1. — La «déstalinisation » fut une série d'opérations empiriques menées par les successeurs de Staline pour surmonter les contradictions accumulées à la fin du règne de celui-ci, qui avaient atteint un degré explosif en U.R.S.S. même et_ dans les « démocraties populaires », La crise prit un caractère aigu dans les années 1956-1957 tant en U.R.S.S. et dans les autres Etats ouvri que dans les P.C. des pays capitalistes.
La direction Khrouchtchev, qui parvint à se consolider à la direction du P.C. de l'UR. en juillet 1957, s'efforça de surmonter la crise par une série de mesures économiques et politiques, et en définissant une ligne de regroupement pour les directions des Etats ouvriers et pour celles des Partis communistes, afin de fixer un cadre ét des limites à une « déstalinisation » qui puisse se faire d’une façon contrôlée par elle, Cette ligne de regroupement se trouve dans la déclaration adoptée à Moscou à l'occasion du 40‘ anniversaire de la Révolution d'Octobre par les dirigeants des P.C. a l'exception de ceux de la Ligue des Communistes yougoslaves,
Ce document, exposant «les qualités et les défauts » de Staline, limitait l'explication du passé au «culte de la personnalité » de Staline dans la dernière période de sa vie, c'est-à-dire se plaçait en-deçà du rapport Khrouchtchev au 20° Congrès, et réprouvait toute tentative de recherche dans fe sens des différenciations sociales en Ü.R.SS., ce qui eut été préjudiciable au pouvoir bureaucratique. Ce document réaffirmait aussi la politique de «coexistence pacifique », c'est-à-dire la politique de subordination du mouvement communiste aux besoins de la diplomatie soviétique.
La ligne ainsi définie au 40° anniversaire restait intégralement dans le cadre du régime bureaucratique pour l'U.R.S.S. et les autres Etats ouvriers, et d'un système monolithique pour les partis communistes dans le monde. Elle constituait une ligne de défense, un barrage contre la démocratie ouvrière, que ce soit dans les Etats ouvriers ou dans les Partis communistes.
La direction Khrouchtchev a fait des tentatives pour stabiliser le pouvoir de la burcaucratie à un nouveau niveau, libéral par rapport à celui qui existait du temps de Staline, et rétablir aussi l'autorité des directions des partis communistes. Ces tentatives ont donné certains résultats, qui culminèrent au 21° Congrès du P.C. de . (janvier 1959) en ce qui concerné le rétablissement de la domination bureau-ratique, et ont provoqué des changements considérables, tant en ce qui concerne la structure des gouvernements des Etats ouvriers que les rapports au sein des Partis s formes d'adaptation de la direction bureaucratique à la nouvelle situation ont contribué à ouvrir de nouvelles voies pour le développement de la crise du stalinisme et pour la révolution politique.
Mais il ne s'est ainsi établi qu'un équilibre tr relatif entre la direction de l’Union soviétique, la bureaucratie et les masses, ainsi qu'entre les diverses couches de la bureaucratie, et un équilibre non moins relatif entre la direction de l'URSS. et les autres directions des Etats ouvriers et des Partis communistes, compte tenu du nouveau rapport de forces défavorable à la bureaucratie soviétique qui existe dans le « monde communiste ».
Toutes les réformes entreprises ont été faites dans un but d'autodéfense du pouvoir et des principaux privilèges bureaucratiques, et n'ont rien apporté qui soit un élément véritable, même minime, de démocratie ouvrière. Les travailleurs soviétiques n'obtiendront celle-ci que par leur action propre, par leurs luttes s'élevant au niveau d'une révolution politique. Toute l'évolution en Union soviétique depuis la mort de Staline, si ample Ssoit-elle, n’est jamais sortie du cadre du régime bureaucratique. Aussi cette ampleur ne fait-elle que souligner la nécessité inéluctable d'une révolution politique qui écartera du pouvoir la bureaucratie, couche sociale aux intérêts distincts de ceux des masses, et rétablira la démocratie soviétique à un niveau correspondant aux immenses progrès économiques et culturels de la société soviétique.
Pendant ces 3 à 4 années d’une certaine stabilisation, ont müri de nouvelles contradictions, remplaçant ou dominant une partie des anciennes contradictions. Ces nouvelles contradictions se situent généralement à un niveau politique plus élevé que les anciennes et tendront à donner à la crise du régime bureaucratique les formes politiques indispensables pour concrétiser la voie de la révolution politique en U.R.S.S. et les voies de création d'une nouvelle direction révolutionnaire internationale du prolétariat,
2. — Outre les contradictions proprement internes au monde communiste, pèse sur celui-ci un fait absolument nouveau. Pour la première fois, se développent dans lë monde, dépuis quelques années, de forts mouvements révolutionnaires ascendants, qui se placent à la pointe du combat révolutionnaire, qui échappent au contrôle de
QUATRIEME INTERNATIONALE T1 la bureaucratie soviétique, et qui sont poussés à rechercher une doctrine socialiste hors de ce contrôle. Les exemples les plus caractéristiques sont précisément Jes deux principaux mouvements révolutionnaires actuels : la Révolution aïgérienne, où le P.C. algérien ne possède plus aucune chance de se développer, et la Révolution cubaine, où les staliniens ne jouent un rôle que parce qu'ils suivent le mouvement et ne montrèrent publiquement aucun disposition à en prendre le contrôle, péndant toute une période. C'est également le cas de divers mouvements en Afrique noire,
Ainsi, pour la première fois, les communistes du monde entier voient contester, non plus par de petits groupes d'avant-garde au caractère idéologique prédominant, mais par des mouvements révolutionnaires de masse qui se trouvent à la pointe du combat contre le monde capitaliste, le rôle dirigeant de Moscou, qui était reconnu même après la dissolution du Komintern, puis du Kominform. Ainsi se trouve implicitement posée, par de puissants mouvements révolutionnaires, la question d'une nouvelle direction révolutionnaire internationale. Ceci est venu s'ajouter au fait que la direction Khrouchtchev, après avoir pratiquement condamné l'action de Staline envers les Yougoslaves, n'a pas réussi à ramener Ja direction de la Ligue des Communistes yougoslaves dans l'orbite de Moscou, laïssant ainsi une plaje toujours ouverte dans ie monde communiste proprement dit. »
LES PRINCIPALES CONTRADICTIONS DU MONDE COMMUNISTE ACTUEL
3. — Sous l'influence de la montée des masses dans les Etats ouvriers, de la montée de la Révolution coloniale, et des nouveaux rapports de forces mondiaux entre la révolution et la contre-révolution sur le plan des masses et des Etats, de nouvelles contradictions se développent dans le monde communiste actuel, qui mettent en cause l'hégémonie et la politique de la direction soviétique sur ce monde, et préparent ainsi le terrain pour une nouvelle étape vers le renouveau du communisme,
Le différend sino-soviétique, même sous les formes où il s’est présenté et développé jusqu’à ce jour, est la mamitestation la plus éclatante et la plus importante de ces contradictions qui ont mis en cause les problèmes essentiels de la politique du mouvement communiste sur les rapports internationaux, les rapports avec le capitalisme mondial, avec lés bourgeoisies nationales des pays coloniaux et semi-coloniaux, sur les voies de conquête du pouvoir, les voies de construction du socialisme dans les pays où le capitalisme a été renversé, etc.
