La grande grève des mineurs des Asturies et le mois d’agitation sociale et politique qui lui a succédé ne sont pas une simple répétition des vagues de grèves et de manifestations estudiantines qui ont secoué à plusieurs reprises la dictature franquiste — notamment en 1951, 1956 et 1958. Elle constitue, au contraire, un changement qualitatif de la situation et ouvre, en Espagne, une période prérévolutionnaire, qui doit aboutir à la chute de la dictature et au début de la révolution socialiste. Ceci découle autant de l'ampleur exceptionnelle du mouvement auquel ont participé, sous une forme ou une autre, près d’un demi-million de travailleurs et d'étudiants, que de sa politisation progressive, qui a obligé tous les courants politiques du pays et toutes les classes sociales à se définir par rapport à lui.
Il est du devoir de tous les militants ouvriers éespagnols, de tous ceux qui se réclament du marxisme, de comprendre les raisons de ce changement, d'en supputer toutes les conséquences et d'orienter leur action en fonction de cette situation nouvelle. Le sort de la révolution espagnole qui s'annonce dépend, dans une large mesure, de leur capacité de comprendre les besoins de cette situation nouvelle et d'éviter les erreurs qui ont conduit la Révolution espagnole de 1936-37 à sa défaite tragique.
I. — LE DECLIN DE LA DICTATURE FRANQUISTE.
La grande grève d’avril-mai 1962 a brusquement révélé au peuple espagnol et au monde entier les deux facteurs fondamentaux qui ont déterminé le changement de la situation objective : le déclin de la dictature franquiste d’une part, la montée d’une nouvelle génération de prolétaires et de militants ouvriers d’autre part. Ces deux facteurs sont le résultat d’une longue évolution souterraine qu'il s’agit de mettre en lumière.
L'Espagne continue d’être un des pays capitalistes les plus pauvres d'Europe. D’après les statistiques des Nations Unies, la consommation de viande par tête d’habitant n'y est que de 20 % de la consommation française, la consommation de sucre n'y est qu'un tiers de la consommation britannique, la consommation de matières grasses n'y est que 50 % de la consommation en Grande-Bretagne. La production industrielle par tête d’habitant n’est supérieure qu’à celle de la Grèce, de la Turquie et du Portugal. Le rendement par hectare de la culture du blé est le plus faible d'Europe, à l’exception du Portugal ; le nombre de tracteurs par 1.000 hectares labourables n’est que la moitié du même chiffre pour la Grèce ou la Yougoslavie ; en fait, la production agricole reste encore inférieure à ce qu’elle était en moyenne avant la guerre civile !
C’est surtout par comparaison avec la Yougoslavie, pays méditerranéen traditionnellement arriéré, que le retard de l'Espagne capitaliste prend toute sa signification. IL y a trente ans, la comparaison entre ces deux pays donnait un avantage à l'Espagne dans tous les domaines. Aujourd’hui, elle se trouve dépassée dans le domaine de la plupart des produits industriels et agricoles, non seulement par tête d’habitant, mais souvent même en chiffres absolus ! Elle l’est sans doute également du point de vue du niveau de vie.
Da ER et cette pauvreté de l'Espagne expriment en dernière analyse l'incapacité du capitalisme espagnol de résoudre ses tâches historiques. Etroitement allié au capital international, sans débouchés sérieux sur le marché mondial, ce capitalisme s’est avéré incapable de résoudre la question agraire. Alors que plus de 40 % de la population active travaillent encore dans l’agriculture, le revenu par personne employée n'y est que de 50 % de ce qu’il est dans l’industrie. Il y a deux millions d'ouvriers agricoles sans terre, dont 60 % ne trouvent de l'emploi qu'au maximum pendant 6 mois par an De ce fait, il n’y a pas un véritable marché intérieur capable de supporter une indus: trialisation intensive du pays. Au fardeau historique de cette impuissance du capitalisme espagnol s’est joint le fardeau terrible des destructions de la guerre civile, qui n’a été réellement surmonté que quinze ans plus tard, vers 1950. ?
QUATRIEME INTERNATIONALE ré
Cependant, à partir de 1950 commence une expansion économique assez rapide, qui a fait doubler la production industrielle et qui, par suite d’un vaste exoda rural, a augmenté le nombre des prolétaires employés dans l’industrie de plus d’un million. Cette expansion économique a d’abord été le résultat de la surexploitation du prolétariat et des paysans pauvres, permettant un taux de profit beaucoup plus élevé que dans le reste de l'Europe, ce qui a incité les capitalistes espagnols, avec l’aide de l'Etat, à multiplier leurs investissements dès la fin de la période de reconstruction. Elle est, ensuite, de plus en plus fonction de la prospérité incontestable qui règne dans l’Europe capitaliste depuis dix ans, surtout dans les pays du Marché Commun.
Pour ces pays, l'Espagne a fait fonction de vaste réservoir de main-d'œuvre, de matières premières, de terrains pour spéculations immobilières et, en général, de champs d'investissement des capitaux. Au fur et à mesure que le plein emploi fut atteint ou approché dans ces pays, plus en plus de capitaux se sont déversés sur l'Espagne, profitant des salaires plus bas. En même temps, plus en plus d'ouvriers et de paysans pauvres espagnols purent émigrer pour réduire la pénurie de main-d'œuvre en Allemagne, en France, en Suisse, en Belgique, aux Pays-Bas et ailleurs.
