Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La situation internationale au début de l'année 1968

février 1968 · Comité exécutif international (session de février 1968) · Le VIIIe Congrès mondial et après (1965-1969) · 5 069 mots

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(Résolution du Comité Exécutif de Ia | IV Wnternationale - session de février 1968)

LA SITUATION ECONOMIQUE

L'année 1967 a été la première année depuis longtemps où quatre des six principales puissances impérialistes (Etats-Unis, Allemagne occidentale, Grande-Bretagne, France) n'ont pas connu de haute conjoncture. Aux Etats-Unis, le « dé-stockage » a interrompu le boom de la guerre du Vietnam pendant les trois premiers trimes-tres de l’année. Sans la guerre du Vietnam, tout le monde capitaliste connaîtrait une récession grave et généralisée. En Europe occidentale, la récession s’est maintenue en Allemagne occidentale et en Grande-Bretagne, et a fait sentir ses effets dans la plupart des petits pays. Tandis que l'Italie continue à avoir une bonne conjoncture, la situation pour la France reste indécise, mais l'expansion y a été, en fait, arrêtée. j

Les premiers craquements pour les pays capitalistes se sont fait entendre sur le plan monétaire. Le sterling, monnaie du pays dont l’économie est à présent la plus faïble, a été contraint à une dévaluation. Le taux actuel a été fixé pour porter le moins de préjudice aux autres monnaies, notamment au dollar. Si la dévaluation actuelle du sterling s’avérait insuffisante, et si le gouvernement britannique. se livrait à une nouvelle dévaluation, une situation nouvelle pourrait être créée sur le plan monétaire international, avec de sérieuses conséquences quant à l’économie capitaliste mondiale. |

Les propositions de l'administration Johnson pour réduire le déficit de la balance des paiements des Etats-Unis attirent l'attention sur le même phénomène. Succédant rapidement à la dévaluation britannique, elles accentuent les influences déflationnistes sur l’économie internationale et contrecarrent, de ce fait, la tendance à la reprise économique, à laquelle on s'attendait généralement en Europe occidentale pour le début de 1968. D'autre part, elles constituent manifestement, une nouvelle tentative de la part de l'impérialisme américain de répartir, de manière plus « équitable » de son point de vue, les charges de défense d'ensemble du système impérialiste mondial, y compris les frais de la guerre du Vietnam, qui pèsent surtout sur l’économie américaine. Du même fait, elles risquent de neutraliser en partie les effets de la dévaluation de la livre et d’aggraver les contradictions inter-impérialistes déjà passablement accentuées au cours. des dernières années. F

Dans les pays à structure économique coloniale, la stagnation relative se maintient et l'écart continue à se creuser, par rapport aux pays capitalistes développés. Dans certains cas, comme l'Egypte, à la suite du conflit israelo-arabe, l’Inde à la suite de la famine et de la récession industrielle, l’Argentine, où sévit un chômage intense, l’économie connaît même un recul grave.

Les Etats ouvriers d'Europe orientale et l'U.R.S.S. procèdent actuellement à des réformes économiques qui n’ont pas apporté de changements notables, sauf un relèvement du taux de croissance en Union soviétique. Ces réformes ont, cependant, provoqué des conflits interbureaucratiques aigus, ainsi que des tensions sociales multiples, surtout en Tchécoslovaquie, en Pologne et en Yougoslavie, par suite d'une poussée des prix et d’une accentuation du chômage.

LA SITUATION POLITIQUE

La situation politique a été dominée par une série de développements qui sont plus ou moins directement reliés à la poursuite de la guerre au Vietnam et à la récession en Europe. Ils témoignent d’une exacerbation croissante des antagonismes sociaux. Nous allons, dans ce qui suit, examiner les principaux problèmes qui se posent à l'échelle RSR : :

1° La guerre du Vietnam reste le problème le plus aigu. C’est à la fois la pointe avancée de la lutte révolutio: ire dans le monde et le principal foyer du danger de guerre mondiale. Elle fait partie de la stratégie globale de l'impérialisme américain qui vise à enrayer au Vietnam toute marche en avant de la révolution, en montrant la résolution de l'impérialisme à employer les armes de la façon la plus décidée et à continuer une escalade aux pays avoisinant le Vietnam (Laos, Cambodge, Thaïlande).

