Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

Déclaration du Secrétariat international sur la crise de Berlin

septembre 1961 · Secrétariat international · Le VIe Congrès mondial et après (1961-1963) · 2 489 mots

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La grave tension autour de la question de Berlin résulte avant tout de la contradiction entre la détérioration des rapports de forces mondiaux pour l'impérialisme d'une part, et la consolidation temporaire du capitalisme en Europe occidentale d'autre part.

Un gouvernement léniniste en U.R.S.S., une direction vraiment communiste du mouvement ouvrier se seraient efforcés d'exploiter les défaites constantes subies par le capitalisme sur le plan mondial pour préparer et assurer une vigoureuse reprise du mouvement ouvrier en Europe. La direction bonapartiste de la bureaucratie soviétique ne peut ni ne veut agir de la sorte. Elle n’a donc pas d'autre issue que d'essayer de modifier la situation en Europe par des moyens militaro-bureaucratiques.

En posant la question de Berlin de nouveau, à un moment particulièrement favorable pour elle, elle a visé à la fois des objectifs ‘défensifs et des objectifs offensifs.

Il s’agit pour elle, en premier lieu, d'éliminer à Berlin-Ouest un aimant pour les masses désorientées de l'Allemagne de l'Est, d'arrêter le flot des réfugiés et des échanges inégaux qui affaiblissent considérablement l'économie de la RDA, de supprimer un centre qui attise les force oppositionnelles — passives ou même actives — au sein de la RDA.

Bref, il s'agit de consolider la R.D.A., qui est incontestablement le chaînon le plus faible des Démocraties populaires. La reconnaissance de la R.D.A. par les Etats capitalistes et la reconnaissance des frontières en Europe centrale et orientale telles qu'elles ont été fixées en 1945, font partie des mêmes objectifs défensifs. Il est incontestable que le renforcement du capitalisme en Allemagne occidentale, la perspective de doter la Bundeswehr d'armes nucléaires, et l'espoir largement répandu dans ies milieux capitalistes allemands d’une réunification allemande par la destruction des nouveaux rapports de production en R.D.A., justifient en partie ces objectifs du point de vue des intérêts de la classe ouvrière internationale.

En second lieu, le Kremlin cherche, à travers la question de Berlin, à porter un coup mortel à tout le système d'alliance impérialiste et des bases impérialistes sur le continent européen. Il croit, en effet, que, s’il peut acculer l'impérialisme à céder sur Berlin, une vague de défaitisme déferlera sur la bourgeoisie d'Europe occidentale, et particulièrement sur celle de l'Allemagne de l'Ouest. Cette bourgeoisie pourrait, dès lors, penser qu'il n’est plus qu'une question de temps avant que l'impérialisme américain l’abandonne à son tour, et se sentir attirée par une perspective « neutraliste », à l’autrichienne ou à la finlandaise.

C'est précisément parce que l'impérialisme américain est conscient de ce danger que court son système d'alliance, qu'il se refuse à reculer et qu'il multiplie, au contraire, les préparatifs et même les provocations militaires autour de Berlin. Il s'agit pour lui de montrer aux populations de la R.D.A. et de Berlin-Ouest, mais surtout à la bourgeoisie allemande, qu'il «ne cèdera pas» et qu'il préfère la guerre à un nouveau recul, surtout dans la seule partie du monde où son système n’a pas reçu des coups sérieux, mais s'est plutôt renforcé au cours des dix dernières années.

Il résulte de la confrontation de ces deux résolutions que le danger de guerre est très réel et très grand, aucun des deux camps, n'étant prêt à reculer, et tous les deux multipliant les préparatifs militaires jusqu’ au bord de l'abîme, Une guerre pour Berlin, par la force des choses, ne pourrait être qu'une guerre nucléaire mondiale, avec toutes les conséquences terrifiantes qui en découlent, y compris le risque de destruction du genre humain. Que l'impérialisme américain s'y résigne, voilà ce qui est conforme à sa nature même et à l'analyse que notre mouvement international a faite depuis 1950 de l'évolution mondiale. Il est, en définitive, placé devant le choix de se battre et de mourir en résistant sur un point précis, ou de céder et de mourir en tout cas sans résistance, Berlin pourrait bien être le point choisi pour cette bataille finale que les impérialistes n'hésiteraient pas à livrer, indépendamment des conséquences, pas plus qu'ils n'ont jamais reculé devant aucun crime et aucun massacre quand la défense des intérêts de leur régime exigeait des crimes et des massacres.