Cette imbrication progressive de l'Espagne dans le marché mondial capitaliste s’est traduite d’abord par une grave crise financière et un déséquilibre croissant de la balance des paiements. Mais le «plan de stabilisation » de 1959 réussit à rétablir l'équilibre _— au prix d’une année de stagnation économique, d'un blocage des salaires, d’une forte hausse des prix et d’une réduction brutale du niveau de vie déjà si misérable des masses. Le tourisme et la finance internationale aïdant, les réserves de la Banque d’Espagne se sont considérablement accrues, la nouvelle augmentation du taux de profit a attiré davantage de capitaux étrangers, et une reprise économique prononcée s’est manifestée à partir de 1961. La dernière vague de grève est aussi le produit de cette reprise.
Depuis quelques années, presque toutes les fractions de la bourgeoïsie espagnole, de l'Opus Dei jusqu'à l'aile la plus «libérale» (l'Action républicaine démocratique), espèrent leur salut d’une intégration de l'Espagne dans le Marché Commun. C’est dire qu'en dernière analyse elles désirent se protéger des risques d’une nouvelle révolution en se couvrant de la puissance concentrée du capitalisme européen. L'alliance de Franco avec l'impérialisme américain poursuivait un but analogue. Le projet d'adhésion de l'Espagne au Marché Commun le poursuit de manière plus systématique, car la bourgeoisie espagnole espère que, dans le cadre du Marché Commun, elle obtiendra de l'extérieur non seulement la force économique pour désamorcer la misère explosive du peuple, mais encore la force politique pour intimider ce même peuple et l’éloigner de la route révolutionnaire.
Mais l'intégration d'un régime fasciste ou semi-fasciste dans le Marché Commun n'est pas facile. Elle accorderait à la bourgeoisie espagnole des avantages de «concurrence déloyale», inacceptables du point de vue de ses concurrents : salaires beaucoup plus bas ; assurances sociales beaucoup plus rudimentaires : impôts plus réduits sur les bénéfices capitalistes ; protection légale contre les grèves, etc... Elle soulève d’ailleurs une opposition violente de la part de tous les courants du mouvement ouvrier du Marché Commun, même des plus droitiers.
C'est pourquoi l'orientation de la bourgeoisie espagnole vers une intégration dans le Marché Commun a accentué le déclin progressif de la dictature franquiste, sa transformation progressive d’une: dictature fasciste en une dictature bonapartiste, essentiellement appuyée sur l’armée et sur les forces de répression, mais qui craint même de plus en plus de mobiliser cette armée, parce qu’elle n’est plus sûre d’elle. Les événements des derniers mois ont particulièrement mis en relief cette transformation.
La dictature franquiste s’est appuyée, à son apogée, sur cinq piliers principaux : la caste des officiers : la Phalange fasciste ; les gros propriétaires fonciers ; la grande bourgeoisie, avant tout le capital financier; l'Eglise. La pression de la bourgeoisie industrielle l’a d’abord obligée à démanteler la puissance de la Phalange, en pleine décomposition depuis plusieurs années. Puis, la grande bourgeoïsie orientée vers le Marché Commun a commencé à prendre ses distances et à jouer avec des solutions de rechange. Maintenant, l'Eglise cherche, elle aussi, à faire oublier ses responsabilités écrasantes dans l'éclatement du putsch fasciste de 1936, et se compromet jusqu’à favoriser les grèves. Finalement l’armée, dernière base solide du régime, profondément influencée par l'évolution de l'Eglise et de la bourgeoisie, est traversée par des courants divers. 11 ne reste à Franco que l'appui compromettant des gros propriétaires fonciers, dont dix mille possèdent autant que deux millions de petits paysans !
Si Franco reste toujours debout malgré le rétrécissement progressif de la base de la dictature, c’est moins en fonction de la force du régime que par suite des hésitations et de l'irrésolution de ses adversaires. La bourgeoisie elle-même a joué avec les notions les plus diverses comme solutions de rechange, d'un « franquisme sans Franco » jusqu'à la « République démocratique et libérale ». Ce qui l’a longtemps retenue, c’est la peur de voir une révolution violente succéder à n'importe quel changement de régime. Mais cette conviction fut ferme aussi longtemps que le régime lui-même parut capable d’étouffer toute agitation ouvrière considérable. Les grèves d'avril-mai 1962 marquent un tournant décisif à ce sujet. La dictature franquiste n’étant plus capable d'empêcher des grèves d’une telle ampleur, la bourgeoisie espagnole se sait placée devant le choix d'un changement à froid du régime ou d’une révolution dorénavant inévitable.
Il. — LA MONTEE D'UNE NOUVELLE GENERATION PROLETARIENNE.
Si le fait dominant, dans le camp de la bourgeoisie espagnole, a été la recherche à tout prix d’une intégration dans le Marché Commun, le fait dominant dans le camp prolétarien est la montée d’une nouvelle génération de travailleurs, de militants ouvriers qui ne sont plus marqués par les lésions de la guerre civile.
Sur la génération antérieure a pesé un ensemble d’expériences tragiques : l'expérience de la révolution de 1936-39, étouffée par les chefs mêmes du Front Populaire avant qu’elle ne fut écrasée dans le sang par les bandes fascistes ; l'expérience de la terreur fasciste pendant et après la guerre civile : l’expérience des crimes commis par les staliniens contre d’autres tendances du mouvement ouvrier espagnol ; l'expérience de Ja trahison des dirigeants du mouvement ouvrier international, qui ont couvert la comédie de la «non-intervention » ; l'expérience des défaites de Mussolini et d'Hitler suivies d'aucun effort sérieux de la part du prolétariat international pour venir en aide aux travailleurs espagnols martyrisés ; l'expérience de deux décennies de misère, de chômage, d’emprisonnements répétés.
Les effets démoralisants de ces expériences ne peuvent être surestimés. Cette démoralisation et le manque de perspectives furent le support le plus solide de la dictature. Ils revenaient en fait à tolérer une guerre civile permanente d’une espèce particulière, dans laquelle toute la violence émanait exclusivement des possédants, des capitalistes et de leurs instruments fascistes, contre les prolétaires et les militants ouvrirs désarmés.