Le différend sino-soviétique n’est pas né d'une volonté de clarification théorique de la part du Parti communiste chinois, mais des problèmes posés à lui par les nécessités de transformer la société chinoise, et sous la pression de la révolution coloniale. Tandis que le P.C. de l'Union Soviétique est l'instrument politique d’une bureaucratie cristallisée depuis longtemps et éminemment conservatrice, le Parti communiste chinois, malgré des caractéristiques bureaucratiques importantes, est beaucoup plus sensible à la pression de la révolution mondiale. Aussi, bien que l'opposition entre le Parti communiste chinois et le Parti communiste de l’U.R.S.S. ne soit pas celle d'un parti révolutionnaire à un parti conservateur (dans l'Etat ouvrier), Fe SRRSHOE a des conséquences considérables pour la lutte révolutionnaire dans e monde.
D'ores ct déjà, l'unité de vues des Partis communistes est mise en cause, soit explicitement, soit implicitement, sur les questions suivantes :
A) Les dangers de guerre et la coexistence pacifique.
Sur la question des rapports internationaux, depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, la ligne de la direction soviétique, sous Staline comme sous Khrouchtchev, aussi bien dans les moments de «détente» qu'à ceux des plus grandes tensions de la « guerre froide », a été invariable : arriver à un accord avec le capitalisme mondial, à tout prix, y compris en sacrifiant des mouvements révolutionnaires dans le monde ; les Partis communistes et le Mouvement de la Paix faisaient pression dans les Etats capitalistes, en vue d'obtenir un infléchissement de la politique étrangère dans un sens favorable aux propositions de la diplomatie soviétique. D'où l'orientation fondamentale de tous les Partis communistes depuis la fin de la guerre : à la lutte pour le pouvoir, par le renversement de l'Etat bourgeois, a été substituée la «lutte pour la paix », par accord avec des ailes de la bourgeoisie, tant dans les pays capitalistes que dans les pays coloniaux et semi-coloniaux.
Entre Staline et Khrouchtchev, les différences ne proviennent que de l'évolution du rapport des forces en faveur des Etats ouvriers. Du temps de Staline, quand l'U.R.S.S. ne possédait pas encore les engins nucléaires, on lança l'appel de Stockholm. Avec Khrouchtchev se mènç une propagande pour le désarmement, présenté comme un résultat accessible, devant alors assurer une simple compétition économique ét une lutte idéologique entre les deux camps.
L'orientation opportuniste, pacifiste, petite bourgeoise, ainsi poursuivie par les P.C. et leurs compagnons de route, n'avait pas été contestée par les différents Partis communistes, surtout pas par les Yougoslaves. En raison des conditions internationales et nationales dans lesquelles se développe la révolution permanente en Chine, la direction chinoise a mis en cause l'orientation fondamentale soviétique sur le plan des rapports internationaux. Les Chinois sont pour la coexistence pacifique entre Etats, £t sont aussi en faveur de propositions pour le désarmement. Mais ils contestent, à juste titre, les idées. de Moscou sur les ailes pacifiques opposées aux ailes bellicistes dans la bourgeoisie ; ils contestent aussi la possibilité d’un désarmement en régime capitaliste. Ils rappellent que la guerre est un phénomène inhérent au capitalisme, qu'il ne faut donc pas être dupes des propos pacifiques des dirigeants capitalistes, qu'il ne faut donc pas semer d'illusions dans les masses à ce sujet, et qu'il faut exploiter les refus de propositions de désarmement pour éduquer les masses dans le sens de la lutte contre le capitalisme.
Sans tirer les conclusions relatives à l'orientation des Partis communistes dans les pays capitalistes de façon explicite, les Chinois s'opposent ainsi de manière juste aux conceptions essentielles de Moscou, bien que leur argumentation ait été défectueuse ou dangereuse sur certains points (l'impérialisme américain «tigre de papier», sousestimation des dangers, pour l'humanité, d'une guerre nucléaire). Ils ont, par la suite, procédé sur ces sujets à des rectifications sous une forme plus ou moins claire,
B) Attitude envers les révolutions coloniales ét envers les bourgeoisies nationales des pays coloniaux et semi-coloniaux.
La direction soviétique n'est guidée dans cette question. que par des considérations diplomatiques, en dehors de toute notion de solidarité anti-impérialiste et de solidarité de classe. Ainsi, en face de la Révolution algérienne, le gouvernement soviétique, dans l'espoir de parvenir à obtenir un accord avec de Gaulle, a longtemps considéré la question algérienne comme une «affaire française». Au contraire, le gouvernement chinois a reconnu le G.P.RA.
La direction soviétique recherche et appuie les bourgevisies nationales ou d fractions de celles-ci qui favorisent sa ligne de « coexistence pacifique » avec l’impé rialisme. Les Partis communistes sont conduits par elle à soutenir ces «alliés» et à leur subordonner les intérêts et les luttes des masses ouvrières et paysannes. Les exemples les plus frappants sont ceux du Kerala, en Inde, et de l'attitude imposée au P.C. irakien envers le gouvernement Kassem. Pour justifier cette conduite, les « théoriciens » de Khrouchtchev ne font que répéter ceux de Staline sur l'étape démocratique bourgeoise de la révolution dans ces pays et du rôle progressif que la bourgeoisie jouerait dans ces révolutions.
Sans répudier formellement ce que fut la conception fondamentaie de leur parti pendant plus de vingt ans — celle de la révolution par étapes — les Chinois, à la fois en raison de leur propre expérience et de leurs rapports avec des gouvernements beurgeois de pays coloniaux et semi-coloniaux, mettent en avant une conception de «révolution ininterrompue» qui tend à encourager l’action de classe des masses ouvrières et paysannes de ces pays, indépendamment des directions bourgeoises et contre elles. Il ne s’agit pas d'une attitude absolument nette et principiellement fondée en dehors de toute considération de politique extérieure de l'État chinois. Mais, sur ce point aussi, l'orientation des Chinois est dirigée dans une voie juste.
C) Les voies parlementaires et pacifiques au socialisme.