L'augmentation incontestable de l'aide militaire au Vietnam, l'accord technique passé avec le gouvernement soviétique et le gouvernement chinois pour le transit de cette aide, ne constituent pas un changement qualitatif de l'intervention de ces gouvernements. Il n’y a pas de front unique politique des Etats ouvriers pour la défense du Vietnam. Il n’y 5 pas d'engagement précis du gouvernement soviétique pour le cas d'une extension de la guerre impérialiste contre la Chine. Il n'y a pas de tentative d'empêcher Washington de concentrer ses forces dans le Sud-Est asiatique. La politique soviétique reste celle de la recherche d’un accord global avec les Etats-Unis («coexistence pacifique »), l’accroissement de l’aide au Vietnam se situe toujours dans le cadre de cette politique et reste accompagné de pressions sur la République Démocratique du Vietnam et sur le F.N.L. pour qu'ils acceptent ou soient disposés à accepter un compromis.

Mais, la poursuite de la guerre du Vietnam a provoqué des changements qui mettent pratiquement en cause la politique de « coexistence pacifique ». Dans la dernière période, on note une extension des manifestations de solidarité envers le Vietnam, une tendance à leur coordination à l'échelle internationale et une tendance au durcissement de ces manifestations. A ce titre, le ?1 octobre 1967, a été une importante journée internationale lancée à l’instigation des mouvements anti-guerre américains qui sont aujourd'hui à la pointe de la lutte contre l'impé-communistes à « gauchir » légèrement leur politique, par exemple à remplacer le mot d'ordre de « paix au Vietnam » par des mots d'ordre de solidarité envers le peuple vietnamien, et à faire faire une évolution du même ordre au Mouvement de la Paix, dont la carence M de plus en plus flagrante, au fur et à mesure que la guerre s’intensifie. D'autre part, des incidents comme l'affaire du « Pueblo » ont démontré que, malgré toute sa puissance matérielle, l'impérialisme américain saisit tout le danger qu'il y pour lui à être entraîné dans d’autres conflits et le passage à des luttes de plus en plus générales de la part du F.N.L, notamment à Saigon, et dans d’autres villes du Sud-Vietnam, a également montré les faiblesses de l'impérialisme dès qu'il est obligé de se battre sur un front plus étendu. Ainsi, des faits sont venus dans ces derniers temps apporter leur justification à la politique défendue jusqu'alors par nous et par les Cubains et exprimée sous la formule de Che « un deuxième, un troisième Vietnam ».

rialisme. Ces mouvements “légèrement ont forcé, dans certains pays, les Partis

2° Les contradictions interimpérialistes ont été aggravées à la fois par suite de la guerre du Vietnam et de la détérioration de la situation économique capitaliste mondiale. ;

Pour des raisons politiques et socio-économiques, la bourgeoisie de la plupart des pays impérialistes à pris de plus en plus ses distances à l'égard de l'escalade dans l'agression impérialiste américaine au Vietnam. La tendance de Washington à déplacer ses forces de plus en plus vers l'Extrême-Orient a accentué la crise au sein de l'OTAN et augmenté les inquiétudes dans la bourgeoisie ouest-allemande quant à un « retrait » yankee du continent européen.

En même temps, la pénétration des capitaux américains en Europe s’est accen- - tuée, démontrant que le Marché commun, sous sa forme actuelle, est une protection illusoire pour la bourgeoisie européenne confrontée avec la concurrence américaine, Finalement, l'apparition du Japon comme une des principales puissances exportatrices sur le marché mondial a été et continuera à être durement ressentie par de nombreux concurrents, à commencer par la Grande-Bretagn.

Diverses controverses internationales, telles celle sur le projet de traité de non prolifération des armes nucléaires, celle sur l'attitude à adopter à l'égard de la Chine ou sur l'entrée de la Grande-Bretagne dans la Communauté Economique Européenne, reflètent l’acuité nouvelle prise par les contradictions inter-impérialistes.