Aujourd’hui, la nouvelle génération qui est progressivement apparue dans les usines, les mines, les ateliers, sur les chantiers et dans les bureaux, ne se réfère plus essentiellement aux expériences du passé. Elle est entièrement tournée vers l'avenir. Le fardeau dont elle doit se libérer, ce n’est pas celui de ses souvenirs et des défaites aux leçons non assimilées ; c’est celui de la misère économique, politique, culturelle, morale, dont elle prend de plus en plus vivement conscience. C’est une génération foncièrement activiste, pareille en cela à la jeunesse militante de nombreux pays d'Europe et du monde. C’est une génération qui considère tout l’acquit des générations passées comme allant de soi, comme plate-forme de départ pour arracher de nouvelles conquêtes. Cette génération a rapidement pris conscience de ses forces dans une série d’escarmouches et d'expériences au cours des dernières années.
Au sein des entreprises, elle a su profiter de la pénurie croissante d’ouvriers qualifiés pour modifier progressivement les rapports de forces et obtenir une série d’avantages appréciables (les mineurs reconquirent en 1958 la semaine de 42 heures). Sans une suite de petits succès, une grève d’une ampleur de celle: d’avril-mai 1962 n'aurait pas été possible.
Dans les Universités, elle a pris conscience de la pauvreté et de l'inanité de la « culture franquiste », de la stérilité désespérante du traditionnalisme, de l'attrait croissant des idées révolutionnaires dans tous les domaines, de l’art comme de la philosophie, de l’urbanisme comme de la sociologie marxiste. Toute une nouvelle intelligentsia rebelle est ainsi apparue, qui a traversé l'épreuve d’une longue lutte avec les autorités universitaires, les « syndicats > fascistes et l'Etat, s’emparant de la direction semi-clandestine et quelquefois même légale des organisations estudiantines. Le chômage intellectuel a puissamment contribué à la radicalisation de cette intelligentsia et l’a fait affluer vers les jeunes groupes révolutionnaires clandestins.
Ceux-ci se sont multipliés en Espagne au cours des dernières années, sans rapport avec les formations politiques anciennes de la petite bougeoisie et du prolétariat, sans tradition idéologique mais surtout sans liens de subordination avec les appareils émigrés. S'ils souffrent tous, à des degrés divers, d’une expérience politique limitée, d’une carence d'élaboration théorique et d’inclination à l’aventurisme, ils se distinguent pourtant favorablement des anciens partis, et surtout de leurs dirigeants émigrés, par leur désir d’engager une lutte directe pour le renversement de la dictature. Dans l'opposition entre cette orientation activiste et les stériles manœuvres de coulisse de l’émigration, dont les plans tournent autour du remplacement « pacifique » de la dictature, c’est-à-dire par l'intrigue et non par la révolution, se reflète tout le contraste entre une génération nouvelle, ardente au combat, et une génération usée et démoralisée.
Cette génération nouvelle a également produit une nouvelle émigration, d'un type entièrement différent de l’ancienne, Cette nouvelle émigration dite économique a mis plus d’un demi-million de prolétaires espagnols, pour la plupart jeunes, en contact avec le niveau de vie plus élevé des pays de démocratie bourgeoise, et avec la pratique courante du mouvement ouvrier de masse. Tandis que l’ancienne émigration perdait de plus en plus d'espoir, l'émigration économique a surtout été une école de renvendica-tions et d'organisation pour une génération qui n'avait pas pu dans son propre pays organiser des syndicats et des grèves. La confrontation de la jeunesse ouvrière et paysan-ne espagnole avec des millions de touristes européens en grande partie eux-mêmes simples employés de bureaux ou même ouvriers qualifiés, a également stimulé sa volonté revendicative.
Enfin, cette jeune génération espagnole arrive sur l'arène politique dans un monde révolutionnaire qui n’a plus rien de commun avec le monde du fascisme et du stalinisme triomphant de 1933-43. Ce n’est pas l’arrivée au pouvoir d'Hitler et de Mussolini qui marquent le seuil de sa vie consciente, mais bien celle de Tito et de Mao-Tse-Toung-L’atmosphère politique dans laquelle elle se développe n’est pas celle des défaites ouvrières mais de la révolution coloniale triomphante, La Révolution algérienne, la Révolution angolaise et surtout la Révolution cubaine, ont exercé une influence prédominante sur son esprit.
De toutes les anciennes colonies espagnoles, Cuba est celle qui avait conservé le plus de liens familiaux et humains avec l’ancienne métropole, C’est pourquoi la Révolution cubaine a été intensément vécue, discutée et applaudie par la jeunesse espagnole rebelle, qui s’est identifiée avec les barbudos et qui a fait de Fidel Castro son héros par excellence, s'inspirant d’ailleurs en partie de l'expérience cubaine pour renouveler sa stratégie de lutte contre la dictature,
C'est l’activité de plus en plus audacieuse de cette nouvelle génération d'ouvriers, d'employés, d’instituteurs, d'étudiants, d’intellectuels et de révolutionnaires qui inquiète profondément la bourgeoisie. C’est elle qui amène cette bourgeoisie, placée devant l’alternative : réformer le régime malgré lui ou être renversée avec lui, à saper maintenant la dictature.
III, — RÉFORME « CONSTITUTIONNELLE 3 OÙ REVOLUTION ?
