Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

L'évolution de l'Internationale communiste : de parti de la révolution mondiale, en instrument de l'impérialisme (étude)

29-31 juillet 1936 · La conférence pour la IVe Internationale (29-31 juillet 1936) · 6 820 mots

In English: Title: The Evolution of the Communist International: from Party of World Revolution to Instrument of Imperialism (study) — traduction assistée par machine.

1. La guerre impérialiste mondiale de 1914-1918 fut le signe le plus évident que les

modes de production capitalistes étaient devenus une entrave aux forces de

production et que les conditions objectives étaient mûres pour la victoire de la

révolution prolétarienne. Cependant, la IIe Internationale, dont la bureaucratie

s'était largement insérée dans la société bourgeoise au cours de la longue période

ascendante du capitalisme, trahit les intérêts du prolétariat à l'instant décisif du

déclenchement de la guerre, se plaçant sur le terrain de la défense de la patrie et

des frontières de l'État national bourgeois qui étaient devenues, au même titre

que la propriété privée des moyens de production, un frein au développement

des forces productives.

2. Seul un nombre infime de marxistes révolutionnaires tirèrent d'emblée de

l'horrible et du lamentable effondrement de la IIe Internationale la conclusion de

la nécessité de la IIIe Internationale. Certes, dans la plupart des pays surgissaient

des oppositions contre le comportement chauvin des partis sociaux-démocrates,

mais ces oppositions avaient surtout un caractère pacifiste-centriste. Aux

conférences internationales de Zimmerwald et de Kienthal, les partisans de la

construction de la IIIe Internationale restèrent en minorité et furent traités par

tous les centristes et sociaux-impérialistes de fanatiques, d'utopistes et de

sectaires.

3. Le triomphe de la révolution russe d'Octobre 1917 fut la victoire des principes

révolutionnaires de lutte contre l'ennemi dans son propre pays, de la

transformation de la guerre impérialiste en guerre civile, que la poignée des

marxistes révolutionnaires et, en premier lieu, la direction des bolcheviks russes

opposait depuis 1914 à la politique réactionnaire de la défense de la patrie. Les

bolcheviks, après avoir vaincu les tendances analogues dans leurs propres rangs,

rompirent avec la majorité ambiguë et centriste de Zimmerwald et hissèrent le

drapeau de la IIIe Internationale.

4. Aux côtés du Parti bolchevik victorieux ne se groupèrent, au congrès constitutif

de la IIIe Internationale de mars 1919, que les représentants de quelques partis

et groupes relativement faibles. Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg, auxquels il

revenait d'occuper une place privilégiée dans cette assemblée, venaient d'être

assassinés par la soldatesque du social-démocrate Noske.

Le Ier congrès se dressa résolument contre la tentative réactionnaire de

reconstituer la IIe Internationale telle qu'elle existait avant la guerre (conférence

de Berne des partis sociaux-démocrates et indépendants, de février 1919). Il

préconisa, en revanche, le rassemblement de l'avant-garde dans une Interna-

tionale révolutionnaire homogène. Les manifestes du congrès démasquèrent

implacablement le pacifisme trompeur du président Wilson, l'illusion de la

Société des nations (SDN), lieu de rassemblement des États capitalistes,

préconisée par la IIe Internationale. L'un des acquis les plus importants du

congrès fut le rétablissement de l'enseignement marxiste de l'État en tant

qu'instrument de domination de classe et la dénonciation de la démocratie

parlementaire comme une dictature de la bourgeoisie sur le prolétariat. Les

thèses de Lénine sur la démocratie et la dictature adoptées par le congrès

éclairèrent le caractère contre-révolutionnaire et bourgeois des mots d'ordre et

des principes abstraits de la démocratie « pure », formelle : liberté, égalité, etc.

Elles démontrèrent à partir de l'expérience russe la nécessité de détruire

l'appareil de l'État bourgeois et d'instaurer la dictature du prolétariat fondée sur

les conseils (soviets).

5. En outre, en 1919 se situe l'expérience de la révolution hongroise. Le pouvoir

tomba entre les mains des communistes et des sociaux-démocrates de gauche à

la suite de la décomposition de la bourgeoisie et d'une confusion complète. Mais

la révolution hongroise demeura dès le début sans véritable direction. Le Parti

communiste hongrois se dilua dans le Parti social-démocrate, prouvant ainsi qu'il

n'avait pas été un véritable parti communiste. La révolution hongroise échoua

non seulement à cause d'une situation internationale défavorable, mais aussi en

raison de l'incapacité totale de la direction de Béla Kun, dans la question du parti

et, surtout, dans la question agraire. L'Internationale communiste qui venait de

se constituer n'était pas encore assez ferme sur le plan de l'organisation pour

orienter la révolution hongroise dans une autre voie.

6. Les conséquences désastreuses de la guerre eurent pour effet un énorme réveil

de la conscience de classe des masses prolétariennes qui commençaient à réaliser

le rôle de traître joué par les partis sociaux-démocrates. Sous la pression de la

base de ces partis, certains vieux dirigeants réformistes, sociaux-pacifistes du

Parti social-démocrate indépendant d'Allemagne (USPD) , du Parti socialiste

d'Italie, du Parti socialiste français et de l'Independent Labour Party anglais,

sollicitèrent leur affiliation à l'Internationale communiste, sans, pour autant,

réviser leurs positions centristes. Afin de parer à ce danger d'infiltration de

tendances opportunistes dans les rangs de l'IC, le IIe congrès de 1920 arrêta les

vingt et une conditions d'admission à l'IC qui déclarèrent une lutte sans merci à

l'encontre des ambiguïtés, des hésitations et indécisions et au social-pacifisme

stérile des centristes. Elles exigèrent la rupture complète avec toute l'idéologie et

les conceptions pacifistes : le désarmement, la SDN, la cour d'arbitrage

internationale, etc. A la pratique du lâche contact entre les partis nationaux,

entièrement indépendants et agissant même l'un contre l'autre, en vigueur dans

la IIe Internationale, fut substitué le principe d'un parti mondial fondé sur une

théorie et une pratique homogène, ayant pour objectif la création d'une direction

internationale fonctionnant dans le cadre du centralisme démocratique.

