Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

Les leçons des élections à Ceylan

27 mars 1965 · Secrétariat unifié · La réunification : le VIIe Congrès mondial et après (1963-1965) · 2 619 mots

In English: Documents: The Lessons of the Ceylon Election — texte anglais publié à l’époque.

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La déclaration suivante a été publiée par le Secrétariat Unifié de la IVe Internationale, le 27 mars.

On doit tirer un certain nombre de leçons de la défaite du gouvernement de coalition de Mme Sirimayo Bandaranaike aux élections du 22 mars ; les principales sont les suivantes :

1e L'instabilité continue de la domination bourgeoise à Ceylan, due à la détérioration des conditions économiques et sociales.

2° L'incapacité d'un gouvernement de coalition tel que celui monté par Mme Bandaranaiïke pour résoudre ces problèmes ou offrir une perspective réaliste de leur solution éventuelle,

30 L’approfondissement de la crise tel qu’il se manifeste dans l'érosion du parti au pouvoir, le Sri Lanka Freedom Party et dans son incapacité à soutenir sa position si ce n'est d’une manière superficielle et passagère, en faisant participer au gouvernement de coalition les principaux représentants de la classe ouvrière.

4° La banqueroute de la direction Perera — de Silva — Goonawardene de l'ancien Lanka Sama Samaja Party, qui, en échange de postes pour quelques mois dans le gouvernement bourgeois de coalition, a rejeté le capital politique pénible-ment accumulé pendant plus d'un quart de siècle.

5° La confirmation que le cas de Ceylan n'est pas exceptionnel. C'est une nouvelle preuve de la fatale illusion qu'est de croire à la possibilité d'atteindre le socialisme par les voies parlementaires. La seule voie reste celle de la lutte de classe, du renversement de la domination capitaliste, de l'établissement d'un gouvernement des ouvriers gt des paysans, de la liquidation du capitalisme et de la construction d’une économie planifiée.

6° Le besoin criant d’un parti socialiste révolutionnaire de masse à Ceylan, basé sur Je programme présenté par le Lanka Sama Samaja Party (Révolutionnaire), pour sortir de l'impasse actuelle,

Le trait le plus frappant qui se dégage des élections du 22 mars, c’est le relatif déclin du Sri Lanka Freedom Party (S.L.F.P.) et le gain relatif de l’United National Party (U.N.P.), parti dirigeant traditionnel des capitalistes et propriétaires fonciers ceylanais et de leurs soutiens impérialistes,

Des 30 sièges au Parlement aux élections de juillet 1960, l'U.N.P. est passé à 66. Le S.L.F.P. de 75 en 1960 tombe à 41. La majorité des sièges U.N.P. ont été enlevés au S.LF.P.

Le Parti Lanka Sama Samaja (Révolutionnaire) [L.S.S.P.(R)]1 mit en avant un programme principiel anticapitaliste, il a subi un recul électoral dû à la confusion qui suivit la trahison des anciens dirigeants du L.S.S.P, Dans deux des quatre circonscriptions où le LS.S.P.(R) pré senta des candidats le L.S.S.P. opposait ses propres candidats.

A Colombo-centre, où trois sièges étaient à pourvoir, Bala Tampoe [L.S.S.P. (R)] arriva en cinquième position. Ca-foor, candidat U.N.P. reçut 68.372 voix : Premadasa, un autre candidat U.N.P. en eut 64438; P. Kenneman, candidat du Parti communiste, 41.478 ; Ishak, le candidat SL.F.P. 32132; Shanmugathasan, le candidat du Parti communiste pro-chinois obtint 2.427 voix. Tampoe en eut

A Bulathasinghala, le résultat fut le suivant : Mangala Moonesinghe (L.S.S.P.)

13.023 ; Fonseka (U.N.P.), 10.433; Edmund Samarakkody, du L.S.S.P.(R), 2178. À

A Moratuwa : Rusken Fernando (U.N. P.), 18.059 voix; Abhayawardene (LS. S.P.), 16.020 ; Meryl Fernando du L.S.S.P. (R), 1.048.

(FP.), 14735; Baskeran (T.C.), 6.611; V. Karalasingham, du LS.S.P.(R), 2.257. Le candidat du Parti communiste obtint 958 voix, celui de la tendance pro-chinoise

Le LS-S.P. réformiste a perdu deux de ses 12 sièges au Parlement. Les perdants furent Colvin R. de Silva qui eut 21.363 voix contre 24652 au candidat U.N.P. dans sa circonscription, et Mme Vivienne Goonewardena, qui obtint 13,218 voix contre 14.910 au candidat U.N.P.