Tous les plans de la bourgeoisie, ‘quelles qu’en soient ses fractions, répondent à une seule préoccpation fondamentale : empêcher l'éclatement d'une nouvelle Révolution espagnole. De l'alliance américaine à l’intégration dans le Marché Commun ; de la « stabilisation économique » aux actuelles augmentations de salaires ; des plans de pseudo-réforme agraire aux efforts pour stimuler l'émigration : des projets de restauration de la monarchie aux desseins de «l’Union des Forces Démocratiques », toutes les manœuvres, toutes les «€ solutions transitoires », tous les calculs politiques et économiques ne visent que ce seul et unique but. Si un fait nouveau est venu troubler cette touchante unanimité, c’est qu'après les grèves d’avril-mai 1962, la grande majorité de la bourgeoisie est d’ores et déjà convaincue qu'un € franquisme sans Franco » n'est pas plus viable que le « franquisme avec Franco », et que des concessions importantes devront en tout cas être faites aux masses laborieuses autant sur le plan politique que sur le plan économique.
Æn tâtonnant, en cherchant sa voie, en voulant éviter à la fois la précipitation (qui encouragerait € l'ennemi de l’intérieur ») et l'excès de temporisation (qui « précipiterait la révolution »), la bourgeoisie espagnole se rallie de plus en plus à une idée maîtresse : la transformation constitutionnelle, pacifique, par voie légale, en « étapes bien Gr données, à froid, du régime. L'idée d’une monarchie libérale réunirait sans doute le plus de suffrages bourgeois. Mais la plupart des monarchistes ne sont pas libéraux, et au fur et à mesure que le peuple se réveille, il ne se montre point trop monarchiste….
Cette orientation fondamentale de la bourgeoisie revient au fond à essayer d'enlever les causes les plus explosives du mécontentement populaire, pour pouvoir endiguer sa lutte revendicative dans des canaux « légaux», contrôlables par le régime capitaliste ; transformer le climat prédominant dans le pays d'un climat prérévolutionnaire à un climat « réformiste ». Ce fut au fond une stratégid analogue que la bourgeoisie espagnole avait choisie en 1930-31, à la veille et au lendemain immédiat de la chute de Primo de Rivera.
Le calcul de la bourgeoisie paraît aujourd’hui fondé sur des bases relativement plus réalistes qu’en 1930. L'intégration dans le Marché Commun - dans Fhypothèse où celui-ci connaitrait encore plusieurs années d'expansion économique rapide sans récessions importantes ; le relèvement des salaires ouvriers ; l'influence du climat « réformiste » du mouvement ouvrier dans le reste de l’Europe occidentale ; la présence des bases américaines ; le sentiment d’une large dépendance économique par rapport à l'étranger ; les restes de l'effroi d’une nouvelle guerre civile dans les générations plus âgées ; tous ces facteurs pourraient effectivement favoriser les projets de la bourgeoisie.
Mais ce qui en définitive les ruinera, c'est l’immense misère des chômeurs, des mal-logés, des paysans sans terre, des manœuvres dans les villes et les campagnes 3; c’est la tradition révolutionnaire du prolétariat espagnol ; c’est la reprise générale du mouvement ouvrier en Europe occidentale ; c’est l'influence de la révolution coloniale qui continue à progresser et la force d'attraction exercée par les Etats ouvriers. La IV* Internationale avait déjà tiré des grèves belges de décembre 1960-janvier 1961 la leçon que chaque nouvelle vague de lutte généralisée des travailleurs, même dans le climat actuel de ‘stabilisation relative et de prospérité capitaliste en Europe, a tendance à renouer avec les expériences révolutionnaires les plus audacieuses du passé, Les grèves des Asturies permettent de prévoir le même avenir pour les luttes en Espagne. ÿ
Quel que soit son sort futur, le plan de la bourgeoïsie a pris nettement forme au cours des derniers mois. Pratiquement toutes les fractions bougeoises ont hoché la tête devant les grèves : « Les augmentations de salaires ne suffisent plus ».
Poutant tous les malins, tous les artisans de projets ingénieux, tous les fabricants de fronts, de l’extrème-droite au centre, ou de la droite modérée au centre-gauche, se heurtent à une difficulté. Leurs projets de remplacer Franco supposent résolue la tâche qui reste à résoudre : renverser la dictature. Ils précisent tous ce qu’on fera après ; personne ne dit au juste comment on y arrivera.
Et le vieux dictateur roublard, jouant avec eux comme le chat avec la souris, sup-putant les faiblesses des uns et la couardise des autres, a survécu ainsi pendant dix ans, en jouant à l’équilibriste entre fractions différentes. I1 a même survécu pour le moment à la vague de gréves d’avril-mai 1962, et se permet le luxe d’accentuer la répression après avoir lâché du lest pendant les grèves. Mais les travailleurs espagnols, les étudiants, les jeunes organisations, répondent de plus en plus nettement aux bavardages impuissants des faiseurs de projets ; au lieu de naus expliquer par quel régime vous remplacerez Franco, expliqueznous plutôt comment on le renversera ! Et renverser Franco, qu’on le veuille ou non, c’est déclencher une révolution.
On ne peut pas exclure par avance des hasards heureux et des surprises du sort. Une situation prérévolutionnaire en est toujours fertile, surtout lorsque toutes les classes de la société, à l’exception d’une poignée de nobliaux, désirent se débarrasser du dictateur, Franco peut mourir brusquement de mort naturelle ; il peut tomber victime d’un attentat ; il peut passer la main, de son propre gré, à un des prétendants Bourbon ; il peut être subitement écarté par un pronunciamento de l’armée. Beaucoup de gens espèrent ardemment un coup de ce genre, qui leur permettrait encore et toujours de faire l'économie d’une révolution. Sans exclure ces éventualités, les organisations révolutionnaires se distinguent précisément des spectateurs impuissants par le fait qu'elles ne basent pas leurs calculs sur ce qui est indépendant de leur volonté et des possibilités d'action des masses. De cette façon, elles sont aussi mieux armées pour exploiter de tels hasards au profit de la révolution.