7. Les politiciens centristes et conciliateurs — envers la IIe Internationale — dont

l'affiliation fut rendue impossible par les décisions du IIe congrès tentèrent de

former une internationale intermédiaire « II 1/2 » (début 1921), un groupement

entre la sociale-trahison ouverte et la révolution comprenant les austro-

marxistes, les « indépendants » allemands, les longuetistes français, l'ILP, entre

autres. L'Internationale II 1/2 voulait réaliser l'unité des révolutionnaires et des

sociaux-traîtres dans une même organisation ; « l'unité de l'eau et du feu », pour

reprendre la formule de Karl Liebknecht. Mais l'histoire ne laissait pas de place

pour une telle solution intermédiaire. L'Internationale II 1/2 fut réduite à néant au

cours de la lutte entre la IIe et la IIIe Internationale. Ses éléments révolutionnaires

se tournèrent vers la IIIe Internationale et son sommet bureaucratique se réunifia

au congrès de Hambourg, en 1923, avec la IIe Internationale.

8. Le centrisme opportuniste, qui n'entendait pas diriger les masses, mais être

conduit par elles, trouva un complément dans l'ultra-radicalisme qui, au lieu de

conquérir les masses de l'intérieur, en participant à leurs organisations, leur

posait un ultimatum de l'extérieur. Ces ultra-gauchistes se déclarèrent opposés à

la participation aux élections législatives, pour la rupture avec les syndicats

existants et pour la constitution de syndicats révolutionnaires « purs », pour une

action isolée de l'avant-garde. Ces tendances aboutirent en Allemagne à la

formation du Parti ouvrier communiste (KAPD) en 1920. Mais dans le parti

officiel — le Parti communiste allemand (KPD) —les tendances aventuristes

n'étaient nullement surmontées. Cela apparut en particulier pendant l'action de

mars 1921 —, quand le parti, au lieu d'une tactique défensive face aux

provocations du gouvernement social-démocrate, jeta l'avant-garde isolée dans

une offensive armée vouée à l'échec. Mais le plus grand danger était représenté

par la tentation de plusieurs dirigeants du parti : Thalheimer, Frölich, Maslow,

Koenen, de théoriser désormais et d'ériger en principe la tactique de mars. Le IIIe

congrès de l'IC de 1921 condamna les aventures ultra-gauchistes et lança le mot

d'ordre : « Vers les masses ». Il partait de la constatation que la première grande

vague d'après-guerre (1917-1920) subissait un reflux, qu'une accalmie

intervenait qu'il fallait mettre à profit pour préparer plus en profondeur les luttes

à venir. La stratégie et la tactique des partis communistes furent définies dans

des résolutions qui conservent aujourd'hui toute leur valeur. Les thèses « Sur la

structure, les méthodes et l'action des partis communistes » adoptées par le

congrès, bien que rédigées trop schématiquement, trop « à la russe », selon

l'expression de Lénine au IV° congrès, n'en donnent pas moins des suggestions

utiles, principalement concernant la combinaison du travail légal et illégal, la

nécessité d'un passage rapide d'une méthode de travail à l'autre, de l'organisation

de la presse, de la construction des cellules d'entreprises.

9. Le IVe congrès de 1922 approfondit et concrétisa les enseignements du congrès

précédent. La politique de la Nouvelle Politique économique (NEP) en URSS, qui

succéda au « communisme de guerre » né sous la contrainte implacable des

événements, a fourni une expérience riche en enseignements sur les reculs

tactiques nécessaires, même après la conquête du pouvoir. Une expérience qui

conserve probablement sa valeur, non seulement pour la Russie retardataire,

mais aussi pour les pays avancés.

Le IVe congrès a à son actif un énorme travail d'organisation. Au cours des trois

années écoulées sont nées, sur tous les continents et dans la presque totalité des

pays, des sections nationales. En même temps furent constituées l'Internationale

syndicale rouge (ISR) et l'Internationale communiste des jeunes (ICJ). Les partis

communistes de plusieurs pays se trouvèrent à cette époque à la tête de

puissantes actions révolutionnaires de masse.

Les défaites du prolétariat italien en 1920 et 1922 n'étaient pas des défaites

imputables aux méthodes stratégiques et tactiques de l'IC léniniste, mais

relevaient du maximalisme italien et, en 1922, du bordiguisme ultra-gauchiste.

L'IC s'efforça de combattre ces deux tendances, mais ne parvint pas à s'imposer à

temps, pour empêcher la victoire du fascisme.

10. L'une des actions les plus importantes de l'IC de ce temps a été de souligner la

signification historique des mouvements de libération nationale dans les pays

coloniaux et semi-coloniaux et le soutien accordé à la lutte des nations opprimées

contre l'oppression impérialiste, tâche que la IIe Internationale avait toujours

négligé et qu'elle avait trahie par sa position prise pendant la guerre mondiale.

Les thèses « Sur la question nationale et coloniale » du IIe congrès, rédigées par

Lénine, étaient résolument dirigées contre toute tentative de vouloir donner une

étiquette communiste aux mouvements de libération révolutionnaire qui

n'étaient pas véritablement communistes. Les thèses estimaient nécessaires une

collaboration temporaire avec le mouvement national révolutionnaire. La tâche

assignée aux communistes n'était pas de fusionner avec les partis nationalistes,

mais de conserver absolument le caractère indépendant du mouvement

prolétarien.