Que les dirigeants de la bureaucratie soviétique acceptent en fait de se placer sur ce terrain extrêmement dangereux qui, à part les volontés subjectives, implique le risque réel d'un holocauste nucléaire, voilà ce qui dénote une fois de plus la nature hautement irresponsable de cette direction bonapartiste, encore libre de tout contrôle réel des masses. Voilà ce qui dénote, en même temps, un état profond de crise et de tensions au sein de la bureaucratie.

Du point de vue des intérêts mondiaux du socialisme et de la défense des Etats ouvriers, il n'y a aucune commune mesure entre les désavantages que la situation actuelle à Berlin-Ouest fait subir aux Etats ouvriers et les risques terrifiants de destruction nucléaire qui résulteraient d'une guerre autour de Berlin. Si les rapports de forces ne cessent d'évoluer en faveur des forces anti-capitalistes, il n’en reste pas moins vrai que l'impérialisme américain dispose toujours des moyens suffisants pour infliger des coups catastrophiques à l'U.R.S.S., même s’il devait lui-même probablement être détruit au cours du conflit.

Jouer au poker avec l'existence physique du prolétariat mondial et de l’U.R.S.S. en misant tout sur un recul, en dernière minute, de l'impérialisme, est une politique irresponsable du point de vue du socialisme et de la défense de l'U.R.S.S. elle-même. Voilà ce qui démontre une fois de plus que, malgré tous les succès remportés par l'économie et la technique soviétique, l'existence de la dictature bureaucratique affaiblit et met en péril le camp des Etats ouvriers, avant tout par son incapacité de trouver la seule réponse adéquate à la menace de guerre nucléaire, qui est celle du désarmement de l'impérialisme par les travailleurs des pays impérialistes eux-mêmes.

En passant périodiquement des illusions de la « coexistence pacifique » aux risques d'une politique aventuriste, le Kremlin exprime simplement son refus de miser sur le prolétariat international pour frapper à mort l'impérialisme dans les derniers bastions du Capital.

Île

Ce n'est pas par hasard que la question de Berlin s'avère être le point le plus explosif sur la carte de l'Europe. La division de l'Allemagne, décidée par les vainqueurs de la deuxième guerre mondiale, se reflète et se dédouble dans la division de l’ancienne capitale allemande, Seize ans après la fin de la guerre, au moment où les peuples opprimés conquièrent leur droit à l'unité nationale et à l’autodétermination, ces droits démocratiques élémentaires sont toujours refusés au peuple allemand. À long terme, la division de l'Allemagne restera toujours un facteur d’instabilité tant pour la R.D.A. que pour la R.F.A.

Toute solution durable de la question allemande doit partir du droit du peuple allemand à son unité nationale, à son indépendance et à son autodétermination. La tâche des marxistes révolutionnaires consiste avant tout à défendre l'idée que seule une Allemagne unifiée socialiste, fondée sur la démocratie ouvrière, une République démocratique et socialiste des Conseils allemands (Sozialistische Räterepublik) peut être considérée comme une solution définitive de la question allemande.

À plusieurs reprises depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, la possibilité de lutter pour une telle Allemagne socialiste, qui résulterait de la destruction du capitalisme à l'Ouest et du renversement de la dictature bureaucratique d'Ulbricht à l'Est, semblait un objectif réaliste, Ce fut l'objectif de l’héroïque soulèvement ouvrier des 16-17 juin 1953 en Allemagne de l'Est. Ce fut l'objectif pour lequel l'avant-garde du mouvement ouvrier combattit le réarmement en Allemagne de l'Ouest. Mais la politique criminelle des directions réformiste et stalinienne du mouvement ouvrier allemand réussit à détruire ces chances qui auraient complètement changé la face de l'Europe.