IL faut donc, avant tout, rassembler tous ceux qui sont partisans du renversement révolutionnaire de Franco par l’action directe des masses dans un vaste front unique en Espagne même, sans exclusive aucune. Cette formule élimine tous les partis de la bourgeoisie ; elle n'exclut pas l'intelligentsia petite bourgeoise, des bourgeois ou des officiers qui, individuellement, peuvent vouloir rejoindre une action révolutionnaire antifranquiste. =
Les marxistes révolutionnaires doivent être ceux qui prônent de la manière la plus unitaire, la plus efficace, la lutte pour le renversement de Franco. Cette lutte implique dans les conditions présentes une tactique combinée de lutte de masse dans les centres industriels (grèves, grèves perlées, manifestations silencieuses, etc….), de lutte armée de partisans dans les régions où la géographie et la structure sociale le permettent, d'actions spectaculaires par petits groupes dans les grandes villes. Des manifestations de rues armées, des grèves générales nationales ou des insurrections de masse restent des aventures sous un régime dictatorial, aussi longtemps que les forces révolutionnaires ne sont pas capables soit d’opposer aux armées contre-révolutionnaires un armement suffisant des masses, soit surtout de faire hésiter une partie de l’armée ou même de la faire basculer dans le camp de la révolution. Un travail à cette fin doit être mené méthodiquement, dès maintenant, en liaison avec les autres formes de lutte précitées.
IV. — « REVOLUTION DEMOCRATIQUE >» OU REVOLUTION SOCIALISTE
Jusqu'ici, en dehors de petites organisations révolutionnaires, personne n’a consciem-ment esquissé devant le peuple espagnol une perspective de renversement de Franco par la voie révolutionnaire. Des monarchistes jusqu’au PC, tous ont parlé de « réconciliation nationale >, d’ « amnistie », de « remplacement pacifique de Franco », etc. Mais la puissante vague gréviste à créé une situation nouvelle. À ce propos, également, il est vraisemblable que sur la gauche des voix se lèveront pour prononcer de plus en plus nettement la parole fatidique : Révolution. Il n’est même pas exclu que, sous la pression des masses et des militants oppositionnels de l’intérieur, le PC lui-même abandonne son orientation actuelle, ultra-droitière, de < front national > jusques y compris avec « l’armée nationale » (!), et parle à son tour de « révolution ». Encore faut-il savoir de! quelle révolution il s’agit.
La formule « révolution démocratique > correspond à première vue à une simple habileté tactique pour sauvegarder « l'unité des forces antifascistes ». Tout le monde n'est-il pas partisan de la « démocratie », formule magique qui doit ouvrir à l'Espagne les portes du Marché Commun ? En réalité, elle renferme une équivoque fondamentale sur la nature de classe du régime actuel et sur la nature de classe de l'Espagne que les ouvriers et les paysans pauvres veulent créer à travers la révolte présente.
à La dictature franquiste n’est foncièrement qu’une superstructure différente d’une même base : comme la démocratie bourgeoise, elle est fondée sur Le régime, la propriété et l'exploitation capitalistes. Toutes les deux cherchent, à l’aide de moyens différents, à maintenir ce régime, cette propriété et cette exploitation. Vouloir renverser la dictature fasciste sans toucher à ses racines économiques et sociales, c’est laisser en place toutes les conditions d’un retour en force de la même dictature, à brève ou longue échéance.
Certes, dictature fasciste ou démocratie bourgeoise ne sont point identiques du point de vue marxiste. Pour les travailleurs, il n’est pas indifférent qu'ils puissent ou non se syndiquer librement, publier des journaux et organiser des partis. Mais s'ils préfèrent le régime démocratique au régime fasciste, c’est parce que le premier offre de meilleures conditions d'organisation, de prise de conscience, de défense et de combat anti-capitalistes. Il est donc absurde de refuser le combat anti-capitaliste, sous prétexte qu’il met en danger la « démocratie ».
La dictature fasciste n’a été ni le simple produit d’une conspiration de généraux, ni le simple résultat d’une intervention étrangère, bien que ces deux facteurs aient considérablement facilité sa victoire. Elle a été en dernière analyse un produit du grand Capital, un instrument au service des exploiteurs les plus rapaces, les gros financiers, les grands industriels, les grands propriétaires fonciers. Pour défendre ses privilèges de classe et son régime d'exploitation, cette même classe dominante sera prête, demain, à avoir recours aux mêmes méthodes si les circonstances l’y obligent. Limiter la révolution anti-franquiste au « rétablissement des libertés démocratiques », c’est laisser en place les forces qui, demain, feront ressurgir un nouveau Franco.
Les masses populaires haïssent la dictature franquiste, et elles ont mille fois raison. Elles se souviennent des vingt-cinq années d’oppression cruelle, de répression sanglante, d’humiliations sans nom, que cette dictature leur a imposées, et elles brûlent d’envie de la renverser.