11. L'année 1923 représente un tournant décisif dans l'histoire de l'IC. L'apparition

en URSS, à la suite de la politique de la NEP, de nouvelles couches d'exploiteurs

et l'épuisement général de la classe ouvrière, après ses efforts prodigieux

produits durant les années de la révolution et de la guerre civile, permirent à la

bureaucratie des appareils du parti et de l'État, qui -s'était grandement fortifiée,

de s'ériger de plus en plus en force sociale indépendante, en arbitre au-dessus

des classes. La bureaucratie ne pouvait conquérir le pouvoir politique que dans

la lutte contre l'avant-garde prolétarienne, contre la démocratie prolétarienne

au sein du parti et des soviets. Tel fut le fond social de la lutte du stalinisme

engagée dès 1923 contre le trotskysme. La montée de la bureaucratie coïncide

avec la grave maladie de Lénine et son éloignement de l'activité politique.

Cependant, dans ses derniers écrits — notamment dans l'article : « Mieux vaut

moins, mais mieux » et dans ce que l'on nomme son « testament » —, Lénine avait

clairement perçu le danger du bureaucratisme et voyait en Staline son principal

représentant qu'il importait de combattre.

12. En Allemagne, l'année 1923 vit naître une nouvelle crise révolutionnaire. Les

conséquences non surmontées de la guerre, la crise économique à peine

interrompue par de faibles reprises, l'entrée de l'armée française dans la Ruhr,

l'échec de la « résistance passive » esquissée par la bourgeoisie allemande contre

cette invasion, l'inflation monétaire galopante, toutes ces causes aboutirent à une

exacerbation énorme des contradictions de classes. De puissantes grèves

éclatèrent. Le mouvement des conseils d'usines devint le point de ralliement des

masses révolutionnaires. Les ouvriers s'organisèrent en centauries et commen-

cèrent à s'armer. Les communistes conquirent la majorité dans plusieurs

syndicats de masse. La confusion régnait dans la social-démocratie et la

bourgeoisie était divisée. Le mouvement de masse atteignit le point culminant où

il dépendait de la résolution et des initiatives appropriées de la direction

révolutionnaire de le faire progresser et de le mener à la victoire. Mais la

direction du Parti communiste allemand (Brandler, Thalheimer, Walcher,

Froelich) fut incapable d'accomplir cette tâche historique et prouva qu'elle

n'était qu'une direction sociale-démocrate affichant une teinte communiste. Elle

s'accrochait obstinément au front unique avec la social-démocratie sans

comprendre que le sens du front unique est de « prendre son élan pour mieux

sauter » et sans réaliser que la lutte pour la conquête des masses ne peut être

menée, arrivé à un certain stade, que dans la lutte directe pour la conquête du

pouvoir. La direction de l'IC dans laquelle apparaissaient les premiers

symptômes de la décomposition bureaucratique, se montra également incapable

de mener le KPD sur une voie juste. La bourgeoisie parvint, finalement, à

concentrer ses forces. Elle proclama l'état de siège et passa, de son côté, à

l'offensive. Le KPD capitula sans mener de combat. Ce fut une grave défaite pour

le prolétariat allemand et européen, fournissant au capitalisme européen une

chance de nouvelle stabilisation relative.

13. La défaite de 1923 entraîna une grave crise au sein du parti, qui choisit une

nouvelle direction « de gauche » : Fischer-Maslow. Cette direction ne se rendit

pas compte du caractère décisif de la défaite d'octobre. Au lieu de battre en

retraite, elle s'engagea dans la voie de l'aventure, ce qui ne fit qu'aggraver la

défaite.

En Bulgarie, la section de l'IC, sous la direction de Kolarov et de Dimitrov, laissa

également échapper en 1923 une situation révolutionnaire des plus favorables

et tenta de rattraper l'occasion perdue par une aventure putschiste en septembre

1923, faisant subir au prolétariat bulgare un échec fatal.

Après la défaite allemande, l'IC adopta le cours aventuriste et le transposa dans

toute l'Internationale. La conséquence en fut une nouvelle défaite en Estonie :

l'insurrection de Reval, en décembre 1924.

14. La défaite allemande affaiblissant les positions du prolétariat international et de

son avant-garde renforçait, en même temps, les tendances à l'autonomie de la

bureaucratie soviétique. Le Ve congrès de l'IC, en 1924, se distingua surtout par

la soumission de l'IC à la bureaucratie russe. L'Internationale communiste, à son

tour, fut bureaucratisée et placée sous l'entière dépendance du centre

bureaucratique de Moscou.

15. La théorie du « socialisme dans un seul pays », mis en avant par Staline, chef de

la bureaucratie, en automne 1924, qui est en flagrante contradiction avec toute

la théorie et la pratique du marxisme-léninisme, servit de support aux nouvelles

couches sociales : la bureaucratie, les koulaks, les spécialistes, qui y trouvèrent

l'expression idéologique conforme à leurs intérêts limités sur le plan national. Au

lieu du prolétariat international, la bureaucratie se proclama elle-Même comme

porteuse du socialisme. L'IC, créée pour être l'instrument de la révolution

mondiale, devenait, de la sorte, l'outil des intérêts nationaux de la bureaucratie

soviétique. Cette contradiction fondamentale caractérisera désormais la

politique centriste de l'IC, politique oscillant, d'une part, entre l'adaptation sans

principe à la bureaucratie réformiste et à la démocratie bourgeoise et

l'aventurisme putschiste d'autre part. La base sociale de ce centrisme — pôle

stable dans la fuite en avant — est la bureaucratie soviétique.