3° La conférence de l'O.L.A.S. est le produit d'un développement révolutionnaire spécifique en Amérique latine, dont la maturation politique est favorisée par la progression politique de la direction cubaine. Celle-ci n'a pas manqué de tirer, pour l'avenir de Cuba, les leçons des politiques suivies au Vietnam par la direction soviétique et par la direction chinoise.

La Conférence de l'O.L.A.S. constitue, depuis la création de l'Internationalé communiste, la première ‘tentative de regroupement d’une avant-garde révolutionnaire avec l’aide d’une direction d’un Etat ouvrier. Ce regroupement a pour but de préparer la lutte armée à l'échelle continentale pour la conquête du pouvoir, afin d’édifier une société socialiste. La fixation de cet objectif est un énorme pas en avant qui doit être soutenu sans réserve par tout marxiste révolutionnaire, et plus particulièrement, par tout marxiste révolutionnaire latino-américain.

La Conférence de l'O.L.A.S. marque un important progrès par rapport à la Tricontinentale (janvier 1966), en ce sens que les dirigeants cubains, ayant fait la triste expérience des directions des Partis pro-Moscou, ont, à l'O.L.A.S., dirigé leur feu contre la droite, et ont, par leur décision de « non-exclusion », ouvert la possibilité d'établir un front unique avec divers groupes révolutionnaires indépendants en Amérique latine, entre autres avec les organisations trotskystes latino-américaines.

Tout en soutenant sans réserve l'O.L.A.S. comme une tentative de front unique révolutionnaire à l'échelle de l'Amérique latine, nous ne devons pas dissimuler les insuffisances politiques qui subsistent encore, notamment par l'absence de propositions d'action et de mots d'ordre à destination des masses ouvrières urbaines et minières, dont l'insertion dans la lutte générale anti-impérialiste et anticapitaliste doit être assurée, et qui ne peuvent être considérées comme de simples forces d'appoint à la lutte des guérillas, quelle que soit l’importance qu’on attache à juste titre à celles-ci pour faire redémarrer la lutte dans de nombreux pays ou pour la porter au niveau où se pose la conquête révolutionnaire du pouvoir.

4° L'Inde, où le Parti du Congrès a considérablement perdu d'autorité, est entrée, comme le précédent Plenum du Comité Exécutif International l'avait souligné, dans une situation pré-révolutionnaire qui a été mise en lumière récemment, en particulier par les soulèvements paysans de Naxalbari et, surtout, par les grandes luttes au Bengale occidental après le renversement du gouvernement du Front unique.

L'importance de la révolution indienne, qui accomplit actuellement ses premiers pas, ne saurait être sous-estimée. C’est, après la révolution chinoise, celle qui affecte une énorme partie de l'humanité (plus de 500 millions d'êtres). C’est un phénomène gigantesque qui ne manquera pas de polariser, dans son développement, toutes les forces sociales et politiques du monde entier.

Si l'on assiste à présent à la décomposition de la direction bourgeoise qui avait acquis son autorité sur les larges masses au cours des luttes contre l’impérialisme britannique, on se trouve d'autre part également en face d’un difficile processus de création d’une direction marxiste révolutionnaire disposant d'autorité sur les masses ouvrières et paysannes. La crise du mouvement communiste officiel avait engendré il y a plusieurs années deux partis, dont l’un, de droite, est attaché à Moscou, mais dont l’autre, dit de gauche, à rompu avec Pékin, le PC, chinois s’efforçant d’ailleurs, jusqu'ici sans succès appréciable, de provoquer une scission dans ses rangs et de constituer un troisième parti communiste appliquant intégrale-ment la ligne maoïste. Le P.C. (parti de gauche) a été et reste coupable d'une orientation foncièrement opportuniste et menchevique, qui s’est exprimée notamment par sa participation à des gouvernements de coalition avec des dissidents du Congrès ou d’autres formations bourgeoises, au Kerala, au Bengale occidental et dans d’autres Etats. Cette politique, en pleine crise de famine et d’agitation paysanne, a fait faillite en moins de six mois. Mais, comme il ne dispose pas encore d'un appareil bureaucratique puissant, et concentre sur lui la répression et la haine de la bourgeoisie, son influence de masse continue à croître, et sa ligne. devient fluctuante ; une autocritique mettant en question l'orientation électoraliste et la « voie parlementaire vers le socialisme », sans cependant se prononcer clairement contre tout bloc avec la bourgeoisie nationale, a été effectuée. :