Mais les masses n’en sentent pas moins que Franco n’a été qu’un agent d'exécution La source dernière du mal, c’est le régime capitaliste qui maintient la vaste majorité du peuple dans l'ignorance et la misère, pour sauvegarder les privilèges d’une petite minorité. Si pendant ces vingt-cinq années, l’ouvrier a dû se taire et subir l’exploitation le patron, lui, a pu tranquillement encaisser ses profits et accumuler ses capitaux. LS ouvriers n’ont pas oublié qui a financé Franco, jeté les fleurs sur les cortéges de ‘sa soldatesque victorieuse, raillé et nargué les prisonniers de l’armée républicaine, « nettoyé » les usines, dénoncé les militants, vanté et chanté le régime pendant deux décennies Tous les bavardages sur la « révolution démocratique > n’ont qu’un seul but : faire oublier aux prolétaires toute cette masse de pensées et de souvenirs amers, guides sûrs de l'action, dans l'euphorie générale qui devra marquer la chute de la Hicttture,
Les ouvriers espagnols auront bonne mémoire, Ils n’oublieront aucun crime qui a marqué l’histoire de la bourgeoisie espagnole. Ils sentiront d’instinet que le jour de la chute du dictateur, ce n’est pas seulement avec les tortionnaires, les flics, les mouchards, les mercantis, les gros profiteurs du « movimiento » qu’il faudra entamée le re des comptes, mais encore avec le régime d’exploitation capitaliste dans son ensemble.
La révolution qui effectuera la chute de Franco ne fera que commencer lorsque la dictature sera par terre. Elle devra se poursuivre jusqu'à ce que Les travailleurs et les paysans pauvres aient exproprié le grand'capital et les gros propriétaires fonciers, jusqu’à ce que tout le pouvoir appartienne aux masses laborieuses organisées dans leurs comités démocratiques, jusqu’à ce qu’une Espagne socialiste surgisse à la place de l'Espagne rougie du sang du peuple et salie par l’or des riches.
L'Espagne des riches n’est pas un pays féodal mais un pays capitaliste. La classe révolutionnaire de la société n’est ni la bourgeoisie ni la petite bourgeoisie, mais le prolétariat appuyé par la paysannerie pauvre, Salariés des villes et des champs constituent déjà la majorité absolue de la population active. Dans pareille société, .et dans le contexte du monde d’aujourd’hui, la révolution espagnole qui s'annonce ne peut être une « révolution démocratique » : elle ne peut être qu’une révolution socialiste.
Tout en étant un pays arriéré par rapport aux pays capitalistes industrialisés d’Occident, l'Espagne a une structure sociale qui se rapproche beaucoup plus de celle de l'Italie ou de la France que de celle qu’avaient Cuba ou la Chine avant la Révolution. Les classes sociales modernes y sont constituées depuis plus d’un siècle, avec leurs programmes politiques, leurs idéologies propres, leurs traditions et leurs drapeaux. Croire que, dans ces conditions, on pourrait introduire le socialisme <« subrepticement », derrière le dos de la bourgeoisie, sans qu’elle s’en aperçoive ou s'y oppose massivement, c’est une utopie naïve. Si le prolétariat espagnol ne se rassemble pas derrière le drapeau de la révolution socialiste, il n'y aura pas d’Espagne socialiste, mais une Espagne où les masses auront simplement échangé leurs maîtres fascistes contre des maîtres « démocratiques », les patrons restant les mêmes qu'aujourd'hui.
L'exemple de Fidel Castro exerce aujourd’hui, à juste titre, une puissante force d’attraction sur la jeunesse espagnole. Ce qu’il faut apprendre de Fidel, c’est son élan révolutionnaire sans pareil, sa capacité de saisir « le maillon adéquat de la chaîne », son extraordinaire sensibilité aux aspirations des masses, son adhésion sincère, totale, à sa mission révolutionnaire, son évolution vers le marxisme révolutionnaire, sa volonté de détruire le règne du Capital et de le remplacer par le règne du Travail. Ce qu’on ne peut imiter, ce sont certains aspects de sa tactique qui n’ont pu avoir de succès que dans les conditions particulières de Cuba.
En Espagne, ce n’est pas le capitalisme étranger qui détient une grande partie des moyens de production, c’est le capital espagnol qui en est le propriétaire. La majorité des combattants de la future révolution ne seront pas des paysans qui doivent apprendre pas à pas les premiers éléments du socialisme, mais des ouvriers qui ont déjà une solide tradition socialiste révolutionnaire. Cacher, voiïler, passer sous silence ou pousser à l’arrière-plan le drapeau socialiste de la révolution, ne trompera pas une minute les capitalistes qui savent à quoi s’en tenir. Par contre, cela trompera les ouvriers et leurs alliés les plus proches, sèmera la confusion et l’hésitation dans leurs propres rangs, retardera la mobilisation des couches les plus arriérées dont la faim et l'ignorance réduisent singulièrement l’intérêt pour les slogans purement « démocratiques ». Cela risque de passer un nœud coulant autour du cou de la nouvelle révolution qui monte.
Les marxistes révolutionnaires n’opposeront jamais la « pureté » de leurs idées à une action résolue des masses contre la dictature. Ils appuieront tous les efforts pour renverser Franco par la voie révolutionnaire. Ils appelleront les masses les plus larges à se joindre à tout mouvement contre la dictature. Ils s’efforceront de dresser contre le dictateur non l’intrigue des salons mais la puissance inquiétante de la rue, C’est en assurant la mobilisation la plus large des masses contre la dictature qu’on crée la meilleure garantie que la révolution ne sera ni avortée ni arrêtée, mais se poursuivra jusqu'à ce qu’elle aboutissé au renversement du capitalisme.
V. — LES TACHES IMMEDIATES DU MOUVEMENT OUVRIER.
Au cours des années et des mois passés, les organisations ouvrières traditionnelles en étaient réduites à mendier l’amnistie du régime, à précher la « réconciliation natio-male > on même à proclamer que la tâche essentielle était..de combattre les bases américaines ! Parti Communiste et Parti Socialiste Ouvrier étaient tombés dans l’opportunisme le plus dégoûtant, fricotant même à l’occasion avec les monarchistes et les militaires complices directs du putsch de 1936.