16. Les deux méthodes de l'IC dans la conduite des masses, celle de l'adaptation sans

principe aux circonstances et aux partis bourgeois, alternant avec les brusques

appels aux instincts révolutionnaires des masses, trouvent leur racine dans le

rôle social de la bureaucratie soviétique dont la bureaucratie de l'IC est l'annexe

docile. La bureaucratie soviétique penche socialement vers l'adaptation aux

couches privilégiées et exploitrices de la société soviétique : koulaks, couches

intellectuelles, aristocratie ouvrière. Cependant, dès que le développement

atteint un point critique où ces couches deviennent trop puissantes socialement

et menacent d'ébranler l'hégémonie politique de la bureaucratie, celle-ci pour se

sauver en appelle aux masses. En réalité, elle ne parvient à mettre les masses

prolétariennes en mouvement — ou plus exactement une faible partie — que par

l'intervention brutale de tout l'appareil d'État et notamment de la Guépéou. Sur

le plan international, la bureaucratie soviétique et l'IC se sentent attirées par la

démocratie petite-bourgeoise. Toutefois, quand la bureaucratie, pour des raisons

nationales ou par la logique des événements, entre en conflit avec la démocratie

petite-bourgeoise, elle tente brusquement de pousser les masses à des actions

révolutionnaires. Mais, l'IC ne disposant pas de l'appareil d'État pour imposer

son ultimatum, les masses demeurent passives.

Ainsi s'expliquent les succès apparents de la politique stalinienne en Union

soviétique qui éblouissent tant les philistins de tout acabit — tels les

réactionnaires fabiens anglais : Webb et Cie, les Romain Rolland et jusqu'au

Bureau de Londres du Parti ouvrier socialiste allemand (SAP) et de l'Independent

Labour Party (ILP) — en regard desquels s'inscrivent les échecs catastrophiques

de l'IC.

17. Le cours aventuriste des années 1924-1925 eut son complément opportuniste

dans les combinaisons bureaucratiques dirigées directement contre les intérêts

de l'avant-garde prolétarienne. La fondation de l'Internationale paysanne

(Krestintern), le flirt avec la Parti paysan croate de Radich et avec le Parti fermier

américain de La Folette furent une tentative de la bureaucratie stalinienne

d'utiliser internationalement les tendances favorables aux koulaks comme

contrepoids de l'avant-garde prolétarienne. L'alliance par-dessus les classes avec

le Kouo-min-tang chinois, les espérances placées dans la bureaucratie des Trade

Unions britanniques, toutes ces béquilles du cours aventuriste de 1924-1925

devinrent les éléments essentiels de l'orientation ouvertement opportuniste de

1925-1927.

18. En 1925-1927 se produisit la grandiose explosion de la révolution chinoise. Les

premiers événements donnèrent la direction à la bourgeoisie chinoise et à son

parti, le Kouo-min-tang. La bureaucratie de l'IC se solidarisa entièrement avec le

Kouo-min-tang et avec la direction militaire de Tchang Kaï-Chek. Le Parti

communiste chinois fut contraint de renoncer totalement à une politique

indépendante et d'entrer dans le Kouo-min-tang, en se soumettant entièrement

à ce dernier. Les leçons du IIe congrès mondial étaient foulées aux pieds. Comme

justification à cette politique tout à fait menchévique on se servit de la formule

bolchevique de la révolution de 1905 : « la dictature démocratique du prolétariat

et de la paysannerie ». Cette formule était, chez Lénine, l'expression algébrique

de l'idée d'une alliance de combat du prolétariat et de la paysannerie pauvre

contre les aristocrates fonciers et la bourgeoisie libérale. La définition de la

forme précise que cette dictature des opprimés contre les oppresseurs pourrait

prendre devait être déterminée par la situation révolutionnaire concrète. Quand,

au printemps 1917, des tendances opportunistes se camouflaient au sein du Parti

bolchevik derrière l'ancienne formule, Lénine l'abandonna dans ses Lettres sur

la tactique d'avril 1917 parce que dépassée par l'évolution réelle. Aux mains du

stalinisme, le mot d'ordre de Lénine, dirigé contre la bourgeoisie libérale, servit

à soumettre complètement le prolétariat à la bourgeoisie libérale.

La politique opportuniste de la bureaucratie stalinienne, rampant devant la

bureaucratie militaire et n'ayant aucune confiance dans la force révolutionnaire

du prolétariat, n'a toutefois pas empêché que les masses prolétariennes

chinoises et la paysannerie pauvre évoluent vers le communisme, poussées par

la volonté d'accomplir la révolution d'Octobre, de procéder à la répartition des

terres, à l'expropriation des expropriateurs, à la destruction de l'appareil d'État

bourgeois militariste et à son remplacement par les soviets.

La bourgeoisie du Kouo-min-tang, liée par le capital financier aux intérêts des

propriétaires fonciers et de la riche paysannerie, s'opposa de toutes ses forces à

la révolution agraire. Les communistes chinois, soudés par le stalinisme au Kouo-

min-tang, furent ainsi empêchés de se mettre à la tête de la révolution agraire. La

paysannerie demeura sans direction révolutionnaire et la révolution chinoise fut

privée de son levier le plus puissant.

La politique de soumission servile du stalinisme n'empêcha pas la bourgeoisie

chinoise de régler son compte au danger potentiel représenté par l'essor du

communisme. La direction militaire du Kouo-min-tang accomplit un coup d'État

contre-révolutionnaire et Tchang Kaï-Chek fit fusiller par milliers les prolétaires

chinois désarmés, rendus impuissants par la politique stalinienne, tandis qu'à

Moscou celui-ci était encore célébré en héros de la révolution. Après la

« trahison » de Tchang Kaï-Chek, non pas des intérêts de classe de la bourgeoisie

chinoise, mais des illusions staliniennes, la bureaucratie préconisa l'alliance avec

le Kouo-min-tang de « gauche » de Wang Tsing-wei, pour répéter avec lui la

même expérience amère qu'avec Tchang Kaï-Chek.

Ce n'est que lorsque la défaite fut consommée que la bureaucratie en appela aux

masses prolétariennes, qui venaient d'être écrasées. Le résultat en fut

l'insurrection de Canton qui — en dépit de son caractère putschiste et en raison

de son isolement complet qui la vouait à l'échec — démontra une nouvelle fois le

caractère de classe de la révolution chinoise et prouva la possibilité et la

nécessité de former les soviets et d'instaurer la dictature du prolétariat. Le

caractère criminel de l'ensemble de la politique stalinienne en Chine était patent.