5° En Extrêéme-Orient, en dépit de l’épouvantable défaite subie en Indonésie, on assiste dans ce pays à une certain reprise du mouvement révolutionnaire, provoquée surtout par la violence et la sauvagerie de la répression et par la dégradation de la situation économique. Bien qu'ayant fait une autocritique non négligeable, le Parti communiste indonésien est encore loin d’avoir trouvé une ligne vraiment marxiste. Il semble que Moscou, pour sa part, cherche à exploiter la défaite avant tout pour combattre la direction chinoise. :

Les guérillas s'étendent en Thaïlande, au Laos, en Birmanie et, à une échelle jusqu'à présent plus limitée, également en Indonésie. La lutte de masse reprend en Malaisie. Une remontée révolutionnaire s’esquisse également aux Philippines. C'est dire que toute cette zone du monde devient petit à petit un foyer révolutionnaire généralisé, ce qui constitue un échec cuisant de la contre-offensive stratégique de l'impérialisme, Celui-ci en est, d’ailleurs, parfaitement conscient et construit en Thaïlande une série de bases puissantes, véritables plaques tournantes pour interventions BRING dans tout le triangle Delhi-Manille-Djakarta.

6° Au Moyen-Orient, et ; Méditerranée orientale, ia précarité des situations existantes s’est manifestée, aussi bien à propos du différend greco-turc sur Chypre que du conflit israélo-arabe.

Le conflit israélo-arabe s’inscrivait dans la suite logique des pas accomplis par la contre-révolution dans une série de pays. Notamment après l'élimination de Nkrumah au Ghana et le coup de force des militaires en avril 1967 en Grèce, l'Egypte et la Syrie se trouvaient directement visées à brève échéance par les menées de la C.I.A. Une fois encore, le gouvernement d'Israël était un instrument disponible de l'impérialisme, exploitant habilement l'anxiété de la population juive d'Israël.

La rapide victoire militaire d'Israël a eu des conséquences contradictoires au sein du monde arabe. D'une part, les sentiments anti-impérialistes des masses arabes se sont exacérbés, et il y a eu d'importants progrès du point de vue conscience, dans les masses arabes, palestiniennes notamment. D'autre part, en l'absence d’une alternative révolutionnaire aux directions actuelles, ce sont d’une façon générale les courants plus droitiers qui, exploitant la défaite militaire, tendent à l'emporter dans les pays et les directions qui étaient jusqu'alors les plus progressistes (à l'exception de la Syrie). Ainsi, en Egypte, Nasser qui avait été maintenu au pouvoir par de massives démonstrations de rue en juin est, à présent, alors que les masses ne réagissent plus spontanément et qu’elles ne sont pas incitées à agir, tiré à droite vers une collaboration croissante avec l'impérialisme. En Algérie, les récents événements traduisent une poussée des éléments technocratiques et buüreaucratiques aux dépens des éléments de gauche. Au Yémen, Salla a été renversé par une équipe qui recherche un compromis avec les royalistes, etc. En Israël, la victoire militaire a encouragé les courants les plus chauvins à se montrer très exigeants. Mais l'occupation de territoires peuplés d’Arabes a créé une situation nouvelle beaucoup plus instable. La résistance arabe commence à s’organiser et la répression israélienne s'intensifie. Les éléments d’un nouveau conflit s'accumulent.

La guerre israélo-arabe ayant troublé l'équilibre précaire en Méditerranée orientale, le différend gréco-turc propos de Chypre a rapidement rebondi. Les militaires grecs qui, après avoir pris le pouvoir, se sont trouvés aux prises avec de grandes difficultés économique ont espéré s'assurer une diversion favorable au moyen d’un succès de l'Enosis à Chypre. Mais les Turcs, se rendant compte de la fai. blesse des positions nationales et internationales des militaires grecs, ont réagi vigoureusement, forçant les Grecs à évacuer leurs troupes de l'ile. Mais, une fois encore, l’impérialisme qui craignait de voir se battre deux membres de l'OTAN a tout juste abouti à un cessez-le-feu fragile et non à une solution viable pour Chypre.