Mais la grève d’avril-mai 1962 a clairement démontré qu’au sein de la classe ouvrière espagnole, un programme de revendications immédiates, économiques et démocratiques, avait été spontanément élaboré, sur lequel la grande majorité des grévistes ont pu marquer leur accord. Toute organisation révolutionnaire qui refuserait de reprendre et de défendre ce programme se lierait les mains et serait d'avance condamnée à l'échec.
Ce programme, il faut au contraire le reprendre et l’élargir, pour qu’il comprenne notamment :
1) La libération immédiate de tous les prisonniers politiques et de tous les grévistes arrêtés.
2) Une augmentation générale des salaires, avec un minimum de 150 pesetas par jour pour les ouvriers des usines et des champs.
3) Une augmentation générale des assurances sociales, avec la pension de vieillesse et Yallocation de chômage à 75 % du salaire moyen, et la gratuité de tous les produits pharmaceutiques, y compris les spécialités étrangères.
4) Des congés payés pour tous les salariés au niveau des autres pays d'Europe occidentale.
5) L’échelle mobile des salaires.
6) La liberté syndicale, avec droit à l'élection libre de comités d'usine, les délégués ouvriers étant protégés contre le licenciement et l’arrestation.
7) Le droit de grève sans restriction aucune. La liberté de presse, de réunion, d’association et de manifestation.
8) Le Front Unique de toutes les organisations ouvrières, excluant tout front politique commun avec des partis bourgeois.
9) La liberté pour les Catalans, les Basques, les Galiciens, de publier presse et littérature dans leur langue propre.
10) La suppression des bases étrangères et l'évacuation immédiate des colonies, auxquelles l'indépendance intégrale doit être reconnue,
11) La séparation de l’Église et de l'Etat, avec garantie de la liberté de tous les cultes.
12) L'enseignement gratuit et obligatoire pour tous les jeunes jusqu’à l’âge de 16 ans.
13) L’ égalité juridique complète des hommes et des femmes ; le droit au contrôle des naissances. à
14) Le renversement de la dictature,
15) L'élection, au suffrage universel, direct, égal et secret, avec droit de vote pour tous les citoyens et toutes les citoyennes à partir de l’âge de 18 ans, d’une Assemblée constituante révolutionnaire, de Cortès constituantes révolutionnaires,
Mais au fur et à mesure que le mouvement de masse reprend de l’ampleur, que la crise de la dictature s'aggrave, que sa chute se rapproche et que la révolution s’annonce, la lutte pour ces revendications immédiates doit être de plus en plus combinée avec La lutte pour des revendications transitoires et pour les objectifs principaux de la Révolution :
1) Désarmement de la police, de la Guardia Civil, de la police armée et des officiers. Armement général du peuple. Election de commandants populaires parmi les miliciens, par les miliciens.
2) Dissolution des tribunaux ordinaires, instruments de répression fasciste, et leur remplacement par des tribunaux du peuple, élus démocratiquement.
3) Châtiment exemplaire de tous les tortionnaires, de tous les mouchards et En tous les responsables de la terreur fasciste.
4) Expropriation sans indemnité ni rachat de toutes les banques, compagnies d’assurances, sociétés financières et de toutes les industries-clés. Gestion des entreprises nationalisées sous contrôle ouvrier,
5) Expropriation sans indemnité ni rachat de toute la grande propriété foncière. Celle-ci sera soit partagée parmi les paysans pauvres ou sans terre, soit collectivement exploitée par les salariés agricoles, avec l’aide financière de l'Etat, selon la volonté démocratiquement exprimée de la population laborieuse des champs dans chaque région.
6) Nationalisation du sol, seul moyen de garantir une solution rapide de la crise du logement. Confiscation de tous les palais des riches et de tous les appartements inoccupés, au profit des sans-logis.
7) Droit des peuples catalan, basque, galicien, à disposer d'eux-mêmes.
8) Organisation d’un plan de développement de l’économie espagnole, visant à industrialiser tout le pays, à assurer le plein-emploi et à doubler le niveau de vie des travailleurs en l’espace de 5 ans. Elaboration et application du plan sous contrôle ouvrier.
9) Etablissement d’un monopole du commerce extérieur.
10) Rupture avec la bourgeoisie internationale, complice du coup d'état et de la dictature fasciste. Dénonciation du traité d’alliance hispano-américain. Collaboration fraternelle avec tout le mouvement ouvrier international, avec les pays de la révolution coloniale et avec les Etats ouvriers.
Aide au peuple portugais pour se libérer de la dictature de Salazar. Préparation d’une Fédération de Républiques socialistes ibériques.
12) Plan triennal pour la suppression totale de l’analphabétisme. Enseignement moyen entièrement gratuit. Bourses d’études pour garantir aux fils doués du peuple l’accès aux Universités.
il
13) Organisation d’un Etat ouvrier à bon marché, fondé sur un Congrès de comités populaires de travailleurs et de paysans pauvres. Répression résolue de toute tentative contre-révolutionnaire et, en même temps, démocratie la plus large pour les travailleurs. Droit à la constitution de plusieurs partis et organisations ouvrières qui agissent dans le cadre de la révolution. Droit à une presse d'opposition ouvrière, à la liberté de réunion et d'organisation pour tous les groupes d'ouvriers, y compris ceux qui sont adversaires de la politique du gouvernement. Indépendance des syndicats par rapport à l'Etat ouvrier. Eligibilité de tous les fonctionnaires dont les revenus doivent être limités à ceux des ouvriers qualifiés. Passage rapide vers Jauto-gestion des ouvriers dans les usines, des paysans dans les grandes fermes collectives. Gonvernement ouvrier et paysan,
Ce programme de la révolution peut paraître utopique et lointain au moment où Franco est toujours en place. Il deviendra brusquement d’une actualité brûlante dès la chute de la dictature. C’est parce qu’elle n'a pas appliqué un Programme de ce type que la % République a été battue dans la guerre civile. C’est parce qu’ils se sont pratiquement orientés sur cette voie que Tito et Fidel Castro ont triomphé dans la guerre civile de leur pays. Cette leçon, les ouvriers espagnols ne doivent jamais l’oublier.