Dès le 20° Congrès, Khrouchtchev avait explicité une conception sous-jacente à l'activité des Partis communistes dans la plupart des pays capitalistes, notamment en France et en Italie : celle de la conquête du pouvoir par des voies pacifiques et parlementaires, la question de la destruction de l’Etat bourgeois étant en outre estompée. La réserve, relative au fait que ces voies pouvaient se trouver bloquées en cas de résistance acharnée du capitalisme ou de certaines de ses fractions, n’était qu’une clause de style, la politique des Partis communistes ne se basant que sur les voies parlementaires -et pacifiques, et les P.C. n'étant organisés, comme les partis sociaux-démocrates, que pour cette perspective.
Cette conception, admise chaleureusement par les directions des Partis communistes, avait soulevé des inquiétudes et des résistances à la base de ces partis. Les Chinois, sur cette question, tirent les formules équivoques dans le sens opposé à celui adopté par Khrouchtchev, Ils insistent sur la résistance inévitable du capitalisme et sur les raisons qui font du Parlement bourgeois un obstacle à la transformation révolutionnaire de la société. Ils insistent également sur la nécessité de la construction d’un nouvel Etat : celui de la dictature du prolétariat.
D) Les « modèles » de construction du socialisme.
. Au lendemain de la guerre, et surtout après le déclenchement de la « guerre froide », lorsque les ‘«démocraties populaires » furent assimilées structurellement, celles-ci commencèrent à copier servilement le modèle sovétique, chacune se mettant à construire son « socialisme dans un seul pays » (industrialisation outrancière, collectivisation forcée dans l'agriculture, etc.
La première résistance à cette copie servile, dans laquelle toutes les erreurs staliniennes étaient, renouvelées et amplifiées, vint des Yougoslaves, qui élaborèrent leur propre voie. D'autres résistances se manifestèrent en 1956, avant tout en Hongrie et en Pologne. Enfin, les Chinois suivent, avant tout grâce aux « Communes », une voie différente de construction du socialisme.
Ainsi existent et se confrontent trois différents «modèles» de construction du socialisme : le modèle soviétique, le modèle chinois, le modèle yougoslave.
Chacun de ces modèles, tout en comportant des caractéristiques inhérentes aux conditions du pays où il se développe, part de conceptions, dans les rapports sociaux, qui sont différentes et même opposées, et ainsi, les masses des Etats ouvriers ont Ja possibilité à la fois de confronter ces conceptions et de juger leurs résultats.
Le modèle soviétique pèse par son ancienneté et par les résultats économiques et chniques déjà atteints, qui font de l'U.RS.S. la deuxième UiSSAnCE dans le monde, Mais, malgré toutes les réformes opérées depuis la mort de Staline, il est marqué essentiellement par le poids de la bureaucratie dans la société soviétique, son omnipotence dans tous les domaines, son caractère profondément conservateur, ainsi que par les tendances à l'intérêt personnel qui sont dominantes chez la bureaucratie. En outre, le passé stalinien (notamment la collectivisation forcée de l’agriculture et les épouvantables épurations) est à son passif dans les Etats ouvriers de l’Europe orientale et dans le mouvement ouvrier de l'Europe occidentale.
Le modèle chinois est avant tout marqué par l'expérience des Communes. Malgré än fonctionnement bureaucratique qui a ses causes à la fois dans les conceptions de la direction et dans les conditions de retard économique et culturel de la Chine, l'expérience des Communes consiste dans une tentative de mobilisation des masses sur une base collective, pour des buts collectivistes, et non sur la base d'un intérêt strictement individuel. L'expérience des Communes doit permettre de faire sortir, par set effort collectif, l'ensemble de la société chinoise de l'état très arriéré qui la caractérisait. En même temps, elle permet des progrès considérables sur le plan social, notamment sur le plan de la libération de la femme de l’état d'extrême infériorité dans lequel elle se trouvait en Chine. Le modèle chinois exerce une attraction considérable sur les pays s’affranchissant du joug colonial, qui ÿ trouvent des enseignements précieux pour leur propre développement par l'appel à la participation collective des masses. Par contre, le modèle chinois est redouté par la direction Khrouchtchev qui voit, dans l'exemple des Communes, un danger potentiel à échéance plus lointaine pour l'autorité de la bureaucratie, et qui cherche à le discréditer en l'identifiant faussement avec la collectivisation forcée de Staline.
Le modèle vougoslave est le premier qui, en dépit de ses limites et insuffisances, setlerce de s'appuyer sur le plan de l’entreprise et, dans une certaine mesure, sur un plan local et régional, sur l'initiative et le libre consentement des masses, à la ville comme à Ja campagne, de favoriser le contrôle et la gestion des ouvriers dans ces domaines pour y lutter consciemment contre les tendances bureaucratiques. Le caractère limité de cette politique est marqué par le fait qu'il n’y a pas, en Yougoslavie, de démocratie économique et politique sur un plan national (maintien du régime du parti unique, sans tendances).
Mais, c'est avant tout à cet appui, si limité soit-il, sur les masses contre les tendances bureaucratiques au niveau le plus bas, que sont dûs les importants progrès <e la Yougoslavie. L'expérience s'est aussi montrée fructueuse sur le plan de l’économie agricole, dans la tentat de favoriser progressivement sa collectivisation, en fonction des possibilités techniques et avec le concours volontaire de paysans petits propriétaires. C'est avant tout comme début d'exemple de lutte antibureaucratique que le modèle yougoslave et la direction de la Ligue des Communistes Yougoslaves sont combattus par les directions des autres Etats ouvriers et des Partis communistes.
E) La coordination insuffisante ‘des planifications des Etats ouvriers.
Si on ne trouve plus dans les rapports entre l'URSS. et les autres Etats ouvriers les abus et grossièretés qui attisèrent le conflit soviéto-yougoslave jusqu’à la rupture, puis les tensions notamment avec la Pologne et la Hongrie, ils subsiste cependant des contradictions et des tensions, dont Gomulka s'est fait récemment l'écho à une session du Comité Central du Parti polonais.
Le Comecon n'est pas un organisme de planification globale des économies des Etats ouvriers, il ñe fait qu’assurer une certaine division du travail. La raison en est que les bureaucraties dirigeantes de chaque Etat ouvrier, et en tout premier lieu la bureaucratie soviétique, ont des intérêts avant tout nationaux et visent aux résultats considérés par elles les meilleurs, pour leur propre position dans leur pays, et ce même au détriment des autres. En Europe orientale, c’est la direction la plus désavantagée dans cette situation, la direction polonaise, qui a signalé le danger.
Le développement de l’économie de tous les Etats ouvriers rendra de plus en plus aiguë la contradiction entre le caractère avant tout « national » de la planification par pays, et les besoins de ces économies à avoir une planification internationale. Le développement de cette contradiction sera un facteur important de mise en cause de l'hégémonie de l’Union soviétique sur les Etats ouvriers de l'Europe occidentale et, par suite, contribuera aussi au développement de la crise du stalinisme.