Une responsabilité particulièrement lourde incombe aux dirigeants staliniens, aussi bien ceux de l'U.R.S.S. que ceux de la R.D.A. En imposant, dans la zone d'occupation soviétique en Allemagne, un régime de démontage et de pillage industriel ; en poursuivant une politique de réparations qui appauvrirent les masses de la R.D.A., des années après que l'impérialisme américain s’efforçait de redresser l'économie capitaliste de la R.F.A. par l'aide Marshall, la politique stalinienne a créé l'écart entre les niveaux de vie des masses en R.D.A. et R.FJA. qui reste, jusqu'à ce jour, la menace la plus ‘lourde pour les nouveaux rapports de propriété introduits en Allemagne orientale. En détruisant la démocratie ouvrière ; en supprimant les libertés syndicales et politiques pour les travailleurs ; en détruisant brutalement les organes de contrôle ouvrier créés par les masses dans les entreprises reconstruites par un effort surhumain ; en faisant régner un régime policier universellement détesté ; en supprimant officiellement le droit de grève, la politique stalinienne en R.D.A. a, en même temps, affaibli de plus en plus les bases politiques et psychologiques du nouveau régime. Moins que dans tout autre Etat ouvrier, à l'exception de l’Albanie, la politique de la bureaucratie a connu en R.D.A. une certaine «libéralisation » après la mort de Staline. Ses bases populaires restent des plus minimes. Toute cette politique ne mine pas seulement l'existence même de la R.D.A., mais a jeté un immense discrédit sur la cause du socialisme parmi les travailleurs de l'Allemagne occidentale, qui subissent quotidien nement l'assaut d'une propagande qui identifie les conditions du régime d'Ulbricht avec le socialisme même.

Il va de soi que tout cela ne saurait faire oublier pour un seul instant, non seulement les trahisons historiques de la social-démocratie allemande, mais aussi la responsabilité plus spécifique qui incombe à sa politique traître dans l'après-guerre. Au lieu de nager contre le courant, de maintenir la conscience de classe par une éducation et une propagande tenaces, les dirigeants sociaux-démocrates ont lâchement cédé devant la pression petite-bourgeoise et bourgeoise, renforcée par douze années de «prospérité » capitaliste en R.F.A. Ils ont liquidé les traditions et le programme marxistes du mouvement ouvrier, Ils ont abandonné jeur lutte contre le réarmement de leur propre bourgeoisie. Ils ont capitulé devant l'idéologie de la classe dominante, dont ils sont devenus les principaux agents de transmission au sein de la classe laborieuse. Ils ont attisé et entretenu le courant chauvin et anti-communiste au point même d'entrer parfois en surenchère avec les représentants authentiques de la bourgeoisie allemande. En approuvant l'inclusion de l'Allemagne de l'Ouest dans l'O.T.A.N, en abandonnant toute lutte sérieuse pour la réunification de leur pays sur la base du maintien des conquêtes économiques et sociales de la R.D.A., en démobilisant les masses prêtes à combattre le réarmement, et avant tout le réarmement nucléaire, ils ont sapé la seule force capable de mettre fin à la division de l'Allemagne : la force de la classe ouvrière allemande, et créé ainsi à leur tour toutes les justifications utilisées par Ulbricht pour le maintien de la division du pays.

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Dans la situation actuelle, le devoir des marxistes révolutionnaires est avant tout celui d'attirer l'attention des travailleurs de tous les pays sur la gravité du risque de guerre nucléaire, de prendre, dans tous les pays, les initiatives nécessaires à la mobilisation des masses contre la menace de guerre, pour le désarmement de l'impérialisme :

— pour le désarmement unilatéral des pays capitalistes et avant tout leur désarmement nucléaire ;

— pour la suppression de toutes les bases de l'impérialisme à l'étranger ;

— pour la désagrégation de l’armée impérialiste et pour entamer même, partout où c'est possible, une campagne pour sa suppression.

En même temps, les marxistes révolutionnaires se prononceront pour la suspension de toutes les expériences nucléaires, dont les dangers ont été largement démontrés surtout par ceux qui sont mieux en condition d'exprimer leur jugement.