19. Dans les autres pays coloniaux et de l'Asie orientale : Indes britanniques, Indes

néerlandaises, Indonésie, Japon, Corée, le stalinisme préconisa à cette époque la

création de « partis paysans et ouvriers », du type du Kouo-min-tang, qui seraient

le contraire de partis communistes. Cette politique a entièrement désorganisé et

démoralisé l'avant-garde prolétarienne de ces pays et a constitué — en liaison

avec la défaite catastrophique de la révolution chinoise — la cause essentielle du

fait qu'aucun parti prolétarien indépendant ne se soit formé dans ces pays à ce

jour.

20. Parallèlement à l'alliance politique avec le Kouo-Min-Tang fut conclu l'accord

politique avec la bureaucratie syndicale britannique, intitulé Comité anglo-russe,

« pour empêcher l'intervention militaire ». Si la tactique léniniste du front unique

visait à gagner les masses au communisme, en cette circonstance les

bureaucrates staliniens n'eurent aucun contact avec les masses anglaises. Le

Comité anglo-russe se limita à des manifestations purement bureaucratiques, à

des conférences et à des banquets. Le résultat en fut un renforcement de

l'autorité de la bureaucratie réactionnaire des Trade Unions et l'abandon ouvert

par la IIIe Internationale de la minorité révolutionnaire (Minority Movement

qui connaissait un développement prometteur. La nature réactionnaire du

Comité anglo-russe apparut clairement pendant la grève générale anglaise de

1926, trahie honteusement par les chefs des syndicats couverts par l'autorité de

Moscou. La rupture des relations ne fut pas décidée par la bureaucratie russe,

mais fut le fait des bureaucrates anglais qui choisirent le moment favorable pour

eux.

21. En 1927, la lutte de la bureaucratie contre l'avant-garde prolétarienne en Union

soviétique atteignit son point culminant. C'étaient, précisément, les résultats

catastrophiques de la politique stalinienne, confirmant la critique de l'Opposition

de gauche dans tous les domaines, qui décidèrent la bureaucratie —alliée

directement aux koulaks et aux autres couches petites-bourgeoises —

d'appliquer contre l'Opposition de gauche les méthodes les plus brutales, au

mépris de toute démocratie prolétarienne. Les exclusions du parti, la destitution

des fonctions, l'arrestation, la déportation, l'expulsion du pays, l'infiltration

d'agents provocateurs dans les rangs de l'Opposition de gauche, les amalgames,

les exécutions frayèrent le chemin à la dictature bonapartiste de Staline.

22. Après s'être appuyée, dans sa lutte contre l'Opposition de gauche, sur les koulaks

et les couches petites-bourgeoises urbaines, la bureaucratie risquait d'être

submergée à son tour par ces couches. Des raisons d'autodéfense l'amenèrent

alors à se tourner contre les koulaks. Sur le plan international, il lui était

également devenu impossible de poursuivre sa politique opportuniste, compte

tenu du comportement de ses partenaires : rupture des rapports de la part des

bureaucrates des Trade Unions, coup d'État contre-révolutionnaire de Tchang

Kaï-Chek et de Wang Tsing-wei. Quant aux contradictions avec les social-

démocraties allemande et française, elles étaient, surtout, d'ordre nationaliste,

relatives à la politique étrangère. Ces conditions déterminaient le tournant de

l'adaptation aux bureaucraties sociale-démocrate, syndicale et nationale-

démocratique (KMT) à l'ultimatisme bureaucratique et à l'aventurisme (voir

aussi le point 16).

23. Le VIe congrès mondial qui se réunit en 1928, après un intervalle de quatre ans,

avait un double caractère. Il était marqué par le passage de l'orientation ultra-

droitière au courant ultra-gauchiste et prépara l'élimination de l'aide droite qui

[ne ????] en Allemagne en premier lieu, qui de ce fait répondait à la [carac- ????]

voulait pas s'écarter de la ligne politique opportuniste suivie en 1925-1927 :

Boukharine, Rykov, Brandler, Thalheimer, Walcher, Froelich, Kilbom, Lovestone.

Le programme adopté par le congrès est entièrement inspiré par l'esprit

éclectique. Il canonise la théorie du socialisme dans un seul pays, châtrant l'IC.

Le programme ne part nullement de la situation actuelle du capitalisme mondial

dans son ensemble pour en tirer la conclusion de la nécessité de la révolution

internationale. Il étudie d'une manière pédante et réactionnaire la possibilité

pour chaque pays en particulier de « réaliser le socialisme », ouvrant largement

la porte à une désagrégation sociale-patriotique future de l'IC. Quant aux colonies

et aux pays semi-coloniaux — et même, sous certaines réserves, à l'usage de pays

comme l'Espagne, le Portugal, la Pologne —, le programme proclame

globalement le mot d'ordre de « dictature démocratique des ouvriers et des

paysans », dans son contenu anti léniniste : fraternisation des classes, ce qui a

fait échouer la révolution chinoise. Dans les questions de stratégie et de tactique,

le programme ne dépasse pas les lieux communs. Les expériences réelles du

triomphe d'Octobre et des immenses défaites du prolétariat en Allemagne, en

Hongrie, en Chine, le rôle et la signification du parti révolutionnaire et de sa

direction sont passés sous silence.