Ces nouvelles contradictions du stalinisme mettent décisivement fin au monolithisme des appareils des Etats ouvriers et des Partis communistes, Sauf le cas de la Yougoslavie, c'est dans le sein du monde communiste et sans ruptures pendant toute une période que se sont manifestées et que s'affrontent des contradictions gigantesques. Prises comme un tout, ces contradictions commencent à tracer une politique révolutionnaire face à la politique opportuniste des dirigeants soviétiques, tant sur le plan national que sur le plan international : contrôle et gestion ouvrière, progression du socialisme dans les campagnes, rapports égaux et de collaboration entre Etats ouvriers, soutien des masses coloniales y compris contre leurs bourgeoisies nationales, voies révolutionnaires au socialisme, lutte pour la paix par la lutte révolutionnaire contre le capitalisme.
Es
Mais, aucune des forces de masse qui, aujourd'hui, est en contradiction avec la politique de la. direction soviétique ne formulé son opposition d’une manière tout à fait conséquente et ne rassemble l'ensemble de ces contradictions en une critique globale et fondamentale du stalinisme. Au contraire, on assiste à un enchevêtrement et à un recoupement des positions qui s'affrontent entre les différentes directions des Partis communistes et des Etats ouvriers. Ainsi, les Albanais soutiennent les Chinois pour certaines ‘de leurs positions et méthodes tout à fait différentes de celles qui poussent, par exemple, des Brésiliens à soutenir le Parti communiste chinois: Il importe donc, pour déterminer une intervention correcte de notre mouvement, d'éviter toute juxtaposition globale et simplifiée qui pourrait entraîner des appréciations, erronées sur les diflérents courants qui se manifestent dans la crise du stalinisme, et 1 importe de savoir dans chaque cas discerner exactement les caractéristiques de chaque courant quant aux causes qui le meuvent et aux tendances, méthodes, positions qui lui sont propres. s
. En outre, aucune de ces forces ne met formellement en cause la conception mond-lithique des partis, ne défend le droit de tendance dans lés partis, sans parler du droit à la pluralité des partis ouvriers dans les Etats ouvriers.
Nous voyons dans différents domaines se manifester l'opposition entre les exi gences du progrès des Etats ouvriers et la politique du « socialisme dans un seul pays » qui reste le fond de l'orientation et de la pensée de toutes les directions des Partis communis Objectivement, la situation, surtout celle de la Révolution chinoise, pose pour la première fois devant une direction de Parti communiste le problème de la révolution permanente sous la combinaison de ses trois aspects : établissement de la dictature du prolétariat pour résoudre.en passant les tâches démocratiques bourgeoises, développement par bonds (par « grands bonds ») dans tous les domaines de la vie sociale, expansion internationale de la révolution victorieuse sur le plan national.
Ainsi les contradictions du stalinisme sont arrivées à un degré de maturité politique éminemment favorable pour que se pose en termes plus concrets la question de la révolution politique et du renouveau du mouvement communiste, ainsi que celle de la nouvelle direction révolutionnaire internationale de masse.
Les positions politiques du Parti communiste chinois sont loin de celles du marxisme révolutionnaire, mais elles démontrent les immenses possibilités de celui-ci et ouvrent un terrain de travail comme le trotskysme n'en avait jamais eu dans le passé. La condition pour que notre mouvement exploite ce terrain exceptionnel est que nous comprenions pleinement le progrès que représentent les positions chinoises, afin d'avancer dans la construction de tendances communistes conséquentes, libres des limitations actuelles de la direction du PC chinois, en offrant une perspective d'ensemble aux militants communistes du monde entier et aux autres forces révolutionnaires qui se trouvent hors de l'influence des Partis communistes.
LA CONFERENCE DE MOSCOU DES 81 PARTIS COMMUNISTES ET OUVRIERS
4. - Après deux tentatives (à Moscou d'abord, à Bucarest ensuite) qui ne donnèrent aucun résultat durable, Soviétiques et Chinois se sont efforcés à la Conférence de Moscou, qui s’est tenue à l'occasion de célébration du 43° anniversaire d'Octobre, de trouver un compromis pour mettre fin à leur différend. Ils ont été obligés d’associer à leurs efforts les directions de tous les Partis d'obédience stalinienne, étant donné que les questions litigieuses affectaient tout le monde communiste,
. Par sa durée déjà — plus de trois semaines — ia Conférence des 81 Partis communistes et ouvriers a témoigné d’un changement considérable par rapport à la période de Staline, où l'unanimité s’opérait automatiquement derrière le « génie » de celui-ci, Au monolithisme a succédé une d'seussion. Mais, ce n’est pas un signe de renouveau démocratique dans ces partis : les discussions se sont poursuivies dans le secret des directions désireuses d'éviter de porter leurs difficultés et leurs divergences devant les militants et les travailleurs, comme cela avait lieu du temps de Lénine et de Trofsky.
QUATRIEME INTERNATIONALE 8i
Outre la durée de la Conférence, le document issu par celle-ci traduit la volonté de trouver un compromis qui soit durable.
D'une façon générale, l'accord semble s'être fait sur les positions essentielles de la bureaucratie soviétique; le texte est axé sur la lutte pour la paix par la « coexistence pacifique » et le désarmement. Les Chinois avaient combattu ces idées, mais pas d'une façon franche et nette. Le texte reprend les formules soviétiques, maïs il introduit, à propos de chacune des prises de position, de chacune des affirmations politiques, des réserves et des considérations qui tiennent compte des positions que défendaient les Chinois, En particulier, il n’est plus question d’un capitalisme divisé en ailes bellicistes et ailes pacifiques, et le caractère agressif de l'impérialisme américain est souligné vigoureusement, en des termes qui n'ont rien à voir avec l'esprit “e Camp David et font la part belle à la presse de Pékin.
Les Chinois ont reculé sur la « révolution ininterrompue »; nous voyons une nouvelle formulation « l'Etat de démocratie nationale », un Etat sans nature de classe et dont la définition serait fonction non de la nature des rapports de production, mais de la nature éminemment changeante de sa politique, Sous cette formule, nous retrouvons, en fait, la vieille théorie stalinienne d’une révolution intermédiaire entre la société capitaliste et la dictature du prolétariat, une étape sociale qui ne ait ni la Société capitaliste, ni l'Etat ouvrier, une société que l’histoire n’a encore jamais vue a
Les Chinois ont par contre obtenu de très sérieuses concessions sur la question qui, certainement, leur tenait le plus à cœur : celle des rapports envers la bourgeoisie nationale des pays coloniaux et semi-coloniaux. On y dénonce îe « rôle double » de ces hourgeoisi s, mais d’une manière très inégale, tant à l'impérialisme qu'aux masses ouvrières et p: . Le document est loin d'être correct sur cette question, mais il contient des que les Chinois peuvent utiliser au mieux dans la question de leurs rapporté avec les Etats sous-développés, encore économiquement dépendants de l'impérialisme, et ‘dans lesquels la bourgeoisie nationale recherche non l’amé-ion des conditions des masses, mais une part plus grande de la pius-value duite dans ces pays. Etant donné la place que la révolution coloniale occupe à présent. dans Ja révolution mondiale, il est évident qu'il n'y a pas seulement là une grande concession ainsi faite aux Chino É à gauche — avec tout ce qu'il peut comporter de timoré et de contradictoire — aussi dans les rapports envers l'impérialisme sur le plan de la politique mondiale. En pratique, cette concession aux Chinois peut s'avérer de très grande importance par les conséquences qu’elle peut impliquer.