D'autre part, les marxistes révolutionnaires doivent dénoncer l'aventurisme de l'actuelle politique du Kremlin autour de la question de Berlin et expliquer aux membres des P.C. comment cet aventurisme (de même que les illusions de la «coexistence pacifique ») ne résultent que du refus d'envisager le renversement du capitalisme par les travailleurs des pays impérialistes comme seu] moyen de supprimer définitivement la menace de guerre.

En Allemagne, les marxistes révolutionnaires ont le devoir de maintenir leur propagande en faveur d'une Allemagne réunifiée, socialiste, fondée sur la démocratie soviétique (Rätedemokratie), seul moyen de résoudre définitivement la question allemande par le renversement du capitalisme à l'Ouest et de la dictature bureaucratique d'Ulbricht à l'Est. Devant la vague chauvine qui déferle en R.F.A., ils ont le devoir particulier d'insister sur les responsabilités du régime d'Adenauer et des dirigeants sociaux-démocrates dans le développement de la crise actuelle, et de maintenir vivante la solution de rechange authentiquement socialiste. Si la guerre devait malgré tout éclater, ils appliqueront le défaitisme révolutionnaire au sein de l’armée et de l'Etat capitalistes de la R.F.A. et mettront en pratique leur ligne de défense des conquêtes économiques et sociales de la R.D.A., de défense de tous les Etats ouvriers, y compris la R.D.A.

Ils s'efforceront, en même temps, de mobiliser les masses aussi largement que possible pour une action anti-capitaliste autonome, celle-ci créant la meilleure garantie contre l’extension d’un régime bureaucratique à l’ensemble de l'Allemagne.

À Berlin-Ouest même, ils lanceront comme mot d'ordre transitoire celui de la Commune socialiste de Berlin-Ouest, c'est-à-dire le renversement du capitalisme et le gouvernement de Berlin-Ouest par les représentants démocratiquement élus par les masses laborieuses. Si, au moment de la pression chauvine extrême, ce mot d'ordre n'a que peu de chances d'être suivi, il pourrait acquérir rapidement une large popularité au moment où les événements apprendront aux masses à ne compter que sur leurs propres forces pour défendre leurs aspirations et leurs droits.

Ce mot d'ordre est un mot d'ordre transitoire dans un sens précis : alors que les marxistes révolutionnaires sont convaincus qu'aucune solution purement locale à la question de Berlin n'est à la longue possible, ils se refusent à dire aux travailleurs de Berlin-Ouest « qu'il n'y a rien à faire », et qu'ils doivent attendre passivement l'heure où le prolétariat de l'Allemagne de l'Ouest et de l'Allemagne de l'Est sera prêt à construire une Allemagne socialiste unifiée. Au contraire, l'initiative politique des travailleurs de Berlin-Ouest pourra agir comme stimulant sur l'ensemble de la situation allemande, lorsqu'ils auront compris que, pour se défendre efficacement contre l'entreprise bureaucratique d'Ulbricht, ils doivent se défaire d’abord du capitalisme chez eux.

Du point de vue de la signification objective, la réalisation éventuelle de la Commune socialiste de Berlin signifierait un nouveau recul du capitalisme, qui perdrait sa «ville-vitrine» et un centre de provocations internationales et, de ce fait, un renforcement, ne fût-ce que limité, du front de la Révolution socialiste et anti-impérialiste dans le monde.

D'autre part, une Commune berlinoïise, qui pourrait, sous plusieurs aspects, se trouver dans une situation analogue à celle de la Yougoslavie, aurait de larges possibilités de manœuvre sur le plan politique, diplomatique et commercial, et pourrait donc effectivement survivre, malgré les pressions inévitables pour la période transitoire, jusqu'à l'unification socialiste de l'Allemagne.

Dans le cadre de la position définie dans ce document, nos forces agissant au sein des organisations de masse, élaboreront des revendications transitoires capables de mobiliser en pratique et dans les conditions actuelles, les masses contre les préparatifs de guerre de l'impérialisme.

Septembre 1961.

Source : Quatrième Internationale, n°14, novembre 1961 · scan (Radar, 16-014-00094).

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