Au cours de sa campagne, Mme Bandaranaike, à diverses reprises, a accusé l'impérialisme d'intervenir d’une manière flagrante dans les élections. Aux réunions du 11 mars à Kiriella et Dehiowita, par exemple, elle affirma que les impérialistes britanniques et américains et les hommes d’affaires étrangers finançaient la campagne de l'U.NEP, 46 QUATRIEME

INTERNATIONALE

On ne peut douter de l'intérêt impérialiste à une victoire de l’U.N.P. Ainsi, V’United Press International, agence d’information impérialiste, déclarait le 23 mars que Ja victoire de Dudley Senanayake, leader de l’U.N.P. et nouveau Premier Ministre, «pourrait améliorer les relations actuellement détériorées entre Ceylan et les Etats-Unis et mettre fin à l'influence communiste chinoise grandissante». L'agence faisait remarquer que la campagne de Senanayake promettait «aux compagnies de pétrole américaines la possibilité de reprendre les affaires à Ceylan». Le New York Times, en première page, le 24 mars, expliquait que la défaite de Mme Bandaranaïke avait été provoquée par «une organisation pro-occidentale ».

Mais l'impérialisme est définitivement impopulaire à Ceylan et il ne peut compter que sur très peu de votes directs. Dans ce cas, comment se fait-il qu'il soit parvenu à renforcer ses positions dans l'île ?

Tout d'abord, ses agents eurent recours à une campagne électorale du type le plus vicieux, jouant sur des thèmes réactionnaires comme celui de «marxistes», détruisant de l'intérieur le gouvernement de Mme Bandaranaike, celui d’une «conspiration marxiste» pour détruire la religion bouddhiste, d'un «complot marxiste» pour livrer Ceylan aux « communistes chinois ».

Mais, il n’y a rien d’étonnant à ce que des agents réactionnaires et les porte-parole des capitalistes et des propriétaires fonciers agitent le spectre de l'homme au couteau entre les dents. Une telle propagande n'a pas un résultat automati-que et, en fait, aurait pu se retourner contre ses auteurs. Elle n’a pu avoir prise et donner un résultat que parce que la gauche ne lui opposait pas une alternative effective, présentée d’une manière claire et convaincante.

Le SLF.P. n'a offert aucune alternative. Depuis longtemps, ses palliatifs réformistes n'avaient plus d'attraction. La grande démonstration du SL-F.P. aux élections de 1960 avait déjà été suivie d'un déclin sensible de la force de ce parti. Ces dernières années, la tendance parmi les masses à Ceylan était à une polarisation autour de positions beaucoup plus à gauche. Un des indices les plus prometteurs à ce sujet avait été la formation d'un Front Unique de la Gauche (UL:F.), représentant les syndicats et les partis ouvriers, qui suscita une large adhésion populaire et qui — avec un programme correct et une forte direction — aurait offert des possibilités de devenir un centre de polarisation pouvant conduire à l'établissement d’un gouvernement ouvrier et paysan à Ceylan. C'est cette perspective que soutenait et réclamait le Secrétariat de la IVe Internationale en accord avec les principes du programme de transition de la IV° Internationale.

Pour la bourgeoisie ceylanaise, le Front unique de la gauche représentait un danger mortel, danger que Mme Bandaranaike, un de ses représentants les plus avisés, a très bien compris. Il y a environ un an, elle adopta une tactique savante visant à la fois à éliminer cette menace et à parer à la détérioration de son propre parti et de son autorité. Elle offrit des postes dans son gouvernement aux dirigeants du L.S.S.P. cherchant à faire un marché avec l’une des figures les plus populaires, le Dr. N.M. Perera.

Au lieu de dénoncer le piège tendu au mouvement socialiste révolutionnaire à Ceylan le Dr. N.M. Perera invoqua que le L.S.S.P. devait saisir « l’occasion historique». L’aile gauche du LS.SP. lutta contre son intention de trahir les principes fondamentaux du trotskysme, En soutenant cette lutte, la IVe Internationale attira l'attention sur les buts politiques de Mme Bandaranaïke. La IV* Internationale avertit la section ceylanai-se qu’en faisant participer les dirigeants du LS.SP. à son gouvernement, Mme Bandaranaike espérait, du moins provisoirement, renforcer son parti et la domination bourgeoise à Ceylan tout en affaiblissant énormément, sinon en éliminant, la menace de la gauche, et, dans ce processus, associer ces dirigeants «trotskystes » à son gouvernement pour les compromettre et les discréditer définitivement dans son propre échec à résoudre les brûlants problèmes économiques et sociaux du pays.