24. Au cours des années suivantes la bureaucratie stalinienne agissait —

principalement mais pas exclusivement — avec l'autre moyen à sa disposition :

le commandement ultimatiste des masses. Sans aucune préparation, pendant la

paix sociale relative de la conjoncture des années 1924-1929, est décrété

soudainement pour le monde entier, sans distinction, un « essor

révolutionnaire », qualifié « troisième période ». La politique néfaste de la

scission syndicale, l'action d'oppositions syndicales rouges, conçues comme des

syndicats indépendants, étaient mises en œuvre. Tout accord — même

temporaire, pratique, technique — avec la social-démocratie fut réprouvé. La

théorie du social-fascisme : « la social-démocratie et le fascisme ne sont pas des

antipodes, mais des jumeaux » (Staline), vit le jour, et toute distinction entre la

démocratie parlementaire et la dictature fasciste fut niée. Si les « bêtises ultra-

gauches » — selon l'expression de Lénine — des premières années d'après-

guerre, étaient inspirées par une sincère volonté révolutionnaire, la politique des

bureaucrates staliniens se jouait désormais sans respect des intérêts des masses

prolétariennes.

25. La profonde crise économique arrivée des États-Unis en 1929-1930 ébranla de

fond en comble les conditions existantes, caractéristique donnée par Lénine en

1917 du capitalisme russe « le chaînon le plus faible de la chaîne capitaliste ». La

politique d'adaptation au capitalisme en déclin pratiquée par la social-

démocratie allemande avec son principe du « moindre mal » et la dégénérescence

bureaucratique du Parti communiste allemand ne permirent pas que la crise

conduise au renforcement du mouvement ouvrier. La petite bourgeoisie se

tourna vers la démagogie fasciste qui prêchait la guerre civile contre le prolé-

tariat plutôt que contre la bourgeoisie pillarde et dont le but était de garantir et

d'intensifier l'exploitation capitaliste au moyen de la destruction de toutes les

libertés démocratiques. Même l'apparition de cet ennemi périlleux du prolétariat

aurait pu devenir un levier de la révolution, à condition que le Parti communiste

sache mobiliser contre lui toutes les forces prolétariennes. Mais la bureaucratie

stalinienne ne perçut même pas le danger. D'autant moins était-elle capable de

le combattre. L'appréciation complètement démente de la social-démocratie

comme « social-fasciste » mena à l'adaptation au véritable fascisme : programme

de « libération nationale et sociale », appui au plébiscite fasciste contre le

gouvernement social-démocrate de Prusse en 1931. Cette politique de soutien de

l'agitation nationaliste et le lâche refus de la bureaucratie d'engager le combat

contre l'adversaire fasciste trouvèrent un appui dans la politique étrangère

soviétique motivée uniquement par des préoccupations conjoncturelles. En

l'occurrence il importait de maintenir la contradiction franco-allemande pour

éviter la possibilité d'une intervention de l'Ouest. Dans son principe, la politique

extérieure des soviets était pleinement en droit d'exploiter à son avantage les

contradictions entre les puissances impérialistes, mais c'était un crime

impardonnable de sacrifier les intérêts de la révolution prolétarienne à des

considérations conjoncturelles de politique étrangère.

La politique légère et criminelle du KPD dont l'IC porte l'entière responsabilité,

mena à une défaite honteuse, sans combat, du prolétariat allemand au début de

1933. L'effondrement lamentable du KPD, confirmé par le triste résultat du

plébiscite sarrois de janvier 1935, était la preuve définitive que l'IC s'était

transformée de facteur subjectif de la révolution mondiale en obstacle objectif de

cette révolution. À partir de ce fait se dégagea la nécessité absolue de construire

la IV° Internationale.

26. La politique de l'ultimatisme bureaucratique trouva un complément dans les

combinaisons sans principes avec les politiciens bourgeois faillis, des pacifistes

et romanciers : Lord Marlay, Henri Barbusse, Romain Rolland, Heinrich Mann,

qui s'exprimèrent dans les congrès de la Paix organisés par les staliniens, dans la

Ligue anti-impérialiste, dans l'association des Amis de l'URSS. Cette politique est

en opposition directe avec la tactique léniniste du front unique pour conquérir

les masses prolétariennes, et reflète le respect bureaucratique pour les

personnalités de renom et le mépris bureaucratique des forces révolutionnaires

des masses.

27. En 1934 la situation tant intérieure qu'extérieure de l'Union soviétique

consécutive à la victoire du fascisme en Allemagne, força l'URSS à accomplir un

nouveau tournant dans la politique de l'IC. Jusqu'alors, la tactique léniniste du

front unique était jugée contre-révolutionnaire. Désormais il fallait conclure,

partout où c'était possible, une alliance politique étroite non seulement avec la

social-démocratie, mais encore avec la bourgeoisie libérale. Cette capitulation

traîtresse devant la démocratie bourgeoise reçut le nom pompeux de Front

populaire.

28. La déclaration de Staline au président du Conseil français, Laval, en mai 1935,

disant qu'il « comprenait et approuvait pleinement la politique de défense

nationale de la France », fut le signal du passage de l'IC dans le camp de

l'impérialisme. La diplomatie soviétique qui avait adhéré à la SDN obligea l'IC à

devenir dès lors le champion de la SDN, de la « sécurité collective » — qui est en

fait la sécurité des brigands impérialistes de pouvoir poursuivre sans encombre

leur brigandage — et de l'arbitrage international. L'IC se fait ainsi le défenseur

des illusions les plus décrépites et les plus usées, au moyen desquelles

l'impérialisme trompe les masses et les rend mûres pour un, nouveau carnage

des peuples. Et cela au moment où la brutale invasion italienne de l'Éthiopie

démontre clairement tout le vide et tout le mensonge de la phrase sur la sécurité

collective.

29. Le VIIe congrès mondial, qui se réunit enfin en automne 1935, s'est placé sous le

signe de la rupture avec les dernières traditions qui subsistaient encore des

débuts de l'IC. Le Front populaire et la « défense nationale » — sociale-trahison

et social-chauvinisme — c'est tout ce que ce congrès, qui ne fut, du reste, qu'un

spectacle creux de marionnettes bureaucratiques, pouvait offrir au prolétariat

mondial.