Le texte reprend sensiblement les mêmes termes en matière de voies vers le socialisme que ceux du 20° Congrès, termes que les Soviétiques tiraient dans un sens et les Chinois dans l’autre. Sur ce point pas d'évolution; et rien n'empéchera la discussion de reprendre comme par le passé à la première occasion,
Sur la question des Communes, auxquelles les Chinois accordent une place prépondérante comme forme de développement de la société vers le soc lisme, le silence du texte montre la persistance des divergences. Tout au plu les Chinois obtiennent: 1Ù qu'il soit question d'une « juste application des lois générales de l'édification socialiste, compte tenu des particularités nationales de chaque pays et des intérêts du système socialiste dans son ensemble ». C'est peu si l'on se souvient que, pour eux, le système des Communes était d'une application plutôt généralisée.
La résolution dénonce, mais de façon différente et inégale, le révisionnisme et le dogmatisme. Ce dernier est présenté comme un danger secondaire et anonyme. Par contre, les Yougoslaves sont attaqués violemment comme révisionnistes, et plus encore accusés mensongèrement d'avoir proclamé le marxisme-léninisme « périmé » et de se livrer à des « agissements subversifs » contre le camp socialiste et, le mouvernent communiste mondial. L'outrance de attaqués témoigne combien les bureaucrates craignent l'altitude yougoslave, si limitée qu’elle puisse paraître, face aux contradic tions du monde des partis et des Etats représentés Moscou.
Sur-un point, soulevé par les Polonais, au sujet d'une planification plus étroite entre Etats ouvriers, ceux-ci obliennent satisfaction.
Le texte paraît indiquer qu'aucun changement ne s'est produit sur la question du guide » : le P.C. de l'Union Soviétique garde le titre d'avant-garde universelle-ment reconnue du mouvement communiste mondial, etc... Cette formulation n'a jamais embarrassé les Chinois quand ils désiraient combattre la politique des dirigeants soviétiques. Dans le communiqué officiel annonçant la tenue de la conférence et la liste des participants, on peut remarquer que le P.C. de l’U.R.S.S. ne vient plus en tête, m se trouve par ordre alphabétique placé entre le P.C. de Turquie et celui de l'Uruguay. Pour un monde aussi hiérarchisé et bureaucratisé, cette petite indication a une valeur symbolique.
Le document adopté par la Conférence montre en fait que les divergences n'y ont pas été résolues, et qu'il y a eu plutôt «‘un accord pour être en désaccord», à condition que cela se fasse sous une forme assez discrète. À la Conférence, les Chinois, bien qu'en minorité, ont reçu l'appui de plusieurs directions de Partis com-smunistes. En outre, d’autres directions sont intervenues dans un rôle conciliateur.
82 3 QUATRIEME INTERNATIONALE
La situation internationale et les conditions générales qui ont donné naissance aux divergences sino-soviétiques, loin d'agir dans un sens d'apaisement, nourriront ces divergences et tendront à les aiguiser plus encore que par le passé. Nous devons donc orienter notre action sur une reprise du différend, sur un rebondissement des divergenc: sur des manifestations de plus en plus importantes de tensions et de crises au sein du monde communiste, sans qu'il soit possible, maintenant, de préciser le moment, les formes précises et les partis d'où repartira la crise.
La Conférence des 81 Partis communistes et ouvriers a montré que l'expansion de la révolution dans le monde et le renforcement des forces productives dans les Etats ouvriers n'ont cessé, depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, de stimuler la crise du stalinisme et qu'aucune solution ne peut être trouvée dans le cadre du pouvoir bureaucratique, au moyen d'accords entre directions bureaucratiques. Celles-ci ne font que manœuvrer contre les exigences posées par la situation même, à savoir le rétablissement de la démocratie ouv e et le rétablissement d'une Internationale Cémmuniste reposant sur le centralisme démocratique.
PROBLEMES ET CONTRADICTIONS DE LA SOCIETE SOVIETIQUE
£ — La tendance générale manifestée par la direction soviétique depuis la mort de Staline dans le sens du relèvement des conditions de , S'est maintenue et développe. La direction a dû tenir coinpte des tendances égalitaires qui avaient été répriniées du temps de Staline. Il lui a failu ‘relever les bas salaires, mais lités festent encore très grandes. L'amélioration du niveau de vie des masses prime ou atténue les revendications les plus élémentaires, maïs celles-ci font à de nouvelles revendications. Les travailleurs sont de plus en plus conscients de contradiction énorme entre la puissance économique de l'Eta que et le niveau de vie encore modeste qui est le leur (voir diverses remarques lors d'une discussion sur la question des spoutniks). Ceci explique l'in avec laquelle Khrouchtchev promet de É r le niveau de vie ami 1mpagne pOur « détente » afin dé transférer une partie des gross s dans le domai des besoins des masses.
G
Des revendications et des exigences se manifestent de plus en plus au Sujet de la qualifié des produits de consommation. Celle-ci jusqu'alors était négligée, toute la qualification étant orientée vers l'industrie lourde, les besoins militaires et les objectifs s'Y rattachant (projectiles célectes...).
Il faut relever que, dans les mouvements qui se sont produits au Kazakstan, les ouvriers ont accordé une grande importance aux revendications d'ordre social et culturel (crêches, théâtres, cinémas, terrains de sport..).
. Dans le domaine de la vie des entrepris qui pouvaient en soi être considérées comme libérales (pouvoirs de certains organis syndicaux à l'entreprise, remise de la gestion de certaines institu‘ions aux entreprise ou aux syndicats Quel que puisse être l'usage que les ouvriers pourront faire de ces mesures dans un avenir encore indéterminé, celles-ci ont été, de façon générale, dictées avant tout par les besoins d'une meilleure gestion qui ste de type bureaucratique. Elles sont parallèles aux mesures de décentralisation prises dans l'économie en général, dans la planification, les vieilles formes de centralisation à outrance étant incompatibles avec des organismes extrêmement développés ef étendus.
s, lé pouvoir à pris diverses mesur
La bureaucratie st l'objet de critiques nombreuses, en tant que formes et méthodes de direction et non — du moins d'une façon ouvertement exprimée — comme atégorie sociale. La classe ouvrière soviétique, si forte numériquement et répandue sur un très grand nombre de centres urbains, n'a pas exprimé jusqu'à présent des revendications de démocratisation dans les entreprises, qui constitueraient normalement le pent vers des revendications d'ordre politique plus générales, visant au rétablissement de la démocratie soviétique dans l'Etat ouvrier.