7° Au cours de l’année 1967, les Etats-Unis ont montré à un degré jamais atteint dans le passé à quel point les contradictions du monde entier se reflètent dans leur propre sein, en dépit de l'absence de mouvements politiques de la classe ouvrière et même du peu de luttes économiques de sa part. L'appareil syndical y est particulièrement conservateur et, bien qu'il y ait maintenant un conflit ouvert entre Meany et Reuther, cet appareil est toujours subordonné aux partis bourgeois.

Le mouvement de libération des Noirs s'est développé, gagnant en nombre et en profondeur politique. Les vieilles directions (NAACP, Martin Luther King), se sont trouvées débordées par une série d’explosions dans un grand nombre de villes, surtout dans le Nord industriel. Le mot d'ordre de «pouvoir noir» a eu une résonance aux dépens des FES slogans libéraux d'égalité. En outre, au cours de l'année 1967, les Noirs ont de façon massive commencé à lier leur lutte aux Etats-Unis à la lutte des Vietnamiens, entraînant dans le désaveu de cette guerre, ne serait-ce que verbalement, les dirigeants réformistes noirs, comme King. Enfin, certains courants encore minoritaires font des pas en direction des dernières positions atteintes par Malcolm X, c’est-à-dire en voulant donner à la lutte des Noirs un objectif socialiste.

Tandis que les Noirs constituent une minorité imposante surexploitée de la société américaine, l’autre secteur social qui est à la pointe du combat contre la guerre du Vietnam, celui des étudiants, se montre largement accessible aux critiques les plus radicales du système capitaliste, Ce phénomène, qui se retrouve d’ailleurs dans plusieurs autres pays capitalistes économiquement avancés, constitue un signe annonciateur d’une prochaine ranimation politique dans ces pays, la jeunesse estudiantine étant plus mobile et plus sensible aux tendances nouvelles que les grandes masses de la société.

8° En Europe capitaliste, les problèmes les plus importants se situent d’une part dans le plus vieux pays capitaliste, la Grande-Bretagne, d'autre part en Espagne et en Grèce, car l'aggravation de la situation économique en Europe, où le nombre de chômeurs atteint actuellement trois millions, a réduit la marge de manœuvre du capitalisme dans les pays les plus pauvtes.

La Grande-Bretagne est à présent vraiment «l’homme malade de l'Europe ». Le lent déclin de l'impérialisme britannique, commencé au lendemain même de la première guerre mondiale, arrive à une étape cruciale. Le « special partnership » avec les Etats-Unis appartient définitivement au passé. Le «Commonwealth» est également une expression correspondant davantage aux rapports économiques et politiques passés qu'aux mêmes rapports présents avec une série de pays. La porte de la Communauté Economique Européenne lui est fermée pour une période assez longue, et pas seulement par caprice de de Gaulle, qui a su exploiter habilement la situation extrêmement difficile du capitalisme britannique.

La crise de la société britannique commence même à mettre en cause le régime parlementaire dans ce pays qui en fut le berceau et qui en possède les traditions les plus profondes. Le parti conservateur a perdu une grande partie de ses capacités d'antan, en même temps que, par sa conduite des affaires en l'absence d'une gauche tant soit peu cohérente et musclée, Wilson démoralise le Labour Party. Dans la presse se font déjà entendre quelques notes en faveur d'un pouvoir fort, ce qui est un phénomène absolument nouveau pour l'Angleterre.

Après deux années de blocage, en fait de baisse des salaires, sans que pour cela ait été redressée la situation économique du capitalisme britannique, la dévaluation du sterling est faite également aux dépens des travailleurs. En outre, ses effets en faveur de l’économie britannique semblent devoir étre limités et il est déjà question d’une éventuelle nouvelle dévaluation,

La politique du gouvernement Wilson s'annonce comme devant comporter de nouveaux assauts contre le niveau de vie des travailleurs, en même temps que le maintien d’une politique extérieure à la traîne de Washington. La perspective la plus probable est celle d’une résistance grandissante des travailleurs à la réduction de leur niveau de vie, d’une crise aggravée au sein du Labour Party, entre autres dans les rapports entre les trade unions et le mouvement politique.