Dans une lettre adressée au Comité Central et aux membres du LS.S.P., en date du 25 mai 1964, le Comité Exécutif International de la IV° Internationale lançait l'appel suivant :

«Il est clair qu’à travers l’Asie, l’équilibre atteint au moment des accords de Genève a été rompu et que, dans chaque pays de cette partie du monde, la lutte de classe s’exacerbe à nouveau. Si le mouvement de masse n'avance pas maintenant avec audace, la réaction se développera inévitablement et les possibilités actuelles se retourneront en leur contraire.

«A Ceylan, le gouvernement SLF.P. agissant comme agent de la bourgeoisie, s'efforce par ses propositions de désintégrer le Front Unique de Gauche et QUATRIEME

INTERNATIONALE 47 d'associer le L.S.S.P. à sa politique de faillite et à son déclin. Le LES.SP. a atteint un moment crucial de son histoire.

«Que l'appel adressé à vous par le gouvernement S.L.F.P. reste vain !

«La seule alternative réelle est une action audacieuse du L.S.S.P. Il doit devenir la force motrice centrale pour mobiliser l'UL.F, en appelant les masses à instaurer un gouvernement de l’'ULF. Sur la base d’un programme véritable-ment socialiste. Ceci s'avérerait très attractif auprès d'éléments qui ont été attirés par le SL:F.P. en raison de sa démagogie passée, les aiderait à se réorienter et ouvrirait la possibilité d'un puissant bloc des organisations de gauche.

«Le Comité Exécutif International de la IV*° Internationale vous envoie ses saluts les plus chaleureux, Il espère que le LS.S.P. dans son ensemble restera fidèle à sa longue tradition de lutte intransigeante contre l'impérialisme et la bourgeoisie nationale, et qu'il résistera victorieusement aux manœuvres du gouvernement bourgeois en vue d'ouvrir la voie vers le pouvoir aux véritables représentants des masses.

«Pas de coalition aux dépens des principes socialistes et de la possibilité d’une victoire socialiste !

«En avant avec les masses en lutte pour üun gouvernement du Front Unique de Gauche ! »

Mme Bandaranaike réussit dans son entreprise. N.M. Perera usa de son influence dans l’UL.F. pour convertir cette formation prometteuse pour la classe ouvrière en monnaie d'échange dans le sale jeu des manœuvres parlementaires. Pour un poste de ministre des Finances et d’autres émoluments, il détruisit l’U. L.F., divisa son propre parti, fit le jeu de la réaction, et se trouve maintenant complètement discrédité comme l'instrument d'une grande défaite politique des ouvriers et des paysans de Ceylan. Au lieu de s’opposer fermement à la trahison de Perera, Colvin R. de Silva et Leslie Goonewardene, deux autres principaux dirigeants du L.S.S.P. capitulèrent à leur tour, à la suite de Perera. Par leur capitulation, ils permirent à Perera de gagner une majorité dans le L.S.S.P., détruisant ainsi le parti. Au moment de l'épreuve, ils s’avérèrent incapables de défendre et d'appliquer les leçons les plus élémentaires du marxisme et de la longue lutte contre la collaboration de classe du Front Populaire.

Au lieu de soutenir le réformisme du S.LF.P. il fallait une ferme défense des principes du socialisme révolutionnaire. L'offre de Mme Bandaranaike d’un gouvernement de coalition aurait dû être interprétée pour ce qu’elle était, le signe de la faiblesse de sa position, la preuve d'un début de crise de la domination bourgeoise à Ceylan, une indication que bientôt ce serait le tour du socialisme révolutionnaire à venir au centre de la scène et que les trotkystes devaient s’y préparer. L'offre de Mme Bandaranaike aurait dû avoir pour réponse un renforcement de l'ULF, une clarification et une élaboration plus poussée de son programme de lutte de classes, une représentation complète des ouvriers des plantations dans la direction de l'ULF,, une défense vigoureuse des intérêts de la minorité tamile, la proclamation d’un programme de réforme agraire radicale, une active préparation pour un gouvernement ouvrier et paysan, comportant l'organisation et la mise en activité de comités de base sur une échelle nationale pour répondre à une menace de coup d'Etat de droite.

La poursuite vigoureuse d'un tel cours, défendu par la IVe Internationale, aurait offert une alternative stimulante aux ouvriers et paysans de Ceylan, capable de les mobiliser par centaines de milliers. Elle aurait même pu arracher des couches petites-bourgeoises nationalistes de la démagogie réactionnaire des forces groupées autour de l'U.NP.