Dans la révolution qui s'annonce, les prolétaires espagnols ont deux alliés intimes : les prolétaires portugais et les peuples des colonies opprimées par l'impérialisme espagnol et portugais. C’est parce qu’elle s’est opposée à l'indépendance immédiate du Maroc espagnol que la 2° République a permis à Franco de dresser contre elle des régiments marocains. Il ne faut plus jamais répéter cette erreur. En affirmant dès maintenant, de la manière la plus catégorique, qu’ils accorderont immédiatement et inconditionnellement l'indépendance au peuple marocain opprimé d’Ifni et des autres enclaves, au peuple de Rio de Oro, etc..; en proclamant dès maintenant leur volonté d'appuyer par. tous les moyens la lutte des peuples de l’Angola, du Mozambique, de la Guinée portugaise et du Cap Vert pour l'indépendance, les révolutionnaires espagnols acquerront de puissants alliés, qui pourront dès maintenant combiner leur action avec la leur en vue de hâter le renversement de Franco et de Salazar.
Nous attirons particulièrement l'attention des travailleurs espagnols sur Les plans conjoints de répression, élaborés par les deux dictatures ibériques. Au Portugal, la situation est tout aussi explosive, sinon plus explosive encore, qu’en Espagne. En outre, les colonies portugaises jouent un rôle-clé pour l’économie capitaliste du Portugal, et ces colonies sont actuellement entraînées dans la montée de la révolution coloniale, Pour organiser la guerre colonialiste et la répression sanglante contre les masses révoltées de ces colonies, Salazar doit dégarnir le Portugal même des régiments les plus sûrs de son armée. Il a conclu un accord avec l'Espagne pour qu’en cas de «troubles graves», l’armée espagnole se charge de la sale besogne de répression contre le peuple portugais. Il est du devoir des organisations ouvrières clandestines en Espagne d'organiser dès maintenant la propagande nécessaire dans l’armée, afin que les soldats du peuple espagnol ne se laissent jamais utiliser pour tirer sur le peuple-frère du Portugal.
La magnifique vague gréviste d’avril-mai 1962 a créé une situation prérévolutionnaire en Espagne. Des tâches immenses et exaltantes se posent maintenant devant l'avant-garde du prolétariat espagnol. Elle ne pourra les résoudre que si elle dispose d’une organisation révolutionnaire liée aux mouvements révolutionnaires du reste du monde, s’appuyant sur le trésor d'expériences que le mouvement ouvrier international a rassemblé depuis un siècle.
Le programme de la IV* Internationale constitue la synthèse la plus adéquate de ces expériences. Il est le marxisme révolutionnaire d'aujourd'hui, tel qu’il a été enrichi par l'expérience de la grande Révolution d'Octobre d’abord, par celle de nombreuses défaites et victoires révolutionnaires depuis lors, tel qu’il a été maintenu et enrichi contre la dégénérescence bureaucratique de l'URSS. et des Partis Communistes à l’époque stalinienne, par des cadres léninistes dans le monde entier.
Nous appelons tous les révolutionnaires espagnols qui sont d'accord avec ce programme à rejoindre les rangs de la IV° Internationale. Mais notre mouvement ne constitue pas la forme organisationnelle définitive du parti révolutionnaire de masse nécessaire au triomphe de la révolution prolétarienne. Il n’en fournit que le programme et un noyau de cadres trempés par la lutte. C’est pourquoi nous appelons en même temps les militants des organisations ouvrières les plus avancés, les militants de l'opposition communiste, de la gauche révolutionnaire de la C.N.T., du P.O.U.M. du F.L.P. de la jeunesse socialiste, à lutter dans leurs organisations pour ce programme, pour une orientation révolutionnaire commune, pour que des liens fraternels d'unité d’action soient établis entre toutes les tendances révolutionnaires, afin que, tous ensemble, nous pré-parions ainsi la naissance du grand parti de la Révolution espagnole qui conduira le prolétariat espagnol à la victoire.
MILITANTS REVOLUTIONNAIRES ESPAGNOLS !
Prenons tous conscience de l'énorme responsabilité qui pèse sur nos épaules. Pour la deuxième fois en vingt-cinq ans, l’élan combatif sans égal du prolétariat espagnol prépare une occasion exceptionnellement favorable au renversement du capitalisme dans la péninsule ibérique. Une Espagne socialiste deviendrait rapidement une force-charnière entre une Algérie socialiste — entraînant tout le Maghreb vers la révolution — et une nouvelle et formidable montée révolutionnaire dans toute l'Europe occidentale, en premier lieu en France contre le pouvoir gaulliste. Vous pouvez, dans les années à venir, porter un coup mortel aux plans de guerre nucléaire de l'impérialisme, créer le premier exemple d’un Etat ouvrier fondé sur la véritable démocratie ouvrière en Europe.
En avant, sous le drapeau du marxisme révolutionnaire, sous le drapeau de Lénine et de Trotsky, pour un travail clandestin décuplé, efficace, audacieux, étroitement lié aux masses, en vue du renversement de la dictature sanglante de Franco !
En avant, vers la 3° révolution espagnole, qui sonnera le glas de la domination du Capital et ouvrira aux peuples ibériques l'avenir radieux du socialisme !
LE SECRETARIAT INTERNATIONAL DE LA IV° INTERNATIONALE.