La classe ouvrière britannique est, dans ses plus larges couches, pleine de force et de combativité. Mais, l’ancienne gauche traditionnelle, celle qui était la continuation du bevanisme, s'est décomposée avec l'arrivée au pouvoir de Wilson, qui a introduit plusieurs de ses éléments dans son gouvernement. Ce qui subsiste (Michael Foot...), est tout aussi imprégné de réformisme et d'esprit parlementariste que les plus droitiers des dirigeants du Labour Party. Quant aux cadres syndicaux de « gauche », opposés aux mesures économiques du gouvernement Wilson, ils ne peuvent parvenir à donner à l'énorme force potentielle qu’ils représentent une expression vivante, du fait qu'ils se montrent incapables de dépasser leur horizon syndical, ce qui a pour résultat de maintenir la nature fragmentaire des luttes, sans perspective de généralisation. Même quand ils posent des problèmes plus généraux, comme le contrôle ouvrier, ils ne donnent pas à ceux-ci de point d'appui en ne les liant pas à la question politique d’une direction du mouvement ouvrier capable de mettre en œuvre une autre politique. De ce fait, aucune direction de rechange n’est encore apparue au sein du Parti travailliste pour contester sérieusement la direction Wilson. Cet état de choses constitue aujourd’hui le frein le plus puissant à la rupture du prolétariat britannique avec l'équipe traitresse de Wilson.

En Espagne, la perspective défendue par certains, d’une libéralisation et d’une démocratisation graduelle du régime, concomitantes à l'« européisation » de l'Espagne, a été démentie. Le pouvoir de Franco, après avoir hésité quelque peu devant l’existence de syndicats ouvriers clandestins, a mis un terme à toute perspective de rétablissement de quelques libertés démocratiques élémentaires. La répression s’est renforcée, Les manifestations d'ouvriers et d'étudiants sont sévèrement réprimées. La crise du PC, dont l'orientation a été complètement contredite par les événements, s’accentue et s'exprime dans une série de scissions successives. Les conditions favorables à l'apparition d’une nouvelle avant-garde révolutionnaire mi. ent.

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En Grèce, le coup d'Etat militaire, tout en n'ayant pas réussi à acquérir une base tant soit peu sérieuse au sein de la petite bourgeoisie et des couches traditionnelles des partis conservateurs, n'a pas non plus déclenché, jusqu'ici, une riposte large des masses. Ceci s'explique moins par les effets de la répression, sans doute sérieuse, que par la déception profonde des masses envers la politique couarde de leurs directions traditionnelles (Union du Centre et E.D.A.). L'heure d’une résistance active débouchant nécessairement sur une lutte armée a sonné, La comédie du départ du roi, de son «conflit» avec la junte, de la « négociation» de son retour, et de la «consultation» qu'on prépare pour une nouvelle Constitution, tout cela ne peut que confirmer la nécessité d'un tel tournant.

9° Dans les Etats ouvriers d'Europe orientale et en Union soviétique, le ralentissement du taux de croissance a amené les directions bureaucratiques à procéder à des « réformes économiques ». Variables suivant les pays, elles ont cependant le caractère commun de n'être que des réformes d'administration, de gestion, d’organisation au niveau des appareils et de ne pas comporter une démocratisation effective au bénéfice des masses travailleuses, même quand il est procédé à des attribu-tions à des organisations « ouvrières » dans les entreprises, car ces organisations ne sont que des morceaux de l'appareil bureaucratique. Ces réformes ne sont, au fond, que des transferts de fonctions et de responsabilités entre diverses parties de la bureaucratie, qui se font en général aux dépens des « politiques » et au profit des technocrates. Ces réformes visent entre autres à une mesure plus précise des temps de travail, des coûts de production. Jusqu'à présent, c'est seulement en Union soviétique qu’il ÿ à eu un relèvement du taux de croissance ; il est. probable que ce résultat, comme ce fut le cas avec les réformes de Khrouchtchev, sera passager. Comme ces réformes sont généralement accompagnées d’une réduction ou d'un arrêt même de la croissance des revenus réels, et d’une menace de chômage, elles aboutissent plutôt à accentuer le mécontentement des masses.