. L'économie agricole Étant toujours le point faible de l'économie soviétique, la direc‘ion a, à la fois, cherché à améliorer les conditions de la paysannerie, en stimulant l'intérêt personnel du kolkhozien, et à faire pr on sur elle par la production obtenue dans la mise en valeur des « terres vierges ». Les résultats obtenus par ces deux moyens onE été médiocres, et il ne pourra en être autrement aussi longtemps que la paysann aura affaire à un pouvoir bureaucratique.
Ein ligenzia, bien que revenus aient été réduits, reste une couche sociale très privilégiée, {oujours la condition qu'elle se montre conformiste à l'égard du pouvoir. Dans le domaine de la production littéraire et artistique, après une période de « dégel », la direction Khrouchtchev, tout en affichant une apparence de libéralisme en renonçan* à certaines extravagances spécifiques à Staline, a procédé à un resserrement du contrôle sur les intellectue Elle craint qu'à travers ceux-ci, la critique politique du régime bureaucratique ne se iraye une voie. Les notions de « littérature de parti» d' «art de parti», sont maintenues, bien qu'avec des marges plus larges que du temps de Staline. Le fait important est qu'il y a une résistance dans l'intelligenzia au rétablissement des contrôles. En outre, à côté de la production littéraire: et artistique officielle, il existe une production non conformiste qui circule d'une façon semi-clandestine.
Dans la jeunesse, surtout dans la jeunesse universitaire, mürissent dès maintenant de nouveaux courants, de nouvelles tendances absolument non conformistes. C'est de là que ressurgiront les forces révolutionnaires qui lutteront pour le véritable «retour à Lénine». L'existence de telles tendances s'est manifestée sous diverses formes et en diverses circonstances, mais, pour le moment, encore à un stade plutôt embryonnaire (études pour retrouver la véritable histoire de la Révolution russé, hostilité à l'intervention en Hongrie.…).
Diverses couches de la bureaucratie, surtout les plus élevées, ont connu à la fois une limitation aux plus outranciers et aux plus exorbitants de leurs privilèges et une stabilité, une garantie du lendemain, inconnue du temps de Staline. Il n'v à plus d'épurations massives. La question d'être « dans la ligne» a un caractère de plus en pl formel. La considération la plus importante est « l'efficacité » dans le poste, sous peine de renvoi à un échelon inférieur.
Le libéralisme actuel ne signifie pas que la bureaucratie dans son ensemble ait voix politique. Seuls quelques très hauts fonctionnaires sont associés aux discussions qui ont lieu au Comité Central du Parti. Cet organisme seul a retrouvé, par rapport au Presidium (ex-Bureau Politique), des droits qu'il avait complètement perdus ; c'est grâce au C.C. que Khrouchtchev a pu venir à bout de la tendance «anti-parti» qui l'avait minorisé au Presidium. L'appar ke y compris le Soviet suprême, n'est qu'un instrument d'exécution des déci
Les conditions nouvelles de relâchement des rapports sociaux font que l'appareil du Parti, qui constitue le seul ciment politique de la société soviélique, est plus isolé que jamais par rapport aux diverses couches de la société, Néanmoïns, cet appareil, — plus spécifiquement le C.C. — étant le seul organisme vraiment politique dans le pays, il est probable que c'est en lui que s'exprimera, au début, une grande crise politique de la société soviétique. Le CC. actuel est constitué, à de rares exceptions près, par des figures nouvelles ns pa: politique et sans attaches politiques véritables
L'importance et l'insistance accordées par les dirigeants soviétiques pour combattre, dans la presse du parti, les conceptions défendues par les Chinois, les avertissements à ce sujet portés dans les organismes du parti, permettent de penser qu'il y a, dans de P.C. de l'URSS. des courants qui partagent les points de vue des Chinois, ou qui s'orientent dans le même sens qu'eux à l'égard de la politique de « coexistence pacifique» et de ses résultats. Rien ne permet d'affirmer là qu'il s'agit d'ex-staliniens, de partisans de l’ancienne tendance dite « anti-parti ». Il s'agirait plutôt de manifestations provenant de nouvelles couches, prouvant ainsi qu'il se produit en U.R.S.S. une évolution. depuis le 21° Congrès, la maturation d'une nouvelle phase de crise du stalinisme dans le premier Etat ouvrier.
L'atomisation politique des ma: , qui est la base sur iaquelle repose la pre-dominance absolue de la bureaucratie sur l'Union soviétique, commence à faire place aux tendances des masses à revendiquer, et à la naissance de centres d'études € de discussion dans l'avant-garde. Le développement par bonds de l'économie sov empêche la stabilisation de l'appareil administratif, l'oblige à s'adapter € quent, celui-ci ouvre le flanc à la critique. Les problèmes administratifs sont sans se discutés ouvertement par la presse soviétique. Le dynamisme de la société soviétique bouscule constamment le conservatisme de la bureaucratie, La révolution coloniale se projette vigoureusement sur la société soviétique.
LA SITUATION DES PARTIS COMMUNISTES DANS LES PAYS CAPITALISTES
6. — La crise des années 1956-1957 avait pr un peu partout dans ces partis, des formes spectaculaires ; dans certains cas, il avait même fallu procéder à des changements de dirigeants ou d'équipes dirigeantes. Parfois apparut un début de lutte de tendances. Par la suite, d'une façon générale, les directions reprirent le contrôle des organisations communistes. Mais, depuis la crise de 1956-1957, on a assisté partout à un approfondissement de la crise des Partis communistes, grands ou petits sous des formes qui n'avaient plus le même caractère spectaculaire :
Là où il v a de grands Par communistes de masse, on. n'assista nulle part à une détérioration profonde des rapports du Parti avec les masses travailleuses à la suite des discussions liées au « culte de la personnalité». Mais on assiste à une crise chronique, marquée par l'affaiblissement de l'autorité des directions, la mise en doute de la ligne suivie par ces directions de la part de couches plus ou moins larges dans ces partis, et de manifestations sporadiques d'opposition, jusqu’à présent dans les organismes de base quand des circonstances dans le pays y contribuent, 84 QU'ATRIEME INTERNATIONALE
Pour les petits Partis communistes, dont l'influence sur les masses était faible, la crise de 1956-1957 se traduisit presque partout par des départs et une perte appréciable de l'influence dont ils disposaient, Cependant, depuis lors, on a assisté à des développements contradictoires. Ainsi, dans les cas comme ceux de la Grande-Bretagne et de l'Australie, en raison d'une certaine radicalisation de la classe, et face au Labour Party, ils ont pu gagner de nouveaux éléments et rattraper le terrain qu'ils avaient perdu. À l'opposé, au Danemark, on a vu l'ex-principal dirigeant du Parti, Alex Larsen, former un parti centriste, le P.S.P., et réussir à remporter une victoire électorale avant tout aux dépens du P.C. danois.
