des produits. rendement moyen du travail tomba en 1931 de 11,7 %. D’après un aveu échappé à Molotov et reproduit par toute la presse soviétique, la production industrielle n’augmenta en 1932 que de 8,5 %, au lieu des 36 % prévus par le plan, Il est vrai que le monde apprit un peu plus tard que le plan quinquennal avait été exécuté en quatre ans et trois mois, Ce qui signifie seulement que le cynisme de la bureaucratie à l'égard des statistiques et de l’opinion publique n'a pas de bornes. Mais là n’est pas le plus important: l'enjeu de cette partie n’était point le plan quinquennal, mais le sort du régime.

Le régime tint bon, Le mérite lui en revient, car il a poussé des racines profondes dans le sol populaire. Le mérite en revient tout autant à des circonstances extérieures favorables. En ces années de chaos économique et de guerre civile dans les campagnes, l'U.R.S.S. se trouva en réalité paralysée devant l'ennemi extérieur. Le mécontentement des paysans gagnait l'armée. L'insécurité et l'instabilité démoralisaient la bureaucratie et les cadres du commandement, Une agression à l'ouest ou à l’est pouvait avoir des conséquences fatales.

Par bonheur les premières années de la crise industrielle et commerciale plon-geaient le monde capitaliste dans une expectative désorientée, Personne n’était prêt à la guerre, personne n’osait la risquer, D'ailleurs, aucun de ses adversaires ne se rendait un compte assez net de la gravité des convulsions sociales qui bouleversaient le pays des soviets sous les coups de cymbales des orchestres officiels en l'honneur de la « ligne générale »,

CONCLUSIONS

1. — Le pouvoir absolutiste de Staline, qui a permis ses crimes, s’est forgé dans la lutte entreprise immédiatement après la mort de Lénine FOIE Trotsky et l'Opposition de gau-cne,

2, — Ce pouvoir s’est consolidé vers 1930 à la suite de la victoire administrative remportée par Staline en 1927, au XV° congrès du P.C. de l'U.RS:S., contre lPOpposition de gauche et la destruction qui s’ensuivit également de l'Opposition de droite.

3. — Ces victoires de Staline furent obtenues sur les ruines de la démocratie prolétarienne qui caractérisait le P.C de FU.R.S:S, du vivant de Lénine, par des moyens de violence et d’arbitraire bureaucratiques.

4, — Socialement, ces victoires reflétaient ascendant pris dans l'appareil d'Etat et du Parti par les couches rivilégiées de la bureaucratie sur es masses,

5. — Hisloriquement, ces couches furent formées à la faveur des conditions économiques arriérées qui caractérisaient l'U.R.S.S. avant la pério-de des plans et de l’industrialisation, de l'isolement de J’U.R.S.S. dans le cadre du recul général qui marqua la Révolution Mondiale à partir de 1923, ainsi que par la pression exercée par les forces néo-capitalistes qu'avait en-endrées le développement unilatéral e la N.E.P, Dans la période 1924-1928 Staline s’adapta à ces conditions et aux forces qui le portaient en avant, et concentra tous ses feux contre lOp-position de gauche luttant pour l'industrialisation, le Plan et la démocratie prolétarienne.

6. — Après ces « victoires», Staline régna au sommet d’une pyramide des couches bureaucratiques en tant ue chef bonapartiste entouré d’une équipe représentant la direclion politique de ces couches.

7. — Le procès intenté actuellement contre Staline est en réalité celui de la bureaucratie soviétique, sur laquelle reposait le pouvoir de Staline contre les masses.

8. — De ce point de vue, le «retour à Lénine » doit signifier le retour à la démocratie prolélarienne dans le pays et le parti, en dépossédant la bureaucratie du pouvoira politique qu'elle assume actuellement.

9. — La démocratie prolétarienne dans le pays signifie :

— des soviels démocratiques élus à la proportionnelle par tous les courants politiques des travailleurs soviéliques et dont les membres seront révocables à tous moments par les élec-leurs.

— la légalisaton de tous les partis soviétiques qui se placent dans le cadre de la défense des conquêtes économiques et sociales de la Révolution; législation sans laquelle la démocratie rolétarienne ne peut rester qu'un eurre Ro les travailleurs.

— Un gouvernement désigné par le Soviet national suprême, l'Assemblée nationale démocratique pan-soviétique, et réellement responsable devant lui.

— Des syndicats effectivement indépendants de l'Etat et au service des intérêts des travailleurs,

— Le contrôle et la gestion effectifs de l'économie, dans les usines, les kolkhoz, et à tous les échelons par les travailleurs.

10, — La démocratie prolétarienne dans le parti signifie :

— L'éligibilité à tous les postes au vote secret, et non la nomination d'en haut.

— Le droit aux tendances idéologiques et leur représentation propor-lionnelle à tous les échelons.

Le Secrétariat International de la IV° Internationale Juin 1956

Source : Quatrième Internationale, Vol.14 (n° spécial), juillet 1956 · scan (Radar, 16-014-00074).

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