Dans ces mêmes Etats ouvriers, les manifestations critiques de la part de l'intelligentsia et de la jeunesse estudiantine tendent à se multiplier. Ce qui provoque les gouvernements, hantés par le « cercle Petoefi» et les expériences de l’année 1956, à se livrer à des tentatives de mises au pas de ses couches. Il faut mentionner à ce propos le conflit avec la rédaction de la Literarny Noviny, en Tchécoslovaquie, et celui avec la rédaction de la revue Praxis, en Yougoslavie, la manifestation des étudiants de Prague, en octobre 1967, celles des étudiants de Ljubliana et de Belgrade au début de 1967, le meeting du X*° anniversaire de l'Octobre polonais à l'Université de Varsovie, et ses conséquences (exclusion de Kolakowski..), et surtout les efforts des jeunes intellectuels soviétiques pour rétablir la vérité sur la Révolution d'Octobre, accentuer la « déstalinisation », défendre les écrivains poursuivis et condamnés comme le poète Brodsky, les écrivains Daniel et Siniavsky efforts qui ont culminé en janvier 1968, lors du procès Guinzbourg, dans l'appel Litvinov-Bogoraz à l'opinion publique mondiale. Ce qui caractérise cette évolution, c'est une assurance beaucoup plus nette des protestataires. Ils ne se contentent plus de se défendre, mais prennent l'offensive, s'adressant à l'opinion progressiste mondiale, portant le débat sur un plan politique en réclamant ouverte. ment la démocratie politique dans le cadre de la dictature du prolétariat. C’est un progrès considérable, par rapport à l'attitude des mêmes milieux du temps de Khrouchtchev, qui était empreinte d'illusions en une démocratisation progressive « par en haut ». Ces illusions se dissipant, on peut s'attendre à un élargissement et même à un début d'organisation de l'opposition politique, dont le problème clé est celui du contact avec les travailleurs, eux-mêmes de plus en plus déçus par -les résultats médiocres de la « déstalinisation ».

Nous ne citons, dans cette résolution, la révolution culturelle en Chine que pour mémoire, celle-ci faisant l’objet d’une discussion distincte.

& 10° Dans la crise internationale des Partis communistes, la direction chinoise, à la suite de sa politique sectaire et de certaines manifestations de la « révolution culturelle », a été abandonnée par plusieurs partis qui s'étaient associés à elle quand le conflit sino-soviétique commença à s'exprimer publiquement. Mais, ces partis (Japon, Inde, Vietnam, Corée) ne sont pas retournés dans l'orbite de Moscou. L'autorité de la direction soviétique ne s’est pas renforcée sur les Partis communistes, pas plus que la cohésion entre ces partis.

Le Parti communiste cubain qui prenait une position visiblement indépendante du différend sino-soviétique, se livra à une critique de la direction chinoise à la veille de la « Tricontinentale », mais sans se joindre pour cela aux Soviétiques. Au contraire, dans la période qui a précédé la Conférence de l'OL.A.S\ Fidel Castro s'est attaqué à la direction du Parti communiste vénézuélien d’une manière qui

ST 2 Ê ‘ déborde le cadre de ce dernier parti. Sa critique à visé la politique réformiste des partis communistes pro-Moscou d'Amérique latine, et elle a été aussi accompagnée d’une critique explicite de l’aide accordée: par le gouvernerient soviétique à certains gouvernements réactionnaires d'Amérique latine. Le Parti communiste cubain, qui avait participé à la conférence de Moscou en mars 1965, ne s'est pas associé à la convocation de la prochaine Conférence de février-mars 1968, a refusé d'y participer, !

et vient de prendre des mesures de répression contre une « microfraction » dirigée par Escalante, « microfraction » qui 4 voulu exploiter, et la mort du Che, et les difficultés économiques pour combattre l'orientation définie à l’'O.L.AS,

Un nombre désormais important de partis se dissocient à l’occasion -des positions défendues par Moscou. C’est vrai non seulement pour le parti yougoslave, qui fut longtemps seul dans ce cas, mais aussi pour le Parti communiste roumain et d’autres partis (Hollande, Suède, Islande, même Grande-Bretagne). Depuis son dernier congrès, le Parti communiste italien ne s'exprime plus publiquement de manière aussi franche que par le passé contre certaines positions soviétiques, mais sa direction s'efforce d'intervenir dans la coulisse pour enrayer les manifestations centrifuges.