Plusieurs facteurs tendent désormais à approfondir la crise internationale du stalinisme et la crise dans chaque Parti communiste : la crise du capitalisme, qui pose des problèmes auxquels la politique de Moscou ne donne pas satisfaction, les mouvements des masses, le différend sino-soviétique et, plus généralement, les luttes intestines des bureaucraties, produites par la marche des événements et les mouvements des masses.
Ces facteurs pèsent, à présent, le plus lourdement sur les Partis des pays coloniaux ét semi-coloniaux. Dans quelques cas, le développement de la révolution coloniale à éliminé le Parti communiste de la scène politique. Le cas le plus frappant est celui de l'Algérie, où le P.C. algérien a littéralement payé de son existence le fait d’avoir été l'instrument du P.C. français et de sa politique « nationale », Y compris dans la question algérienne. Dans la plupart des-cas, les Partis communistes des pays coloniaux et semi-coloniaux subissent avec plus-ou moins d'intensité la pression des mouvements de masse dans leur pays, en même temps que s’exercenf sur eux les pressions soit de Moscou, soit de Pékin. Aussi, dans ces partis sont apparus des courants divergents, des tendances opposées (Inde, Brésil...), parfois des scissions (Irak).
Les Partis communistes des pays capitalistes évolués, surtout les grands partis, sont beaucoup plus marqués, par leur alignement sur la politique du Kremlin, par le caractère opportuniste droitier de leur politique. Un développement nouveau et ample de la crise dans ces partis peut provenir, soif de l’impuision que donnerait une nouvelle crise importante, en U.R.S.S, notamment, soit d'une remontée du mouvement ouvrier et de ses effets sur les cadres moyens et de base de ces partis, qui ne peuvent se déterminer à une opposition que si la pression des masses leur présente une réelle perspective pour une politique militante, une politique d'opposition de gauche.
Par suite des effets du différend sino-soviétique sur les Partis communistes, nous nous trouvons désormais de plus en plus en face de Partis dont les politiques seront différentes d'un pays à l’autre qui, par suite, nécessiteront une orientation appropriée dans chaque cas. Dans le cas de Partis où prédomine l'influence de Moscou, c’est contre une politique opportuniste droitière qu'il y aura à combattre, en y opposant en premier lieu le programme d'action dicté par une politique d'opposition de gauche. Dans le cas de Partis ou de tendances de ces Partis influencés avant tout par Pékin, nous nous trouverons en face d'un centrisme de gauche d’un type nouveau qui, si nous n’adoptions pas une attitude correcte envers lui, pourrait devenir un obstacle à notre développement pendant une certaine période. Nous devons partir des positions progressives atteintes par ceux-ci, pour mettre en avant la nécessité, pour les militants et courants ainsi orientés, de mener une lutte théorique et politique conséquente, c'est-à-dire aller plus loin que les positions déjà atteintes pour parvenir aux positions du marxisme révolutionnaire,
. De toute façon, il nous faut partir de la considération générale que les contradictions iront en croissant dans le monde communiste, que les problèmes nationaux et internationaux réagiront les uns sur les autres dans leur sein et que tous les Partis communistes, quelle que soit leur politique actuelle, seront de plus en plus un terrain robe au développement des idées du marxisme révolutionnaire, de la IV° Inter-
En ce qui concerne les importants Partis on peut observer l'éventail de toutes ces difl Stalinisme :
ommunistes dans les pays capitalistes, rentes manifestations de la crise du
— le Parti communiste français, qui a la direction la plus stalinienne et l'appareil le plus fort, donne une apparence d'unité de vues très fallacieuse. Un lourd malaise sévit dans ses rangs et dans ses cadres, La direction connaît l'existence d’opposants qui «attendent leur l'heure» (Thorez dixit). L'exacerbation de la situation politique en France, ou une nouvelle manifestation de crise ouverte du stalinisme international, ne manquerait pas de soulever une grande crise dans ce parti ; le Parti communiste italien est celui qui poursuit une politique systématiquement droitière (avec, le cas échéant, des virages à gauche), tout en manifestant un certain libéralisme en ce qui concerne la vie politique intérieure ;
— le Parti communiste indien n'a jamais cessé d'être divisé id l'échec au Kerala et le différend sino-soviétique ne pouvant manquer divisions ;
— le Parti communiste brésilien, qui à connu, dans le passé, plusieurs crises très importantes, se trouve à nouveau divisé par une grande lutte de tendances, dans d’aggraver ses laquelle les divergences nées. sur la politique brésilienne se combinent aux problèmes soulevés dans Je différend sino-soviétique ;
— le Parti communiste indonésien, qui a aussi connu, dans le passé, des crises sérieuses, a procédé, dans la dernière période, à des variations brusques dans le cadre d'une politique générale de soutien à Sukarno, variations qui s'expliquent probablement comme le reflet de divergences au sommet de ce parti.
Même si les cffets visibles du différend sino-soviétique, sous forme de crise ouverte, sont actuellement limités au P.C. brésilien et à quelques autres partis dans des pays coloniaux et semi-coloniaux, il est inévitable qu'à la longue, ce différend — que les directions chinoise et soviétique ne sont pas parvenues à aplanir — nourrira toutes les contradictions qui existent dans les Partis communistes, et tendra à y faire surgir de grandes crises. D'abord, parce qu'il soulève des problèmes concernant Ja politique générale des Partis communistes à l'échelle nationale et internationale. Ensuite, en raison du poids même de la Chine sur la scène mondiale.
LA
* INTERNATIONALE ET LA NOUVELLE PHASE DE LA CRISE DU STALINISME
7. — La nouvelle phase de la crise du stalinisme qui est en tram de mürir confirme les analyses fondamentales des Congrès Mondiaux précédents et leurs principal perspectives. Elle rend plus impérieuse la tâche de notre mouvement d'exploiter cette phase nouvelle pour faire progresser dans les milieux staliniens qui constituent, aussi bien dans les Etats capitalistes que dans les Etats ouvriers, la plus richa réserve de militants ouvriers proches du marxisme révolutionnaire, les idées de celui-ci, y hater la formation de sections de la IV° Internationale dans les Etats ouvriers, de partis marxistes révolutionnaires de masse, préparer ainsi la révolution politique dans les Etats ouvriers et la renaissance d'une direction internationale du mouvement de masse.