30. Pour prix de leur participation à la défense nationale, les staliniens demandent

seulement que la politique étrangère de chacun de leurs pays ne soit pas dirigée

contre l'URSS. Il a suffi du pacte militaire franco-soviétique pour faire des

staliniens français des chauvins enragés, prêchant la réconciliation nationale de

toutes les classes, de toutes les tendances politiques et religieuses. Les staliniens

britanniques n'ont d'autre objectif que de persuader la bourgeoisie anglaise de

joindre sa signature au pacte franco-soviétique. La section américaine de l'IC

préconise, dès maintenant, une guerre des États-Unis contre le Japon « pour

défendre l'URSS ». Bien qu'une guerre des États-Unis contre le Japon — avec une

politique révolutionnaire juste de la part du parti prolétarien — ouvrirait

d'immenses possibilités à la révolution prolétarienne mondiale, les staliniens

américains prêchent dès maintenant la renonciation à la lutte des classes

révolutionnaires et le soutien de la bourgeoisie américaine, la bourgeoisie

impérialiste la plus puissante et la plus dangereuse du monde. En Chine les

staliniens sont disposés à livrer une nouvelle fois le prolétariat chinois et la

paysannerie pauvre à la direction contre-révolutionnaire de Tchang Kaï-Chek, à

la seule condition que celui-ci soit prêt à diriger ses baïonnettes contre le Japon.

Dans les petits pays d'Europe les staliniens se déclarent dès à présent les

défenseurs de l'« indépendance nationale ». Ils oublient complètement que ces

pays sont des maillons de la chaîne impérialiste et qu'ils mènent également la

guerre pour des buts impérialistes. Quant à la Tchécoslovaquie, dont la défense

touche particulièrement le cœur des staliniens, il ne s'agit pas même d'un État

national, mais d'un mélange de plusieurs nationalités, dont la cohésion est

maintenue par l'impérialisme français, et où la faible bourgeoisie tchèque

opprime d'une manière impérialiste pas moins de six peuples : slovaque,

ukrainien, polonais, allemand, juif, hongrois. La Pologne, la Roumanie, la

Belgique oppriment, pour leur part, des minorités nationales. La Hollande, la

Belgique, le Portugal sont eux-mêmes possesseurs de colonies qu'ils exploitent

avec aussi peu de scrupules que les grandes puissances impérialistes. Les

staliniens autrichiens se déclarent prêts à la défense de « l'indépendance de

l'Autriche », assemblage entièrement artificiel, à la seule condition que la

bourgeoisie autrichienne (et le capital franco-anglais) veuille bien accorder une

certaine dose de légalité à leur propagande patriote.

Les staliniens émigrés allemands sont devenus des sociaux-patriotes à rebours.

D'accusateurs nationalistes du traité de Versailles, ils se sont mus en défenseurs

du statu quo créé par ce traité. Il résulte de la position actuelle des staliniens

allemands qu'ils se transformeraient en authentiques sociaux-patriotes dès

l'instant où la dictature fasciste en Allemagne serait remplacée par un autre

régime bourgeois.

Face à cette monstrueuse trahison des intérêts du prolétariat, les organisations

de la IV° Internationale restent fidèles au mot d'ordre de la transformation de la

guerre impérialiste en guerre civile. Elles disent non à la défense des frontières

nationales réactionnaires, devenues déjà depuis des décennies un frein à toute

évolution progressive. Elles se fixent comme objectif leur abolition, par la

création de l'« Union des républiques soviétiques d'Europe et du Monde ».

31. Par cette transformation sociale-patriotique du stalinisme, toute distinction

entre la IIe Internationale — qui ne continue d'exister artificiellement que grâce

à la dégénérescence du Komintern — et la IIIe Internationale a pratiquement

disparu. Il est donc tout à fait logique que le problème de l'« unité organique » —

la fusion des IIe et IIIe Internationale — surgisse de plus en plus à l'avant-plan.

Dans les pays où le réformisme possède encore le monopole du mouvement

ouvrier : (Grande-Bretagne, Scandinavie), les partis de la IIe Internationale sont

opposés à l'unité organique. En Belgique les succès récents des staliniens et les

échecs du Parti ouvrier devraient rendre ce dernier plus ouvert à la fusion. En

France, par contre, c'est le PCF qui, actuellement, s'accroît aux dépens de la

social-démocratie, qui retarde l'unité. Cependant, nulle part il ne s'agit plus de

contradictions de principes inconciliables, mais uniquement d'appréciations de

rapports de forces des bureaucrates. Mais peu importe ! Que l'« unité organique »

se fasse ou non, il ne doit subsister pour les ouvriers avancés aucun doute que le

stalinisme et la social-démocratie « ne sont pas des antipodes mais des

jumeaux », que tous deux sont des agences du capitalisme pourrissant.

32. L'Internationale communiste connaît actuellement un essor qu'il ne faut pas

sous-estimer. Non plus comme parti révolutionnaire, mais comme parti social-

traître et social-chauvin. Étant donné les immenses tensions politiques, qui

annoncent partout l'approche d'une nouvelle guerre mondiale, les masses se

précipitent vers la gauche et n'y trouvent que la seule porte qu'elles connaissent,

celle de l'IC. Ainsi le Parti communiste français, lors des dernières élections, a pu

plus que doubler ses voix et septupler le nombre de ses députés. Ce sont avant

tout les circonscriptions prolétariennes de Paris et de, sa banlieue qui ont voté

communiste. De même le Parti communiste belge, qui a toujours été très faible,

obtint cette année au cours des élections un succès significatif ; plus de 100 %

d'augmentation de voix, comparé avec 1932, et le triplement des mandats.

Certains succès du stalinisme en Espagne, en Suisse et, partiellement, en

Tchécoslovaquie ont été enregistrés. Une progression d'autres sections :

anglaise, hollandaise, scandinave, américaine ne sont pas à exclure, bien que ce

ne soit pas assuré. Tandis que les masses espèrent que la IIIe Internationale les

sauvera des dangers de la guerre, l'IC s'apprête à devenir l'instrument principal

de la guerre impérialiste à venir. Elle remplace de la sorte la IIe Internationale

usée au service de la démocratie bourgeoise et de l'impérialisme ; mais non sans

renfermer d'énormes contradictions.