On peut considérer la tenue de la prochaine conférence de février-mars 1968 à Budapest comme une tentative de stopper le processus d’éparpillement idéologique, bien plus que comme un retour au rôle de Parti-guide du P.C.U.S. Cette conférence sera vraisemblablement marquée par l'absence de six des quatorze Partis communistes dirigeants des Etats ouvriers (Chine, Corée, Vietnam, Cuba, Albanie, Yougoslavie).

NOS TACHES

Nous résumons ci-après les tâches essentielles des marxistes révolutionnaires pour la période présente, tâches que poursuivent quotidiennement nos sections et nos militants.

1. Défense de la révolution vietnamienne,

Nous devons partout poursuivre l'activité pour la victoire du Vietnam. Il faut le faire dans l'orientation suivante : contribuer à la généralisation des actions à l'échelle internationale, comme celle du 21 octobre 1967 ; assurer à la fois le plus large front unique dans des manifestations amples et intervenir dans ce front unique pour en élever le niveau politique ; utiliser les derniers développements (incident du «Pueblo», lutte générale du F.N.L., dans les villes), pour contrecarrer la politique de « coexistence pacifique » et lui opposer une politique d'élargissement du front de lutte contre l'impérialisme.

2. Amérique latine,

Soutien à la politique de l'OLAS, suivant les lignes indiquées plus haut dans cette résolution. Nos sections et militants d'Amérique latine doivent s'intégrer dans le front unique révolutionnaire constitué par l'OL.A.S.

Les efforts doivent être concentrés dans l’Internationale pour le soutien à la lutte révolutionnaire armée qui a commencé en Bolivie, et qui n’a pas été anéantie, en dépit du coup grave subi avec la mort du Che.

3. Aide à la résistance des masses travailleuses grecques.

Un appui particulier doit être assuré par les sections européennes en général, et plus particulièrement par celles des pays où se trouve une importante émigration ouvrière grecque. Il faut appuyer la résistance grecque dans la perspective de la préparation d’une lutte armée inévitable pour renverser le régime des colonels.

4. Notre mouvement doit se préparer et préparer l’avant-garde révolutionnaire mondiale sur la question de la révolution indienne en marche,

Une place importante doit être assurée dans notre presse aux événements qui se déroulent en Inde, tant à l'échelle des masses qu’au sein des formations politiques.

5. Pour les sections des pays impérialistes :

Il faut, en vue des modifications économiques qui se manifestent et des conséquences sociales et politiques qui en résulteront, préciser l'orientation et mettre au point un programme de revendications de transition appropriées aux conditions présentes. En outre, en poursuivant leur recrutement, les sections devront préciser leur orientation pour la construction de nouveaux partis révolutionnaires (cette nouvelle situation et les tâches qui en résultent font l'objet d'une discussion distincte). \

6. Suivre les manifestations de résistance à l'oppression bureaucratique en U.R.SS. et dans les Etats ouvriers d'Europe orientale.

et chercher à y répondre en leur donnant le maximum d'appui. Analyser soigneusement ces manifestations de résistance pour l'élaboration d’un programme de transition approprié aux conditions présentes dans ces Etats.

7. Poursuivre l’activité visant à exploiter la crise intenationale des partis communistes.

dans le but de stimuler la formation de nouvelles directions révolutionnaires, aussi bien là où ils sont des formations de masse que là où ce ne sont que des groupements numériquement réduits.

Source : Quatrième Internationale, n°33, avril 1968 (2e trimestre) · scan (Radar, 16-014-00113).

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