Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La situation en Espagne et les tâches des bolcheviks-léninistes

New York, 27 avril 1940 · La conférence extraordinaire de la IVe Internationale (mai 1940) · 1 447 mots

In English: The Situation in Spain and the Tasks of the Bolshevik-Leninists — traduction assistée par machine.

Depuis la déclaration de guerre, le travail politique des bolcheviks espagnols s'est trouvé presque totalement suspendu.

Tous nos camarades sont éparpillés dans les camps de concentration et les brigades de travail, et très peu travaillent en liberté. Les possibilités de contact politique entre eux sont très rares. Chaque groupe doit travailler de façon indépendante et discuter seul les problèmes qui se posent. Selon des comptes rendus récents, nos camarades, dans différents camps, ont rédigé des bulletins manuscrits contenant des matériaux de discussion sur la guerre et sur le POUM. Le problème de la nature de l'État soviétique et de la défense de l'URSS a également été discuté, partout où les conditions l'ont permis. Les comptes rendus mentionnent des résolutions en faveur du point de vue de la IV° Internationale.

En dépit de ces conditions forcées de dispersion politique, nos camarades maintiennent entre eux un contact personnel permanent et, chaque fois que quelques bolcheviks-léninistes parviennent à se réunir, leur immédiate constitution en groupe politique leur donne la supériorité sur toute autre formation politique encore existante (POUM, anarchistes, socialistes). Cela nous a permis de gagner au moins quelques militants sur le POUM. Le contact entre les camarades espagnols et français est assuré par un de nos militants qui agit en tant que centre de direction et de coordination.

Ce n'est certainement pas là un bilan important, mais il démontre au moins l'homogénéité politique et l'esprit militant de nos camarades. Le POUM, avec des moyens économiques et un nombre beaucoup plus élevé de militants, n'a pas été capable de faire mieux. Ses militants ont été complètement abandonnés et certains ne parviennent pas à maintenir des relations amicales. Quant à ce parti, peu après la déclaration de guerre, il a adhéré au JARE, organisation d'Indalecio Prieto, sous le prétexte d'aide aux réfugiés, ce qui n'est évidemment qu'une couverture. Il soutient effectivement l'impérialisme anglo-français. On ne connaît aucune déclaration officielle du POUM sur la guerre. Toutes les informations qui nous arrivent de nos camarades sont d'accord sur l'existence dans ce parti d'une tendance qui tend à considérer que le rétablissement de la monarchie en Espagne serait un fait positif. Comme chez les socialistes et les républicains, une telle tendance va dans le sens d'un soutien aux impérialismes alliés qui pourraient gagner à une restauration. Ainsi, sinon par ses déclarations, du moins par ses silences, le POUM est très loin d'avoir adopté une position internationaliste. La présence de Gorkin au congrès du parti socialiste américain accentue encore sa tendance en direction de l'impérialisme démocratique.

En réalité, toutes les tendances politiques sont inexistantes parmi les réfugiés vivant en France. En échange du droit d'asile, les dirigeants socialistes et anarchistes paient la France de leur soutien, en considération duquel ils deviennent la chose du gouvernement français. Pour ce qui concerne la base, les meilleurs combattants qui, dans leur majorité, sont encore en France, ont été totalement abandonnés, ce qui les pousse à louer leurs services aux « démocraties » dans des brigades de travail forcé. Une partie des dirigeants anarchistes, parmi lesquels les anciens chefs militaires, Garcia Oliver et Santillan, essaient de constituer un parti politique avec tous les caractères des vieux partis réformistes. L'opposition rencontrée dans leurs propres rangs a retardé cette entreprise. Mais les anarchistes espagnols vont indubitablement vers une scission d'envergure, à l'occasion de laquelle je considère comme possible de gagner à notre tendance d'excellents militants révolutionnaires. D'un côté, il y aura la base ouvrière et révolutionnaire de la CNT. Les préjugés apolitiques que l'on trouve chez eux sont empreints d'un esprit profondément révolutionnaire, et le bilan qu'ils dressent instinctivement des événements espagnols n'est pas dans l'ensemble favorable aux principes anarchistes. Au Mexique, à Saint-Domingue et en France, nous avons des contacts avec des ouvriers anarchistes qui considèrent nos activités avec la plus grande sympathie, prennent intérêt aux discussions avec nous et commencent à tirer des conclusions révolutionnaires politiques de leurs réflexions sur l'expérience espagnole. Je juge important de mentionner mon expérience personnelle, à Mexico, avec un dirigeant de la jeunesse anarchiste avec qui j'avais discuté souvent à Barcelone après les journées de mai. Ses premiers mots, en me reconnaissant dans l'un des locaux de réfugiés de Mexico, furent pour évoquer notre discussion en Espagne : « J'ai souvent pensé à ce que tu m'as dit alors et je considère que tu avais raison », telles ont été ses paroles. Les principes anarchistes ont perdu de leur emprise sur ces camarades. Leur entrée dans le camp bolchevique n'est qu'une question de temps et de bon travail de notre part. Je considère qu'il existe une perspective sérieuse de gagner un nombre considérable d'ouvriers anarchistes dans l'émigration.

