Les agences de presse internationales ont annoncé, il y a quelques semaines, que Yon Sosa, dirigeant du MR 13 du Guametala, était mort au combat près de la frontière du Mexique. Le fait qu'il est tombé sous les balles d’une patrouille mexicaine acquiert une valeur symbolique : un combattant si profondément animé par un esprit internationaliste apparaissait comme un ennemi dangereux à abattre aux yeux de tous les complices de l'impérialisme en Amérique latine.
Marcos Antonio Yon Sosa fut entraîné militairement par des officiers des Etats-Unis, qui s'efforcèrent de lui apprendre la technique antiguérilla dans l’école spécialisée de Panama. Dans son cas, comme dans les cas d'autres jeunes militaires latino-américains, cet entraînement s’avèra être l’une de ces ruses de l'histoire que les classes dominantes ne réussissent jamais à supprimer, surtout à l'heure de leur déclin : Yon Sosa devait utiliser à fond dix années durant l'expérience faite par lui, dans un sens diamétralement opposé à ce que souhaitaient ses instructeurs. C'est en 1960, en effet, que le jeune militaire commence sa lutte révolutionnaire : en collaboration avec Luis Turcios et d'autres compagnons, il organisa un coup d'Etat contre le gouvernement réactionnaire de Ydigoras Fuentes. La tentative se solda par un échec et, depuis lors, Yon Sosa devint un hors-la-loi qui réussit à échapper à la chasse de ses ennemis jusqu'au jour du guet-apens organisé probablement par des hommes liés au futur président du Mexique anxieux d'aider le nouveau président du Guatemala, Arana Osorio.
Le mouvement fondé par Marcos Yon Sosa après la faillite du coup d'Etat de 1960 gagna assez rapidement sa place parmi les mouvements de lutte armée en Amérique latine : le nom du MR 13 devenait connu dans le monde entier. À juste titre, d'ailleurs, car il peut se vanter désormais d'une expérience assez londue et glorieuse et nombre de ses militants et de ses cadres ont payé de leur vie leur fidélité intransigeante à la cause de la révolution guatémaltèque.
Il serait faux, toutefois, d'apprécier le MR 13 exclusivement du point de vue de son dynamisme et de l'héroïsme de ses combattants. Assez vite il se caractérisa par son adhésion aux conceptions révolutionnaires les plus avancées. À line étape où, sur la question de la nature de la révolution en Amérique latine, pas mal de confusion régnait, y compris dans les rangs de ceux qui avaient rompu avec les conceptions opportunistes des Partis communistes, le MR 13 axait sa lutte sur la perspective d'une révolution socialiste du Guatemala, tirant ainsi la leçon de l'expérience dramatique de 1954. « Le P.G.T. (Partido Guatemalteco del Trabajo —— nom du parti communiste) parle d'une révolution démocratique nationale, déclarait Yon Sosa dans une entrevue de 1965, le MR 13 est convaincu qu'il n‘y a pas de bases pour une révolution démocratique nationale, qu'il n'est pas possible que les ouvriers et les paysans participent au gouvernement en collaboration avec la bourgeoisie. Vous ne pouvez pas mettre un chien et un chat dans le même sac. Comment un pareil gouvernement pourrait-il fonctionner ? »
En ce qui concerne les méthodes de la lutte armée, ses orientations méritent aussi d'être soulignées. Marcos Yon Sosa avait réfléchi sur sa propre expérience — son coup de novembre 1960 -_- et il en était arrivé à repousser tdute conception aventuriste ou putschiste. Il ne partageait pas les idées des partisans de la théorie du foco, dont Debray a été le porte-parole le plus représentatif avec son livre Revolucion en la revolucion ?
Il ne sous-estimait pas l'importance des campagnes politiques, de la propagande parmi les ouvriers et les paysans et il mettait constamment l'accent sur la nécessité de développer la lutte armée, la lutte de guérilla, en liaison avec le mouvement des masses. Dans l‘entre-vue que nous avons déjà citée, il déclarait notamment :
« Ce qui est en train de se développer au Guatemala, ce n'est pas une lutte militaire, mais une lutte sociale. Je ne crois pas que nous allons battre notre ennemi seulement par la guérilla. Les combattants de la guérilla ne sont qu'une des expressions de la mobilisation des masses, des duvriers et des paysans. »
A l'époque de la Conférence tricontinentale — janvier 1966 -— Yon Sosa fut l'objet d'une attaque très dure de la part de Fidel Castro dans le cadre d’une polémique contre la IV° Internationale. Il lui reprochait de n'avoir pas rompu les rapports avec des militants mexicains se réclamant du trotskysme qui collaboraient avec son organisation. Nous avons apprécié alors son attitude digne, son refus de céder aux pressions, d'admettre des discriminations parmi les militants, même si nous étions informés que les militants en question appartenaient à la secte posadiste et s'efforçaient de faire valoir dans le MR 13, par des méthodes inadmissibles, des conceptions qui étaient une piètre caricature du trotskysme. Plus tard, le MR 13 excluait les posadistes qui avaient volé pour leurs propres fins des fonds du mouvement. Encore une fois, l'attitude de Yon Sosa et ses compagnons fut exemplaire. Malgré la gravité extrême de ce crime, commis à l'égard d'une organisation engagée dans une lutte atroce, aucune justice expéditive ne fut imposée : les inculpés eurent la possibilité de se défendre et finalement furent sanctionnés par un verdict d’exclusion qui, tout en les condamnant sans ménagement, ne contestait pas leur esprit militant. Politiquement, la décision était une rupture avec la IV° Internationale qui, aux yeux de Yon Sosa, était représentée par Posadas. Plus tard, les militants du MR 13, dont plusieurs de ses dirigeants, purent être informés de la situation réelle, à savoir que la clique Posadas avait été exclue de la IV° Internationale déjà à la fin de 1961. Il est de toute façon significatif que jamais Yon Sosa ne rectifia ses conceptions fondamentales qui restèrent effectivement très proches de celles du mouvement trotskyste.
Tout en étant intransigeant dans ses orientations révolutionnaires, Marcos Yon Sosa ne renonça pas à faire des tentatives pour surmonter les divisions existant au sein du mouvement guatémaltèque. Des accords furent conclus à un moment donné avec les FAR de Cesar Montes, mais ils furent malheureusement sans conséquences pratiques. Toutefois il ne se résigna pas et ne cessa de travailler pour l'unité des révolutionnaires. Sur ce terrain aussi, il faut apprendre de lui.
La mort au combat de Yon Sosa est une perte très lourde pour la révolution guatémaltèque et latino-américaine. La lutte est terriblement dure, elle sera longue, et de nombreux combattants devront encore payer de leur vie la victoire du socialisme sur l'impérialisme et le capitalisme dit national. Le nom de Yon Sosa rejoint désormais celui de Che Guevara et d'autres martyrs au palmarès glorieux de [a révolution latino-américaine.
Le Secrétariat Unifié de la IV° Internationale.