Le caractère attractif d’un tel programme n’aurait pas seulement découlé de sa justesse d'une façon abstraite, mais du fait qu'il se présentait comme la seule alternative concrète réelle aux difficultés économiques croissantes, au laisser-aller démoralisant, à la pression incessante de l'impérialisme mondial sur cette petite île. Au lieu de la perspective de se maintenir dans l'impasse où Mme Bandaranaike avait mené Ceylan, ou de retourner dans l'impasse offerte par Se-nayake, le peuple eut été inspiré par la possibilité même de faire de Ceylan un autre Cuba, d'arriver à une alliance avec les autres Etats ouvriers, de placer Ceylan à la place qui lui revenait dans les luttes de libération et les luttes de classe d'aujourd'hui qui sont la seule voie pour une paix durable et un bien-être universel. Au lieu de cette perspective socialiste révolutionnaire, Perera et ses collaborateurs n’ont pu offrir que… Mme Bandaranaïke ! Que cela, et aussi les assurances de celle-ci qu'ils étaient de cœur des bouddhistes qui avaient accepté le programme du SL.F.P.! La défaite électorale qui paraît les avoir pris complètement par surprise fut bien méritée.

Senanayake n’a pas obtenu les 76 sièges 48 QUATRIEME

INTERNATIONALE requis pour disposer d’une majorité absolue. De ce fait, lui aussi a dû réunir une coalition. I1 y est parvenu grâce au Parti Fédéral et au Congrès Tamil, qui détiennent respectivement 14 et 3 sièges. Pour apporter la dernière touche grotesque à sa carrière de fidèle serviteur de Mme Bandaranaike, le résultat étant acquis, N.M. Perera chercha à faire appel à ces mêmes partis représentant les Tamils, pour se joindre à lui et reconstituer la coalition Bandaranaike. Auparavant, sous la pression du nationalisme cinghalais, il avait manifesté sa dépréciation de limportance politique de la minorité tamile. La requête de Perera fut rejetée. Mme Bandaranaike qui s’est toujours montrée bien meilleure praticienne de la politique de puissance que Perera, révéla ensuite à la presse qu'elle avait déjà informé le gouverneur général William Gopalawa de sa démission. De tous les côtés, Perera ne recueillit que des rires méprisants. Il avait commencé sa coalition comme un prétendu chef manipulateur dans la politique bourgeoise ; il l’a finie en quelques mois en clown ridicule dans les ruines de son expérience.

Le nouveau gouvernement Senanayake n'est pas un gouvernement stable. Son programme de sauver Ceylan pour les moines bouddhistes et les intérêts du pétrole américain aura du mal à lui assurer une forte adhésion de masse. Les fléaux de l'inflation et du chômage continueront à maintenir le pays dans l'agitation. Ainsi, quelles que soient les conséquences temporaires, la tendance des capitalistes et des propriétaires à chercher une plus grande stabilité à travers un gouvernement «fort», soutenu par l'impérialisme et prêt à répondre aux revendications ouvrières et paysannes par des mesures répressives, se réaffirmera plus clairement que jamais. Loin de diminuer le danger d'un cours d’extrême-droite à Ceylan, la victoire de Senanayake augmente les chances d’un tel danger.

En conséquence, les tâches politiques que devront affronter les ouvriers et paysans ceylanais sont plus aiguës. Une période d’instabilité croissante s’est ouverte à Ceylan, instabilité intimement liée à Ja situation générale en Inde et à travers toute l'Asie du sud-est. Maintenant, de grandes occasions et de gran-des responsabilités incombent à la direction trotskyste organisée dans le L.S.S-P. (R). Nous avons confiance que cette direction se montrera capable d'assumer les exigences historiques de la situation.

Nous demandons à tous les membres du L.S.S.P. qui ont suivi N.M. Perera et De Silya-Goonewardene avec l'illusion que cette coalition représentait quelque chose de positif ou avec l'idée erronée que c'était la meilleure facon de maintenir l'unité dans les rangs du parti, d'étudier maintenant les graves leçons à tirer de la trahison de Perera. Votre place est avec les trotskystes du L.S.S.P.(R), qui sont restés fidèles aux principes fondamentaux! Autour de ces socialistes ré volutionnaires, il est possible, avec l'aide de la IVe Internationale, de construire une nouvelle direction et un parti de masse, qui est la nécessité de l'heure à Ceylan.

Source : Quatrième Internationale, n°25, juillet 1965 (3e trimestre) · scan (Radar, 16-014-00105).

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