33. Les récents succès troublent notamment les philistins petits-bourgeois qui se

sont rassemblés sous l'enseigne du Bureau International d'unité révolutionnaire

socialiste ou Bureau de Londres : le SAP allemand, l'ILP anglais, le PS de Suède,

le POUM espagnol de Nin et Maurin, etc. Sous l'effet de la défaite catastrophique

du mouvement ouvrier allemand de 1933, un certain nombre de ces partis

centristes s'étaient rapprochés de la IV° Internationale. Mais le tournant stalinien

d'automne 1934 entraîna les personnages chancelants, tels Walcher, Maurin,

Nin, Maxton, Brockway, dans les marais de la politique du Front populaire.

L'absorption du Bureau de Londres par le stalinisme n'est plus qu'une question

de temps.

34. Un exemple convaincant des contradictions liées à l'essor actuel des partis

communistes est le prodigieux mouvement de grèves et d'occupations d'usines

en France, englobant près de deux millions d'ouvriers et d'employés, au cours

des dernières semaines, qui prit le PCF tout à fait à l'improviste. Mais en

s'engageant dans la voie de la révolution, ce nouveau mouvement se heurte

partout aux obstacles que lui oppose l'appareil ossifié de l'IC. C'est ainsi que le

PCF, au lieu de se placer à la tête de la grève et de formuler des revendications

révolutionnaires, collabora dès le début avec le gouvernement et les patrons en

vue d'étrangler la grève. On peut donc prédire avec certitude ceci : ou le nouveau

mouvement des masses prolétariennes en France balaiera l'appareil ossifié des

traîtres staliniens et créera une nouvelle direction, et alors la révolution

prolétarienne triomphera, ou bien les bureaucrates traîtres maîtriseront le

mouvement, e c'est alors le fascisme qui triomphera.

35. La contradiction entre la combativité des masses évoluant à gauche et le nouveau

rôle traître des partis communistes place les organisations de la IV° Internationale

devant de grandes responsabilités et de grandes possibilités. Certaines de ces

organisations avaient adhéré récemment aux partis socialistes et ont gagné les

meilleurs éléments révolutionnaires pour le marxisme révolutionnaire. Dans les

pays où l'évolution politique intérieure prend une allure accélérée, la France et la

Belgique, ce n'était là qu'une courte étape. Dans d'autres pays, en Pologne et en

Angleterre, cette expérience n'est pas encore achevée. Enfin, aux États-Unis, elle

ne vient que de commencer. Mais agissant indépendamment ou à l'intérieur des

partis socialistes, les sections de la IV° Internationale doivent tenir compte

qu'actuellement la IIIe Internationale attire les ouvriers de la IIe Internationale. Le

combat principal contre le social-impérialisme —socialisme ou communisme en

paroles et impérialisme en pratique — est donc le combat contre l'IC, contre la

bureaucratie stalinienne. La tâche primordiale consiste à faire comprendre aux

ouvriers le caractère présent de l'IC devenue une agence de l'impérialisme, de leur

démontrer que passer de la IIe à la IIIe Internationale revient uniquement à

changer un cheval borgne contre un cheval aveugle.

36. Les voies et les méthodes de ce travail seront très différentes selon l'évolution et

les particularités de chaque pays. L'importance essentielle est d'utiliser toutes les

possibilités pour faire éclater la contradiction entre la bureaucratie stalinienne

réactionnaire et sa base sociale : les ouvriers révolutionnaires. Il s'agit d'observer

partout attentivement l'évolution, de rassembler les éléments d'information, de

suivre attentivement les tendances contradictoires pour être à même d'intervenir

avec énergie en temps voulu.

37. De la théorie et de la pratique des quatre premiers congrès mondiaux, il ne

subsiste aucune trace dans l'Internationale communiste d'aujourd'hui. Mais les

enseignements stratégiques et tactiques de l'IC du temps de Lénine et de Trotsky,

la rénovation léniniste du marxisme théorique ne sont pas oubliés. Ces

enseignements et ces expériences furent défendus depuis 1923 par l'Opposition

bolchévique-léniniste contre la dégénérescence bureaucratique. C'est sur ces

données que l'effort politique et théorique de l'opposition s'est développé, qui,

dès son origine, a combattu la théorie du socialisme dans un seul pays comme

source de la dégénérescence sociale-patriote. En appliquant les enseignements

stratégiques de Lénine aux nouveaux événements et phénomènes, et en critiquant

implacablement les erreurs staliniennes et les crimes de 1923-1936, l'Opposition

de gauche a éduqué de nouveaux cadres bolcheviks dans le monde entier. Sans

l'étude approfondie des documents programmatiques et des écrits de l'Opposition

de cette époque, aucun révolutionnaire prolétarien digne de ce nom ne peut

prétendre à un rôle dirigeant dans les rangs de l'avant-garde prolétarienne.

38. La IVe Internationale, en faisant sien le grand but stratégique de la révolution

prolétarienne mondiale, assigné à la IIIe Internationale par Lénine et Trotsky, et

qui fut trahi par la bureaucratie stalinienne, forte des leçons et expériences de

près d'un siècle de luttes révolutionnaires du prolétariat contre la bourgeoisie,

revendique l'héritage des idées et de l'œuvre des grands pionniers du prolétariat :

Marx, Engels, Liebknecht. Luxemburg et Lénine.

(Traduit de l'édition allemande)

Source : Rodolphe Prager (dir.), Les congrès de la IVe Internationale, t. 1, p. 142–156 (La Brèche, 1978-1989 ; éd. numérique 2022).

Une erreur sur cette page ?