1. L'initiative prise par la bureaucratie des partis communistes en vue de la
réalisation immédiate de l'unité organique avec les partis socialistes sur la
base de la défense commune de la démocratie bourgeoise est l'aboutissement
logique de leur évolution depuis l'inauguration de la politique de front
populaire et leur rupture avec les principes marxistes-léninistes de la lutte de
classes.
Cette évolution commencée il y a déjà plus de dix ans sous le signe de la
collaboration de classes, par la défiguration de la politique du front unique entre
les partis ouvriers en collaboration systématique avec les radicaux, les
catholiques et autres formations politiques de la bourgeoisie, a été accélérée et
renforcée pendant la guerre en se transformant en politique pure et simple
d'union sacrée avec toutes ses conséquences : défiguration du caractère
impérialiste de la guerre, soutien inconditionnel à l'effort de guerre de la
bourgeoisie « démocratique », abandon complet de l'internationalisme
prolétarien ; enfin, participation aux gouvernements bourgeois. Ce dernier fait
constitue le couronnement de la dégénérescence historique des partis
communistes et l'aboutissement nécessaire de toute leur politique antérieure.
2. Le but que la bureaucratie des partis communistes cherche à atteindre par
l'unification organique avec les partis socialistes fait partie de sa stratégie
générale à la période actuelle. Cette stratégie est dictée par les intérêts de la
bureaucratie soviétique à l'étape actuelle, à savoir : permettre la consolidation
en paix des conquêtes territoriales de l'URSS et la reconstruction de son
économie en amoindrissant la pression de l'impérialisme américain et anglais,
par la neutralisation du plus grand nombre possible de pays capitalistes et en
premier lieu des bourgeoisies européenne et chinoise.
Cette neutralisation de la bourgeoisie, la bureaucratie des partis communistes
la recherche aujourd'hui, non pas par la pression de l'action directe des
masses, comme dans le passé (pression exercée, certes, non pas pour arriver
au renversement révolutionnaire de la bourgeoisie, mais pour arriver, en
définitive, à un compromis) mais principalement par l'action parlementaire et
surtout gouvernementale. La bureaucratie des partis communistes espère
démontrer, par cette action, à la bourgeoisie, qu'elle seule est capable, à l'étape
actuelle, de garantir la paix intérieure et de restaurer l'économie capitaliste
délabrée (lui assurant ainsi le maximum d'indépendance vis-à-vis de
l'impérialisme américain) en échange d'une politique extérieure plus ou moins
conforme aux intérêts de la bureaucratie soviétique.
D'où les appels des partis communistes au respect de l'État bourgeois et à
l'augmentation de la production, par le désarmement des partisans, des milices,
le freinage des luttes revendicatives et même leur désapprobation, par la
tendance à transformer les syndicats en organes ayant pour but de contrôler les
ouvriers et menant une propagande d'émulation stakhanoviste en faveur de la
production capitaliste.
3. Le but plus particulier de l'unification organique proposée aux partis
socialistes, c'est de profiter d'une situation pour le moment encore favorable
aux partis communistes (vu leur influence par rapport aux partis socialistes)
pour empêcher que le réformisme redevienne l'agent des courants
antisoviétiques, et surtout l'agent de l'impérialisme américain ou anglais
(pour coloniser aussi complètement l'ensemble du mouvement ouvrier et
empêcher la cristallisation des tendances de gauche). C'est, en effet, surtout
contre le danger que représentent pour l'URSS l'expansion mondiale de ces
derniers et leur tendance à soumettre toutes les bourgeoisies ruinées par la
guerre sous leur tutelle, que lutte aujourd'hui la bureaucratie des partis
staliniens.
4. L'unification organique des partis communistes avec les partis socialistes, tout
en se réclamant platoniquement de l'idéologie marxiste, ne se place, en réalité,
que sur le terrain de la défense commune de la démocratie bourgeoise.
Cette communauté idéologique réelle entre le réformisme classique provenant
de la IIe Internationale et le néo réformisme des épigones de la IIIe Internationale
a été rendue possible grâce à la dégénérescence et la régression continues de la
bureaucratie stalinienne, qui a vidé depuis plusieurs années sa politique de tout
contenu révolutionnaire.