a) En Union soviétique et dans les Etats ouvriers, — La plupart des points formulés dans le Programme de la IV° Internationale de 1938 et dans les theses du 5° Congrès Mondial restent à l'ordre du jour pour un programme d’action dans les Etats ouvriers :
— la lutte contre les inégalités sociales, car n'ont disparu que quelques abus trop criants. Dans ce domaine, le « retour à Lénine » exige plus que jamais la limitation des traitements au salaire d'un ouvrier qualifié;
— la lutte contre l'oppression politique qui n'a pas disparu avec la suppression de l'omnipotence de la police secrète. Toutes les organisations et inslitutions en U.R.S.S. ne sont pas des organismes libres, indépendants du pouvoir d'Etat. La restauration de la démocratie ouvrière reste la tâche principale de la révolution politique : rétablissement des libertés essentielles (réunion, association, presse...), autonomie des organisations syndicales, et droit à la pluralité des partis soviétiques. Sans l'existence .de ces droïts, il ne peut y avoir de véritables soviets et une véritable démocratie soviétique,
— sans démocratie soviétique, il ne peut y avoir une réorganisation de l'économie soviétique qui la place sous la gestion effective des producteurs,
— le rétablissement de la vérité sur l'histoire de l’'U.R.S.S., du Parti bolchevik et de l’Internationale communiste, n'est pas une simple exigence d’honnêteté scie tifique, mais une nécessité politique indispensable pour permettic aux masses sovi tiques et aux communistes du monde entier de retrouver une orientation se ratta-sn SeneEn à la politique léniniste des premières anné de la Révolution d'Octobre.
Sans meftre en cause la nécessité, pour le pouvoir soviétique, de négocier avec les Etats capitalistes et d'œuvrer en vue d'éviter un nouveau coniiit mondial, le différend sino-soviétique donne une actualité brûlante aux revendications du Programme de 1938 pour une politique internationale révolutionnaire, de soutien inconditionnel des mouvements ouvriers et des mouvements des masses coloniales, contre toute tentative d'arriver, par les procédés de la diplomatie secrète, à un accord global avec l'impérialisme aux dépens des intérêts des masses dans quelque pays que ce soit.
. b) Dans les Partis communistes de masse. — L'orientation de travail définie à la suite du 3° Congrès Mondial (entrisme sui generis) s'est trouvée justifiée à la fois par les formes de développement de la crise du stalinisme, au sci des organisations existantes et non par ruptures massives de celles-ci, et par les résultats qui se sont manifestés dans les années de crise 195657, c'est-à-dire de formaticns oppositionnelles tendant à s'organiser pour mener une lutte de tendances au sein des partis communistes, Les voies de formation et d'organisation de tendances au sein des Partis communistes sont entièrement différentes de celles au sein des partis sociaux-démocrates, nécessitant au préalable, pendant une longue période, un travail clandestin.
La manifestation de plus en plus évidente de conflits entre &irections de Partis communistes de pays différents ne peut manquer de contribuer à faciliter la formation de tendances au sein d’un même Parti communiste, chaque membre d’un Parti étant ou devant être communiste avant que d’être Français, ltalien, Soviétique, Chinois, Yougoslave, etc. Une des premières revendications à ce sujet est la mise à la disposition des membres des Partis d'une documentation complète, honnête, sur les questions litigieuses, par la publication des textes mêmes des directions opposées. C'est la condition première pour que les membres des Partis puissent discuter par eux-mêmes et juger eux-mêmes, et non suivre par une interpiétation abusive de la notion de discipline les points de vue de leur direction nationale.
Une telle conception ne peut manquer de mener à la nécessité d'une organisation internationale du mouvement communiste et d'éclairer la notion d’un parti mondial de la révolution socialiste basé sur le centralisme démocratique. L'évolution des rapports entre Partis communistes depuis la dissolution de la 3° Internationale a été marquée par une série d'échecs de la bureaucratie soviétique (formation du Kominform, rapports bilatéraux, et à présent Conférences occasionnelles entre un nombre plus ou moins grand de directions). Tous ces échecs témoignent de la nécessité touJours plus grande ct plus difficile pour la bureaucratie de ruser avec l'exigence objective d'une nouvelle direction internationale de l'avant-garde communiste, La Conférence de Moscou des 81 Partis communistes et ouvriers est, à sa façon, un hommage involontaire à la nécessité d'un parti mondial basé sur le centralisme démocratique, que seule la IV* Internationale représente actuellement, non seulement théoriquement, mais pratiquement dans le mouvement ouvrier international.
Une information honnête, une discussion démocratique à la base, une confrontation internationale des divergences, telles sont les revendications générales dans les Partis communistes, en même temps que nous avançons les positions essentielles pour le rassemblement d’un courant de gauche sur une Jarge échelle dans les Partis communistes de masse. Les lignes générales d'un tel programme se trouvent de plus en plus précisées par les grands problèmes de la situation internationale et par les divergences qu'elle a déjà suscitées entre Soviétiques et Chinois : lutte pour la paix par une lutte pour désarmer le capitalisme en le chassant du pouvoir; soutien inconditionnel des révolutions coloniales et aide aux révolutionnaires des pays coloniaux pour la création d'organisations indépendantes des ouvriers et des paysans, menant une action spécifique de classe; dénonciation de la conception des voies pacifiques et parlementaires, retour aux conceptions défendues par Lénine dans « l'Etat et la Révolution »; lutte pour le pouvoir dans les pays capitalistes sur la base d’un programme de transition et au moyen de la tactique du front unique de toutes les organisations ouvrières.
En conclusion, les événements depuis la fin de la deuxième guerre mondiale ont de plus en plus confirmé la thèse trotskyste que le stalinisme, cest-à-dire la subordination du mouvement communiste à la bureaucratie soviétique était un phénomène incompatible avec tout grand développement révolutionnaire. Très rapidement la Révolution yougoslave s'est trouvée en rupture avec le stalinisme. Puis en U.R.S.S. et dans les autres Etats ouvriers de l'Europe orientale se sont manifestées une série de contradictions,. sur des revendications immédiates des masses, qui ont provoqué des explosions (Octobre polonais et hongrois). Malgré toutes les tentatives de la direction Khrouchtchev de résorber la crise par un « réformisme » ne manquant pas de dynamisme et s'appuyant sur les énormes progrès économiques et techniques de l'Union soviétique, de nouvelles contradictions müûrissent, avant tout en raison du développement de la Révolution chinoise.
Jusqu'alors, chacune des crises s'était accompagnée de revendications limitées qui se trouvaient contenues dans le programme général de la IV‘ Internationale ou qui allaient dans le sens de certaines de ces revendications. À présent, ia nouvelle phase de la crise internationale du stalinisme soulève un ensemble de problèmes qui sont ceux de la révolution mondiale et de la transition internationale vers le socialisme, et derrière eux, celui de la nouvelle direction internationale de masse. La nouvelle phase de la crise du stalinisme qui müûrit sera donc éminemment favorable à la progression du trotskysme et de son organisation, la IV* Internationale.