En Espagne même, on a commencé à rétablir les contacts. Nous avons déjà des liaisons à Madrid et Barcelone, par exemple, avec des camarades qui ont été emprisonnés ou détenus dans les camps de concentration de Franco. À Madrid, tous les camarades qui n'ont pas été arrêtés ont repris leur activité. Ils ont des contacts avec les anarchistes et discutent avec eux, mais leur situation est très précaire. Étant connus, dans leur majorité, ils sont obligés de vivre sous de fausses identités et ne peuvent trouver de travail. À Barcelone, un jeune camarade risque d'être condamné à mort. Il est d'origine paysanne, avec d'excellentes qualifications politiques. Selon les informations données par le camarade Carlini, qui a vécu pendant huit mois à Barcelone sous le régime de Franco, la démoralisation du prolétariat est grande, encore accentuée par ses terribles conditions de vie, pires que pendant la guerre. Mais l'état d'esprit dominant est celui d'une hostilité passive au régime, et, dans certaines régions comme les Asturies et l'Andalousie, d'une hostilité active. Cette hostilité passive s'étend même à certains éléments de la petite bourgeoisie rurale et urbaine. La preuve en est donnée par le fait que le camarade Carlini ait pu faire le voyage de Barcelone à la frontière française, à pied, sans argent, en demandant aux paysans l'hospitalité et des indications qui lui permettent d'échapper à la vigilance de la garde civile.

Dans les montagnes des provinces d'Andalousie et des Asturies existent encore de nombreux groupes armés hostiles à la garde civile qui conduisent d'audacieuses opérations contre les détachements fascistes. J'ai vu de mes yeux une proclamation des autorités franquistes adressée aux « fugitifs dans les montagnes », les appelant à se rendre et à avoir confiance dans « la clémence du Caudillo ». Il semble évident que dans certains petits villages tous les hommes valides sont dans les montagnes• et que les autorités sont impuissantes à briser la solidarité des villes.

Bien que le régime de Franco se heurte à d'autres difficultés supplémentaires qu'il n'est pas nécessaire d'énumérer ici, cela ne signifie pas qu'on doive s'attendre à sa chute prochaine. Il est possible que l'évolution de la guerre européenne amène le rétablissement de la monarchie, mais dans cette éventualité, comme dans celle de la consolidation du système de la Phalange espagnole, tout nous permet d'espérer que le prolétariat espagnol sera capable de maintenir contre le fascisme un fort mouvement illégal. Et, pour notre part, nous devons diriger toutes nos forces vers la création de noyaux illégaux actifs de la IVe Internationale.

Nous disposons des facteurs fondamentaux pour y parvenir. Quelques militants capables sont restés en Espagne : il y a dans l'émigration d'excellents camarades. En outre, les secteurs anarchiste, socialiste et même stalinien sont suffisamment accessibles à un travail critique constructif. La première étape, qui consiste à réunir à Mexico les principaux camarades, est en voie de réalisation. C'est de nous, et de la solidarité de l'organisation internationale, que dépend la réalisation victorieuse des étapes suivantes. Il faut créer un fort mouvement bolchévique-léniniste parmi les émigrés et trouver les voies pour pénétrer en Espagne. Nous avons besoin, à titre de minimum immédiat, d'une aide matérielle qui nous permette d'assurer régulièrement la publication de notre hebdomadaire. Nous prenons le reste sur nous, y compris notre propre subsistance économique.

Il serait erroné de sous-estimer le travail espagnol du fait de la liquidation de la révolution espagnole. L'esprit révolutionnaire du prolétariat vit et l'Espagne sera le pays dans lequel la lutte révolutionnaire illégale acquerra la plus grande intensité. D'un autre côté, une organisation ne se constitue pas hâtivement à la veille de la révolution, mais seulement à l'issue d'une longue période de luttes et d'expériences victorieuses. Nous voulons rétablir, et nous rétablirons en Espagne la tradition de la lutte révolutionnaire illégale du bolchévisme. Le prolétariat espagnol saisira la première occasion qui se présentera à lui pour briser le joug de Franco. Nous devons être prêts et nous avons besoin pour cela de l'aide de l'organisation internationale.

G. Munis, section espagnole de la IVe Internationale,

New York, 27 avril 1940.

Source : Rodolphe Prager (dir.), Les congrès de la IVe Internationale, t. 1, p. 337–340 (La Brèche, 1978-1989 ; éd. numérique 2022).

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