Par ce fait, l'unification organique proposée ne constitue pas un pas
progressiste de la classe ouvrière, mais reflète, au contraire, tout le recul
historique du mouvement ouvrier.
5. La banqueroute et la trahison des directions socialistes et communistes des
partis ouvriers entre les deux guerres impérialistes et pendant la deuxième
guerre impérialiste, loin d'avoir diminué l'importance de l'existence d'un
vrai parti révolutionnaire du prolétariat, fermement orienté vers la prise
révolutionnaire du pouvoir, telle que l'envisage la théorie du parti de Lénine,
la met, au contraire, au premier plan des impératifs historiques de notre époque.
Contre les progrès de la barbarie qui se dégage du pourrissement du régime
capitaliste, et du retard de la révolution socialiste, la classe ouvrière, et avec
elle toutes les couches exploitées de la société capitaliste, qui constituent
l'écrasante majorité de l'humanité, n'ont aucune autre issue que le triomphe
le plus rapide possible de la révolution socialiste.
Mais cette tâche est historiquement impossible sans la construction
préalable d'un vrai parti révolutionnaire et d'une vraie Internationale
révolutionnaire. C'est le but que se propose la IVe Internationale en appelant
dans tous les pays les masses ouvrières à se grouper autour de son drapeau
et qui justifie le principe de son indépendance organique.
6. Cependant, dans les conditions actuelles de recul idéologique du mouvement
ouvrier, malgré la maturité extrême des conditions objectives de la
révolution, l'unification des partis communistes et socialistes dans un seul
parti pourrait constituer sous certaines conditions un pas relativement
favorable, en éliminant vis-à-vis des masses une distinction entre deux
formations politiques qui ne diffèrent guère dans leur politique réformiste
actuelle, en renforçant le regroupement de la classe ouvrière, et surtout en
permettant, par l'établissement d'un régime intérieur démocratique, tel que
la bureaucratie stalinienne ne peut jamais accepter dans son propre parti, le
développement des tendances révolutionnaires.
Cette considération peut exercer dans certains pays une influence sur la
tactique à adopter par les sections de la IVe Internationale pour arriver à la
construction du parti révolutionnaire. Il se peut, devant le fait accompli de
l'unification des partis socialistes et communistes, ou pendant le processus de
l'unification, et dans des conditions constatées favorables (courants
progressistes centristes importants, climat démocratique intérieur favorable,
faiblesse extrême de nos forces, etc.), que des considérations tactiques
impliquent pour une section donnée de la IVe Internationale l'abandon
provisoire de son indépendance organique. Cependant, aucune décision
pareille ne pourra être prise par une section quelconque sans l'assentiment
responsable de la direction de l'Internationale.
7. Malgré les efforts tenaces et sincères qu'emploie actuellement la
bureaucratie des partis communistes pour arriver à l'unification, il est
cependant très peu probable que la bureaucratie socialiste accepte, en
définitive, cette unification. Les rapports des deux bureaucraties reflètent, en
réalité, les rapports entre la bureaucratie soviétique et l'impérialisme,
principalement les impérialismes américain et anglais, et dans la mesure où
l'influence de ces derniers deviendra prépondérante dans un pays, non
seulement l'unification risque de devenir irréalisable, mais même l'unité
d'action entre les deux partis, aussi longtemps qu'elle sera basée non pas sur
la tactique léniniste du front unique mais sur le rapprochement et les bonnes
relations des sommets bureaucratiques, deviendra de plus en plus difficile.
Seule la montée révolutionnaire des masses peut donner quelques chances de
succès à l'unification, que les directions bureaucratiques chercheraient à
utiliser dans ce cas pour mater et canaliser la montée révolutionnaire dans
leur propre voie.
Nos sections doivent expliquer le processus de l'unification entre les partis communistes et socialistes dans le sens de l'analyse ci-dessus, et le suivre dans chaque pays avec l'intérêt qui convient.
Texte approuvé par le CEE
à sa session d'octobre 1945
In Quatrième Internationale
avril-mai 1946